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Sofiane Benyounes : « Le combat est en Algérie, la solidarité à l’étranger »

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Sofiane Benyounes : pourquoi je ne me rendrai plus à la place de la République, à moins que...

Sofiane Benyounes, militant politique et membre fondateur du groupe Facebook « Algérie Debout », revient dans cet entretien sur l’actualité du hirak, les dernières décisions prises par le président Abdemadjid Tebboune et sur le rôle de la diaspora algérienne.

DzVID : Le rassemblement anniversaire à Kherrata montre une effervescence. Peut-on parler de reprise du mouvement ?

Sofiane Benyounes : Très franchement, il est trop tôt pour le dire et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, Kherrata n’a jamais cessé de manifester et elle est l’une des rares villes avec Béni Ourtliane et dans une moindre mesure Béjaïa à avoir continué la contestation. La seconde raison est que Kherrata se trouve en Kabylie, cette région où la culture de la contestation est beaucoup plus présente que dans les autres villes d’Algérie.

La troisième raison est que la pression policière est moins intense en Kabylie qu’à Alger par exemple où le moindre rassemblement de contestation est réprimé et se termine dans le meilleur des cas au commissariat et dans le pire, en prison.

Pour finir, il faut rappeler que la Révolution du sourire a démarré à Kherrata un certain 16 février 2019 et la très forte mobilisation d’aujourd’hui, probablement 200 à 300 000 personnes, est un excellent signe et peut augurer de grandes choses pour la suite du mouvement.

Disons que lepPremier test est réussi et que le second challenge aura lieu le 22 février à Alger et dans le reste du pays. Il consistera à briser le mur de la peur érigé par la police politique, bras armé de la junte militaire qui occupe ostentatoirement le pouvoir depuis la chute de Bouteflika.

DzVID : La suspension du mouvement pendant plusieurs mois est-elle uniquement liée à la crise sanitaire ou alors, en creux, à son manque de structuration ?

Sofiane Benyounes : Le mouvement populaire tire justement sa force de son union et de sa non-structuration contrairement à ce que veut faire croire le pouvoir et quelques voix populistes au sein du Hirak qui assis entre deux chaises sont adeptes du « ni pour, ni contre, bien au contraire ».
Un Mouvement Populaire n’a pas pour vocation de se structurer en tant que force politique.
Ce sont les élections dans une Algérie libre et démocratique qui devront trancher la structuration des différents courants qui traversent la Révolution et non le contraire. Il ne s’agit pas de remplacer un Front qui a ruiné le pays par un autre.

Par contre, le mouvement doit se parer d’une plate-forme de revendications politiques afin de dessiner le schéma transitionnel et tracer les contours politiques de l’Etat Republicain que nous voulons à notre Algérie.

Lire : Sofiane Benyounes : Je me retire momentanément du hirak

Comment, me direz vous ? En organisant un congrès de la Révolution, du Hirak qui comme le congrès de La Soumman devra fixer les objectifs et les contours de l’Algérie tels que nous la voulons.

On se souvient que pendant lutte de libération Nationale, un clan qui n’a ni fait la guerre, ni ne l’a conçue ni ne l’a voulue, a fini par détourner les objectifs de la Révolution et du congrès de la Soumman et cela a donné le résultat que nous connaissons et que nous contestons aujourd’hui par millions dans la rue. C’est-à-dire une des dernières dictatures de la planète et certainement la plus indigne qui emprisonne les esprits libres et qui torture et viole les militants pour leur combat en faveur des libertés démocratiques.

C’est pourquoi nous devons nous asseoir d’abord entre nous afin de réfléchir comment réussir la construction d’une Algerie libre, plurielle, démocratique et égalitaire. Une Algérie pour tous où seront garanties les libertés et les droits humains fondamentaux mais bannis les projets liberticides et rétrogrades. Remplacer une junte militaire par une junte intégriste n’est ni un projet ni un objectif viable pour le pays.

La démocratie, la liberté de la femme, la justice indépendante, la séparation des pouvoirs, du politique et du religieux ne sont pas à soumettre au suffrage universel. Pour le moment, l’Algérie vit une révolte populaire. Nous ne pourrons parler de révolution que si nous réussissons le changement. Et pour revenir à votre question, c’est effectivement la pandémie qui a suspendu la contestation dans la rue mais pas dans les cœurs.

DzVID : L’acquittement de Blida marque t-il le retour de l’ancien clan ? On dit que c’est le retour de Toufik… Qu’en pensez-vous ?

Sofiane Benyounes : Croire que ce régime est régi par des clans qui auraient des visions politiques différentes est une hérésie. Le système est unique et il a été imaginé et régi par des personnes dont les codes et le fonctionnement n’ont pas changé depuis 1962 et probablement bien avant l’indépendance dans le confort des palaces de Oujda et de Tunis pendant que les vrais patriotes se battaient armes à la main sur le front intérieur et dans l’immigration par le biais de la Fédération de France.

Dans le même temps, Boumediene, Bouteflika et d’autres préparaient la guerre contre le peuple algérien et ses libertés. Ils bâtissaient un système politique qui perdure jusqu’à ce jour.

Lire aussi : Sofiane Benyounes : pourquoi je ne me rendrai plus à la place de la République, à moins que…

Le procès de Blida ne marque pas le retour d’un clan mais répare quelques fissures au sein du système et de sa junte qui pour la consommation populiste a réglé quelques comptes en son sein.

Le système ne fonctionne et ne repose que sur la gestion de ses équilibres internes. Sa colonne vertébrale est constituée de sa junte militaire, ses bras sont Le FLN et ses clientèles, ses pieds sa police politique et son armement payé en espèces sonnantes et trébuchantes à ses alliés intéressés de l’extérieur.

Le système est uni. Il est certes traversé par des gangs mais certainement pas par des courants de pensée. Leurs conflits ne portent ni sur des différends politiques, ni sur des questions idéologiques et encore moins sur des différends sociétaux.

Les seuls différends qui séparent les gangs qui composent le régime portent sur les questions opaques qui tournent autour de la distribution de la rente, sur des conflits d’intérêt, le partage des parts de marché et la manière de dilapider les richesses du pays.

Si pour vous l’Algérie est un pays de 40 millions d’habitants avec un drapeau, une Histoire, un hymne national et une Constitution, pour la junte qui nous gouverne, l’Algérie est un pays de 60 milliards de dollars avec ses puits de pétrole, ses importations, ses fausses factures et ses fuites de capitaux.

Parler d’un clan contre un autre, du retour des uns et du départ des autres importe peu et ne fait que détourner le véritable débat, celui du projet de société que nous voulons pour ce pays. Les Hommes changent, le système demeure et c’est cette dynamique que nous devons briser.

Notre combat est politique. Notre Révolution doit être menée pour un projet de société et non contre des hommes comme veulent le faire croire les islamistes. Les islamistes ont un point commun avec la junte militaire, c’est qu’ils veulent instaurer et remplacer le vert militaire par un autre vert tout autant liberticide, tout aussi dictatorial.

Notre ennemi, c’est tout le système et non pas un ou deux généraux. Et cela, le mouvement populaire l’a très vite compris en adoptant la fameuse formule du « Yetnahaw ga3 ! »

DzVID : On voit bien que le pouvoir n’est pas légitime, pourtant il reste sourd à la principale revendication du Hirak : « un état civil, pas militaire ». Quelle marge de manœuvre pour le mouvement ? Basculement possible vers la violence ?

Sofiane Benyounes : La question de l’illégitimité du pouvoir ne date pas de 2019 comme expliqué plus haut. La junte militaire a industrialisé la fraude, maquillé les élections, organisé un multipartisme de façade et orienté tous les suffrages poussant jusqu’à décider des quotas de représentativité aussi bien pour les partis du pouvoir que ceux de l’opposition.

Nous sommes face à une junte qui décide à la fois de qui va gérer officiellement les institutions et qui va s’y opposer. Ils ont ainsi façonné une vitrine civile qui répond au doigt et à l’œil au pouvoir militaire.

La seule chose qui a changé depuis la destitution de Bouteflika, c’est que désormais les militaires ne cachent plus leur mainmise sur le pouvoir politique, sur son personnel dédié et son Président Abdelmadjid Tebboune.

Ils assument la gestion du pouvoir au point de scénariser la soumission du chef d’Etat au travers de photos humiliantes dignes de l’ère Brejnévienne où l’on aperçoit Tebboune signant des documents entouré par une dizaines de Généraux qui veillent au grain et à sa récolte.

La revendication  d’un Etat civil n’est pas la seule présente dans les marches des mardi et vendredi même si elle reste l’une des plus importantes étant donné la nature du Régime. Parler du refus de cette revendication par le Régime est une évidence et seuls quelques naïfs ont pensé que la junte militaire allait accompagner la démocratisation du pays puis laisser sa place un peu à la manière de la Révolution des œillets menée au Portugal.

Penser que l’armée est capable de sa propre mue, c’est oublier que le pouvoir algérien s’est bâti sur le rejet des résolutions de La Soummam qui prévoyait un état civil, ni militaire, ni théocratique. Un Régime qui a décrété son mandat ad vitam aeternam en assassinant le père de la Révolution Abane Ramdane et en exilant le fondateur du FLN Mohamed Boudiaf.

Pour ma part, je déclarai dans une interview parue le 15 mars 2019, quelques semaines avant le coup d’Etat, que nous avions été confrontés à la folie de Bouteflika et que désormais nous devions nous préparer à affronter les ambitions de Gaïd Salah.

Malheureusement, un régime prédateur tel que le connaît l’Algérie n’est motivé que par sa longévité et n’a pour carburant que la gabegie et la corruption.

Pour le reste, bien sur qu’il existe des militaires honnêtes et patriotes y compris parmi les Généraux mais malheureusement ils ne sont pas aux commandes et certainement tétanisés par un fonctionnement interne qui broie les carrières aussi vite qu’il les promeut.

Parler de basculement du mouvement dans la violence n’est pas une vue de l’esprit et écarter cette possibilité, c’est ignorer l’historique des révoltes et des mouvements protestataires qui ont secoué l’Algérie depuis 1962.

Mais il faut tout de même préciser que la violence fait déjà partie de cette Révolution et elle est avant tout le fait du pouvoir qui a procédé à des certaines d’arrestation de militants, condamné à des peines d’emprisonnement des Algériens pour de simples publications sur les réseaux sociaux, pour des dessins comme ce fut le cas pour Nime, pour des « memes » comme pour Walid Kechida, pour des articles de presse comme pour Khaled Drareni et même pour des poèmes comme avec Mohamed Tadjadit.

Le régime a usé de la torture, violé des militants et leur a même refusé des soins y compris lorsqu’ils étaient atteints de maladies graves comme c’était le cas de Lakhdar Bouregaa, âgé à l’époque de 86 ans, ou encore de Benhadid et Rachid Nekkaz atteints de cancer.

Il faut aussi rappeler que 9 hirakistes sont morts dans les manifestations, que des centaines de jeunes ont été éborgnés volontairement en Kabylie par des tirs de balles en caoutchouc.

Côté manifestants, même si la révolte est d’essence pacifique, il est fort possible que des revendications sociales viennent se grever à la contestation politique qui feront basculer le mouvement dans un face-à-face plus violent du fait de la conjoncture économique catastrophique, de la paupérisation de la société, une inflation galopante et la dégringolade du dinar.
Ajouté à la surdité chronique du pouvoir face aux revendications populaires et le refus de libérer les prisonniers, tout cela constitue un cocktail explosif qui pourra nous faire basculer vers des lendemain incertains.

DzVID : Votre sentiment par rapport à la marche anniversaire du 22 février ?

Sofiane Benyounes : C’était inespéré mais le peuple a démontré encore une fois sa détermination à se libérer du régime et de sa junte militaire qui empêche toute aspiration à la liberté et asphyxie la lutte des Algériens. Cela n’est que le début d’une longue marche vers notre émancipation et une libération définitive du colonialisme liberticide instauré par l’une des dictatures les plus indignes de la planète. 

DzVID : Votre appréciation de la libération des détenus et du dernier discours de Teboune. 

Sofiane Benyounes : Mon sentiment est que le pouvoir joue la montre et essaye, au travers cette libération partielle des détenus, d’amadouer l’opinion publique national afin d’éviter un rejet massif des élections législatives.

Il faut rappeler aussi que les détenus emblématiques tel que Ali Ghediri et Toufik Hassani sont toujours en prison et que le plus ancien détenu politique, Ahmed Baba Nedjar, n’a pas été concerné par cette mesure de grâce.

Par ailleurs, il ne s’agit pas d’une réhabilitation des détenus. Le cas de Ali Ghediri est symptomatique car il révèle la vraie nature du régime. Il semble que ce dernier ait refusé la Grâce car il ne lui restait officie que 2 jours de prison à effectuer. La junte militaire n’ayant pas apprécié son refus a transféré son dossier en correctionnel. En clair, soit vous acceptez que la junte reste maître du jeu, soit vous pourrisse dans ses geôles. 

Pour ce qui est du discours, il était comme à son habitude creux et révélateur de l’humiliation volontairement infligée à tous les politiques qui acceptent de se mettre sous la botte des généraux et à leur tête Tebboune. Une annonce d’un remaniement gouvernemental qui devait avoir lieu dans les 48 heures qui s’est avéré être une fake news. Ni remaniement, ni 48 heures. Juste deux ou trois ministres qu’on a permutés ou évincés et ce, après 4 jours.

Pour le reste, aucune annonce positive concernant les libertés démocratiques n’a été faite hormis des propositions creuses et populistes comme la mise en place d’un haut conseil à la jeunesse. Nous avons hélas pris l’habitude de ces instances budgétivores chargées de capter de nouvelles clientèles pour le régime. 

DzVID : A titre personnel, comment comptez-vous agir contre ce pouvoir ?

Sofiane Benyounes : J’aimerai avant de répondre à cette question revenir sur mon affaire. Venu en Europe en août 2019, pour une visite familiale de quelques jours, la police et la gendarmerie ont débarqué chez moi durant mon voyage.

Le même jour, une modératrice du groupe Algérie Debout dont je suis le fondateur a été convoquée par la police politique, son téléphone confisqué et elle, contrainte d’ouvrir son facebook sur un ordinateur du service de la cyber-criminalité. Elle a été interrogée pendant 8 heures sur ma personne, sa relation avec moi, sur mes publications sur facebook, mes activités dans la Révolution et le fonctionnement du groupe.

Suite à cela, plusieurs dépôts de plaintes et parmi elles, une plainte de la DGSN, une plainte en auto-saisine, et une autre d’une personnalité dite de haut rang avec au final 11 chefs d’accusation qui m’ont été attribués comme celle d’atteinte à la sécurité nationale, atteinte au moral de l’armée, appel à attroupement non armée, fake news, atteinte aux institutions, atteinte à l’image du président, etc.
Depuis cette date, je suis contraint à l’exil.

Pour répondre à votre question, je pense qu’en étant à l’étranger, le militantisme doit se manifester différemment que quand on est sur place et avec pour principe fondamental la primauté de l’intérieur sur l’extérieur.

Il y a ceux qui ont choisi de se rassembler place de la République tous les dimanche. Pour ma part je n’adhère pas à ce genre d’actions que je juge totalement inefficaces et inutiles. Le rôle de la diaspora n’est pas d’imiter et de transposer un mouvement à essence locale dans un pays étranger. Je sais que je vais me faire beaucoup d’ennemis mais je juge cette démarche quelque peu ridicule.

Pour ma part, je considère que le rôle d’un militant lorsqu’il est à l’étranger est de sensibiliser les opinions publiques internationales afin de faire connaître le combat démocratique mené en Algérie,  afin de médiatiser le hirak, informer sur la situation dramatique des droits humains et ses graves violations par le pouvoir en place.

Le rôle d’un militant à l’étranger est de travailler à organiser la solidarité internationale avec notre combat de manière à faire pression sur les gouvernements pour qu’ils cessent de soutenir l’une des dictatures les plus indignes et violentes de la planète.

Nous ne demandons pas l’ingérence, j’y suis personnellement totalement opposé. Par contre, nous demandons un minimum de solidarité afin que les pays dits démocratiques cessent de soutenir le régime et fassent pression pour libérer les détenus et faire cesser les violations des droits humains. Le combat est en Algérie, la solidarité à l’étranger.

L’une des actions concrètes à laquelle j’ai activement participé fut la sensibilisation du Parlement européen et la participation à la rédaction des résolutions révélant les graves manquements du pouvoir sur les questions des droits de l’homme qui s’est soldée par l’adoption d’une motion de solidarité avec le Hirak.

Voici, à mon sens, une action qui vaut 1 000 rassemblements place de la République, qui s’est transformé au fil du temps en foire aux merguez et en ring de boxe où s’affrontent des sectes politiques dirigées par une poignée de militants à l’égo démesuré et au discours populiste parfois même au détriment de la cause qu’ils sont censés défendre. Ils nuisent à l’image du Hirak et démotivent le combat et la solidarité active et historique des certaines de milliers d’immigrés qui souhaitent sincèrement voir ériger une Algérie démocratique.

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