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A la mémoire de Gisèle Halimi, par Nacira Abrous

La Rédaction

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Hommage d'une Kabyle à une judéo-berbère : deux femmes, deux Histoires et un combat

« L’injustice m’est physiquement intolérable » disait Gisèle Halimi qui vient de nous quitter, léguant à sa descendance militante, une œuvre, une action mais surtout de la détermination. Née Zeiza Élise Taïeb en Tunisie, avocate, femme politique et écrivaine, une des icônes du féminisme français et francophone.

La genèse de mon regard personnel sur la condition féminine, dans sa simple manifestation, trouve quelques-unes de ses racines dans des moments simples hautement évocateurs. L’un d’eux est offert par Gisèle Halimi, précédant ainsi toute entreprise de découverte et de construction militante ou encore, comme dirait le/la parfait (e) réactionnaire éclairé(e), d’« endoctrinement ».

C’était en 1984, en Haute Kabylie, au collège de Taguemount Azzouz, lors d’un cours de langue française. L’objet d’étude, un long texte de Gisèle Halimi, un extrait de « La Cause des femmes » subtilement choisi dans le manuel de français par le professeur Marcel Boudarène. Le but était d’introduire l’étude du récit de soi, à travers un thème assez peu ordinaire dans un cadre scolaire. Une trame et un registre accessibles, des passages épico-lyriques et une tonalité frondeuse finissent par susciter un sentiment ambivalent.

Lire : Fadma N Soumer, l’héroïne du Djurdjura (Kabylie)

Gisèle Halimi, avec la virulence de la simplicité, dépeint l’iniquité de l’éducation dans nos sociétés, attaque l’inégalité à partir de l’intimité familiale, de la fratrie, de l’omerta sur le corps et la maternité, de la posture insatisfaite et exigeante des mères [1] et décrypté les résistances trans générationnelles contre tout changement. À ce propos tout est dit, la part de l’implicite n’existe pas chez l’auteure.

Par ailleurs, pendant quelques années la figure de Gisèle Halimi est restée floue, encore en raison de l’inexistence d’une documentation diversifiée. On s’interrogeait également sur ce nom à double consonance, comme les nôtres parfois. Cet aspect non documenté à l’époque restait sans réponse ; je ne connaissais ni l’envergure ni l’engagement de l’auteure, pour découvrir quelques années plus tard une indémontable ténor de la plaidoirie pour des causes justes.

Loin de réaliser que nous partagions avec elle, à notre insu parfois, un imaginaire collectif commun, une forme de familiarité ressentie au contact de ses premiers textes où l’extraction populaire juive, dominée par l’ordre patriarcal, est omniprésente. Le même regard porté sur des faits et choses que Kabyles, Nord africaines et méditerranéennes nous connaissions toutes – enfin presque et, toutes proportions gardées – des situations similaires. Il va de même de ce rapport à la résurgence de la célébration de la nature et des Anciens transcendant le simple regard historique.

Trente ans plus tard, ces mêmes configurations sont toujours là, habillées tantôt de religieux tantôt de conservatisme patriarcal ou de bienséance, parfois tout cela à la fois. Et puis, cette catégorie d’auteurs et de textes disparaît sournoisement mais assurément des manuels scolaires algériens. Je comprends alors la force de sa posture humaniste et visionnaire, une jubilation. J’ai fini par adopter son écriture à travers laquelle le « politiquement correct » était peint comme une forme d’indifférence et de déni. Aussi hétéroclites que puissent être ses thématiques dans « Djamila Boupacha », « Le lait de l’oranger », « Histoire d’une passion », « La Kahina », etc., il n’est pas difficile de trouver des points de convergence : la figure féminine et l’aspiration à la justice occupent une indéniable centralité.

Aussi, je n’ai pas résisté aux passages lus dans « Histoire d’une passion » où elle livre une réflexion à la fois lyrique et philosophique disant : « Je crois que les êtres très profondément aimés réfléchissent une part de l’amour qu’ils inspirent. Choisis, élus, ils se sentent uniques. Le boomerang de l’amour, en quelque sorte. »

De même, les écrits qui ont suivi contribuent à comprendre la fluidité des rapports de genre, à sortir de la binarité hommes-femmes, à relire les ambivalences loin de l’illusion qu’entretiennent les « success stories » de femmes politiques ou scientifiques ou encore d’artistes. Gisèle Halimi a pu, loin des tribunes du média mainstreaming, identifier et illustrer la complexité des phénomènes menant aux inégalités, décortiquer le racisme et tous les rapports de domination, qu’ils soient le résultat d’un processus historique ou pas.

Lors de ses interventions sur les plateaux TV ou les émissions radio (voir le cycle de France culture [2] notamment), la volonté de retranscrire, avec sérénité, la complexité des mouvements et des individualités qui luttent contre ces inégalités, ce qui rend sa plume caustique et cinglante. Elle plaide pour les syndicalistes tunisiens ainsi que des militants du Front de libération nationale (FLN) et torpille l’usage de la torture par les militaires français.

Plus qu’un épisode activiste, le procès de Bobigny [3](1972), le Manifeste des 343 et le dossier de Marie-Claire dont le procès se transforme en diatribe contre la loi 1920 [4] préparant de fait la loi Veil (1974) sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) fait de notre militante la figure de proue.

L’audience se tient le 8 novembre 1972, durant plus de 12 heures [5]. Un coup de maître(sse) de l’association [6] féministe « Choisir la Cause des Femmes » présidée par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir.

Ainsi, ce sont aussi les situations les plus simples qui mènent à la compréhension de la complexité des processus de servitude, plus particulièrement féminine. Quelques années plus tard à l’université, la découverte de « Une Chambre à soi », bouquet de conférences de Virginia Woolf (1928) à Cambridge, me ramène à Gisèle Halimi et ses discours sur la menace des contingences familiales, le déracinement ou encore l’enfance sur la détermination du processus de création et d’engagement chez les femmes. Toutes ces thématiques ne sont pas en reste des grandes causes.

L’appropriation de la langue et la culture française ne lui font pas perdre de vue le destin des siens et son ascendance. Une probable quête d’identité, une approche ouvertement singulière du personnage de Dihya-Kahina avec une œuvre qui ouvre un judas sur une histoire assumée défiant sans doute toute accusation d’ethnicité ou de communautarisme et qui aboutit à une interrogation sur l’épopée contée de « La Kahina » et la fin de la reine berbère qui reste « mystérieuse pour les historiens ».

 Au regard de cette genèse du féminisme, j’ai de tout temps et volontairement retenu de son œuvre le très emblématique « La cause des femmes » mais, indéniablement, son parcours continue de nourrir les mobilisations féminines en France quand bien même s’ajoutent de nouvelles strates d’enjeux et de défis.

Depuis mai 2018, un collège à Aubervilliers (Seine Saint-Denis), près de Paris, porte son nom. Ce n’est pas aléatoire. Il reste bien des choses à dire sur cette femme de conviction, cette militante libérée des logiques de clochers, maîtresse d’œuvre d’un héritage métissé transmis aux futures générations de militantes et militants. Que les générations futures se saisissent de ce combat fécond.

Nacira Abrous
Linguiste et auteure Cnrs/Aix-Marseille
Université Aix-en-Provence 29 juillet 2020

Source : Tamazgha

Notes

[1] Elle dit dans un entretien accordé à « L’Humanité » du mercredi, 25 Juin 2003 :
« La domination, invisible et symbolique, devient même un instrument des femmes contre les femmes. »

[2] Consultable sur le site de France Culture

[3] Gisèle Halimi Le procès de Bobigny : Choisir la cause des femmes, éditions Gallimard.

[4] 31 juillet 1920 – Loi réprimant la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle (JO. 1er août 1920). La loi de 1920 votée à majorité.

[5] La plaidoirie finale de Gisèle inspire une pièce de théâtre en 2018, adapté de Les grandes plaidoiries des ténors du barreau de Mathieu Aron.

[6] Voir : http://www.choisirlacausedesfemmes.org/

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