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Politique

Bouteflika : une mort dans l’indifférence

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 La mort de Bouteflika a lieu dans l’indifférence des Algériens. Alors que les autorités ont fait le service minimum et décidé la mise en berne des drapeaux, la rue algérienne et la diaspora sont plutôt critiques.

Comment les Algériens ont-ils réagi à la mort d’Abdelaziz Bouteflika qui a été leur président pendant vingt ans ? Au lendemain de l’annonce de la nouvelle, force est de constater qu’il y a eu peu de commentaires aussi bien dans les médias que dans la rue. Les autorités ont cependant paru embarrassées et les citoyens, pas franchement saisis d’importants signes de tristesse.

Pour rappel, l’ex-chef de l’État, qui a battu le record de longévité à la tête de l’Algérie (1999-2019), est décédé ce vendredi à l’âge de 84 ans, deux ans et demi après son spectaculaire départ du pouvoir. Omniprésent durant des décennies mais devenu quasi invisible depuis un accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013, M. Bouteflika n’avait donné aucun signe de vie depuis que la rue et l’armée l’avaient contraint à la démission, le 2 avril 2019. 

Depuis cette date, celui que les Algériens appelaient familièrement « Boutef  » s’était enfermé dans la solitude de sa résidence médicalisée de Zeralda, où il a continué à jouir de tous les privilèges, selon des médias. Selon ce site d’information, M. Bouteflika est mort à Zeralda, entouré de sa soeur Zhor, son frère Nacer et d’autres membres de sa famille. Un autre de ses frères, Saïd, emprisonné pour des accusations de corruption, a demandé à assister aux obsèques, selon le site Sabqpress.

Service minimum pour les autorités et les médias

Les autorités, mutiques jusqu’en fin de matinée samedi, ont annoncé que les drapeaux seraient mis en berne « pendant trois jours  » à compter de samedi. Cela a été décidé par le président Abdelmajid Tebboune après « le décès de l’ancien président le Moudjahid (combattant de l’indépendance, NDLR) Abdelaziz Bouteflika  », selon un communiqué de la présidence.

Dans la nuit, la présidence s’était contentée d’un communiqué laconique annonçant le décès de M. Bouteflika, né le 2 mars 1937, « à son lieu de résidence  ». Samedi matin, radios et télévisions s’en tenaient toujours à une brève, sans lui consacrer d’émission spéciale. Les radios diffusaient de la musique et du divertissement comme un week-end normal.

L’information était absente aussi de la quasi-totalité des éditions papier des journaux, la nouvelle ayant été annoncée après leur bouclage. Mais certains, comme le quotidien gouvernemental El Moudjahid, en faisaient état dans un entrefilet dans leur édition électronique. La date et le lieu de son enterrement n’ont pas encore été annoncés officiellement. Mais, selon le site en arabe Sabqpress, généralement bien informé, M. Bouteflika sera inhumé dimanche au carré des martyrs du cimetière d’El-Alia, dans l’est d’Alger. C’est là que reposent tous ses prédécesseurs, aux côtés des grandes figures et martyrs de la guerre d’indépendance (1954-1962).

Commentaires acrimonieux de la rue algérienne

Dans la rue, les Algériens n’étaient pas indifférents à la mort du président déchu, accueillie par un flot de commentaires acrimonieux. « Paix à son âme. Mais il ne mérite aucun hommage car il n’a absolument rien fait pour le pays  », lance à l’AFP Rabah, un marchand de fruits et légumes à El Achour, sur les hauteurs de la capitale. Pour Malek, un employé des télécommunications, M. Bouteflika a été « incapable de réformer le pays en dépit de son long règne  » à la tête de l’Algérie. « Il a eu droit à une vie dorée, y compris depuis qu’il a été évincé du pouvoir. Mais force est de constater que son héritage n’est pas des plus reluisants  », abonde Mohamed, un menuisier de 46 ans.

D’autres estiment au contraire que « le pays s’est amélioré quand il est devenu président  », en allusion au processus de réconciliation après la décennie noire, déclare à l’AFP TV Amer, plongeur dans un restaurant. « Il était reçu dans n’importe quel pays du monde  », a ajouté cet homme de 46 ans, en référence à son passé d’ancien chef de la diplomatie d’Ahmed Ben Bella et de Houari Boumédiène. Mustapha, un lycéen de 19 ans dans le district de Biskra, qui n’a connu que lui comme président, estime qu’il « a apporté du positif  ».

Critiques acerbes dans la diaspora algérienne

« Il n’a rien apporté au pays  », tranche Ali Bendine, 66 ans, tourneur à la retraite né en France dans une famille originaire d’Oran (ouest de l’Algérie). « Demain, quand on va l’enterrer, il y aura ses proches, mais le peuple restera chez lui. Il n’a fait que du mal au peuple algérien  », insiste-t-il. Au marché de Noailles, au cœur de Marseille, fréquenté par de nombreux immigrés algériens, la mort de l’ex-président était commentée avec réserve, lassitude ou indifférence par des personnes exigeant presque toutes l’anonymat.

Attablés à un café, trois hommes de trois générations tentaient de mettre en balance les réussites et les échecs de l’ancien homme fort de leur pays d’origine. « Il était charismatique mais on ne peut pas dire qu’il a fait du bien au pays  », avance Amar, commerçant de 52 ans. « Il a contribué à stabiliser l’Algérie avec l’argent du pétrole, mais cet argent a été mal distribué  », ajoute-t-il. À ses côtés, Ahmed, 65 ans, qui dit travailler « dans les vêtements  », hésite, comme son voisin octogénaire, à prendre la parole. 

« Ça y est, le FLN (Front de libération nationale), l’oppression, c’est fini, tu peux parler maintenant  », lui lance son cadet. Également très sévère, Amin, 46 ans, en France depuis cinq ans, dénonce « une même clique » au pouvoir depuis l’indépendance qui « s’est mis l’argent dans sa poche au détriment du peuple ».  « À la fin de sa vie, il n’était plus qu’une marionnette. c’était son frère qui gouvernait avec son clan  », dit-il.

Alors, les langues se délient. Et l’on dénonce pêle-mêle « des marchés publics truqués, le favoritisme familial  » ou l’argent du pétrole détourné. « C’était un tiers pour le peuple, deux tiers pour son clan  », lance le plus jeune, pour qui l’ancien président « aura aussi effectué un mandat de trop  ». « Il aurait dû se retirer en 2014. S’entourer de gens compétents et préparer la transition  », dit-il. « Pour moi, il n’a rien fait. Et c’est à cause de voleurs comme lui que je suis venu en France  », explique Tej, 48 ans, propriétaire d’un petit commerce de fruits et légumes, immigré en 1998. Ce fils de combattants du FLN, le mouvement de libération de l’Algérie, regrette de n’avoir pas pu rester au pays : « Je travaillais bien, mais on m’a tout pris  », explique-t-il, dénonçant des policiers qui le rançonnaient.

Plus rares, des voix ont cependant salué l’action de l’ancien président, qui, pour Ahmed, « mérite des grandes funérailles nationales et même un deuil national  ».

Quelques jugements cléments quand même

« Par rapport aux massacres (de la décennie noire des années 1990), il a combattu les intégristes, ces terroristes, a instauré la paix et l’amnistie. C’est quelque chose de bien  », salue Hamid.

L’ancien chef d’État est considéré comme l’artisan de la réconciliation nationale qui a permis de rétablir la paix en Algérie, plongée dans la guerre civile depuis 1992 contre une guérilla islamiste qui a fait quelque 200 000 morts en dix ans, selon le bilan officiel. Un homme, qui refuse de se présenter, dit vouloir se souvenir surtout du combattant de l’indépendance algérienne.

 « Pour moi, c’était avant tout un soldat  », dit-il. « On a perdu une perle, je l’aimais bien  », confie Sarah Yasmine, 48 ans, qui loue son action pour la jeunesse. Naïma, 56 ans, née en France d’une famille originaire de Tlemcen (nord-ouest de l’Algérie), dit apprécier l’évolution des infrastructures dans le pays mais regrette « le conservatisme des mœurs, la corruption et la vie chère  ». « Vers la fin, c’était un peu mouvementé, peut-être est-il un peu trop resté au pouvoir. Et le pouvoir, quand on reste assez longtemps, ça use  », indique Rabah dans un élan verbal qu’il a voulu compréhensif. Avec AFP

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