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Me Lachemi Belhocine : « Oui, il est possible de récupérer l’argent volé »

Kamel Lakhdar-Chaouche

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Me Lachemi Belhocine

Pour l’avocat algéro-suisse Lachemi Belhocine, président du collectif « Algériens sans frontières », « il est possible de récupérer l’argent volé » par les hauts responsables de l’Etat algérien et placé à l’étranger. « Les réseaux mafieux sont encore au pouvoir et entendent le rester », estime-t-il. Entretien

DzVID : D’où vient la corruption en Algérie ? De notre culture politique ?

Me Lachemi Belhocine : La corruption est un phénomène mondial et l’Algérie est tristement classée en 2017 par Transparency International, 113e sur un total de 180 pays. C’est dire que la corruption en Algérie a toujours existé.

Néanmoins durant les 20 ans de règne d’Abdelaziz Bouteflika, la loi algérienne (Constitution et lois) a été modifiée pour utiliser la corruption comme un instrument de pouvoir, du pouvoir et pour le pouvoir. Parallèlement, des familles entières fouillaient dans les poubelles pour se nourrir et nourrir leurs proches. C’est insupportable !

Lire : Fonds algériens : la Suisse n’a reçu aucune demande d’Alger

Durant ces 20 dernières années, il y a eu une explosion sans précédent de la corruption à tous les niveaux et dans tous les secteurs d’activité. Les énormes rentrées d’argent dues aux prix élevés des hydrocarbures ont aiguisé les appétits des voraces. La recette pétrolière élevée a alimenté les budgets faramineux des pouvoirs publics, revus constamment à la hausse par la seule volonté du pouvoir exécutif. Que fait la justice durant cette période ?

Bouteflika, qui pourtant a été condamné par la Cour des comptes pour avoir détourné les soultes du ministère des Affaires étrangères, a commencé par neutraliser cette autorité judiciaire. Bouteflika et ses sbires ont aussi neutralisé tous les organes de contrôle et de répression. Pour ce faire, ils ont utilisé encore et encore l’instrument juridique pour spolier ce peuple. Si nous avions à ce moment là le droit de bloquer légalement ces instruments juridiques, nous aurions pu destituer ces voyous ou du moins stopper à temps cette corruption.

Lire aussi : Nacer Djabi : « Oui, il faut juger Bouteflika »

En l’absence d’outils de démocratie participative, le peuple n’avait que le droit de se taire et encore ! Le peuple étant réduit au silence, les puissants réseaux mafieux de la grande corruption et de la criminalité transnationale ont détourné des sommes colossales ce qui a accéléré la déliquescence des appareils de l’Etat. Même la justice a été contaminée par cette tentation avide de corruption. L’impunité est devenue la règle.

La course à la prédation s’est tellement généralisée que le peuple algérien a assisté, médusé, au spectacle de la mafia qui mange ses propres enfants. Auparavant, cette mafia trouvait un consensus pour éviter l’auto-suicide.

Lire également : Fortunes algériennes : 78,6 millions de dollars transférés au Canada !

Cette corruption qui gangrène notre société et ses institutions ne cessera pas d’un coup de baguette magique, avec le départ de Bouteflika ou de Gaid Salah. Les réseaux mafieux sont encore au pouvoir et entendent le rester. Ils ne connaissent pas les valeurs de repentances. La lutte contre la corruption passe inévitablement par l’instauration d’une démocratie participative permettant au peuple de décider directement de l’abrogation des lois liberticides, de la destitution des corrompus. Le peuple algérien, bien que patient, aspire au plus vite à la mise en œuvre concrète des principes de transparence, de contrôle, de citoyenneté etc. Tout ce processus doit être démocratiquement mis en œuvre dans le cadre d’un processus participatif, appelé ici ou là : « processus constituant » ayant pour finalité d’inscrire dans le marbre une constitution où la souveraineté populaire est respectée.

Peut-on quantifier les sommes détournées durant l’ère Bouteflika ?

Me Lachemi Belhocine : Djillali Hadjadj de l’Association algérienne de lutte contre la corruption estime à 70 milliards de dollars le montant spolié au peuple algérien. Loin de moi les chiffres sensationnels, j’estime que même si c’est 1000 DA, ils doivent être restitués à la victime qui se trouve être le peuple algérien. Dans le cadre des dossiers que je traite, les sommes se montent à plusieurs millions de dollars, transférées sans autorisation depuis le Trésor algérien vers des banques sises en Suisse, Singapour, Bruxelles, etc.

Est-il possible de récupérer une partie de cet argent en Algérie et à l’étranger ?

Me Lachemi Belhocine : Ce qui me choque dans les déclarations de nos responsables politiques précédents et actuels, c’est cette idée qu’il serait quasi impossible de récupérer l’argent du peuple algérien. C’est inacceptable. Comme si vous alliez au poste de police déposer une plainte pour vol ou agression et que l’officier de police vous dise : Je ne peux rien faire. Alors à quoi servirait l’Etat, s’il est incapable de réparer les injustices ?

Ne pas rater : Comment Bouteflika a manipulé le Code des marchés pour «alimenter» la corruption

Je vous l’affirme ici que oui, il est possible de récupérer au moins une grand partie de l’argent volé. A titre d’exemple, nous savons tous que des biens immobiliers ont été achetés, notamment en Espagne. Il suffit pourtant que le ministre de la Justice algérien saisisse son homologue espagnol d’une demande visant à obtenir une liste complète de tous les Algériens propriétaires de biens immobiliers en Espagne.

Ensuite, la justice algérienne doit convoquer ces propriétaires afin qu’ils s’expliquent sur la provenance des fonds ayant servi à l’acquisition de ces immeubles. Le même procédé peut facilement être diligenté concernant les sociétés créées en Espagne par des Algériens, pour ne citer que ces deux exemples.

Quels sont les procédés permettant à l’Etat algérien de récupérer ces faramineuses sommes d’argent placé à l’étranger ? 

Me Lachemi Belhocine : En plus des exemples indiqués précédemment, il faut savoir que l’Etat algérien a mis en place une autorité habilitée à autoriser les transferts de devises à l’étranger. Cette autorité s’appelle le « Conseil de la monnaie et du crédit ».

Selon une source fiable, cette autorité n’a pas délivré depuis 2010 d’autorisation de transfert de devise. Donc, il s’agit de transfert illicite puisque non autorisé. C’est à la justice de saisir toutes les banques algériennes qui ont transféré des devises pour le compte de leurs clients. Sur la base de la liste des noms qui ont transféré ces devises, des investigations peuvent assurément permettre de récupérer cet argent, du moins en partie.

Notre collectif mondial de compétences algériennes « Algériens sans frontières » est habilité à agir en justice pour requérir des mesures conservatoires (gel des avoirs). Le but final est de récupérer cet argent. Donc, seul l’Etat algérien peut récupérer cet argent. Nous avons écrit dans ce sens aux ministres de la Justice (le précédent et l’actuel). Nos lettres sont restées sans réponse, ni suite. Le peuple doit le savoir.

Pourquoi selon-vous la Suisse n’a reçu aucune demande de blocage de fonds de la part de l’Etat algérien, alors qu’elle avait manifesté sa volonté de coopérer ? 

Me Lachemi Belhocine : Bonne question. L’actuel ambassadeur de la Suisse en Algérie, Monsieur Lukas Rosenkranz, a révélé récemment, dans un article paru le 03 mars 2020, que la Suisse était disposée à collaborer avec les autorités algériennes si celles-ci en faisaient la demande de récupérer l’argent spolié au peuple algérien.

Il faut comprendre ce langage diplomatique comme une révélation qu’aucune demande de gel ni de récupération n’a été introduite par l’Etat algérien. Le silence de Monsieur Tebboune sur ce sujet est assourdissant.

Je rappelle que, pendant sa compagne électorale, il avait affirmé clairement savoir où se trouvait cet argent et pouvoir le récupérer. Il est temps d’arrêter de prendre ce glorieux peuple pour un naïf. Ces politiciens doivent expliquer aux familles qui se nourrissent dans les poubelles pourquoi leur argent n’a toujours pas été récupéré.

Quels sont les secteurs les plus touchés ? Quels ministères ? Les militaires sont-ils plus corrompus que les civils ?

Me Lachemi Belhocine : Le phénomène de la corruption est planétaire et l’Algérie ne fait pas exception, bien au contraire. Comme expliqué plus haut, tous les secteurs sont gangrenés par la corruption.

Pour ne pas prêter à confusion, nous avons tous de prêt ou de loin un proche militaire, appelé ou de carrière, et savons qu’une écrasante majorité d’entre-eux sont dignes, loyaux et honnêtes.

Nonobstant cette précision, il est notoriété publique que certains militaires surtout haut gradés font du commerce, par le biais des prête-noms. La législation doit rapidement être changée pour interdire ce type de pratique, d’autant plus que leurs salaires sont si élevés qu’ils n’ont pas de raison légitime de s’adonner à ces activités.

La corruption a plusieurs formes : favoritisme, fraude et détournement en tous genres. Les responsables militaires, civils et/ou publics, qui ont engagé les deniers du peuple algérien en sont tout autant responsables que les acteurs du secteur privé, national et international, qui ont cautionné et perpétué ces pratiques malhonnêtes. Ils doivent rendre des comptes au peuple algérien et lui restituer ses derniers.

Que proposez-vous pour protéger les deniers de l’Etat ?

Me Lachemi Belhocine : Si j’avais une solution miracle, je vous la donnerais volontiers, l’amour de mon pays m’anime au plus profond de moi. Il n’en demeure pas moins, qu’un assainissement rapide de notre ordre juridique doit être entrepris rapidement, à commencer par la refonte totale de notre Constitution qui permet au Président d’avoir des pouvoirs excessifs et sans qu’aucun ne puisse lui demander des comptes.

Bouteflika n’a jamais aimé le peuple algérien et donc l’actuelle Constitution est à l’image de la haine qu’il vouait au peuple. Tebboune est sur le point de faire adopter une nouvelle Constitution, à rédaction de laquelle le peuple algérien n’a pas participé. Le régime doit respecter la volonté du peuple algérien qui sort maintenant depuis plus d’une année.

Pour élaborer des outils efficaces de protection des deniers publics, un débat, une concertation doivent avoir lieu rapidement. Dans l’intervalle, les biens de tous les responsables actuellement sous le coup d’enquête doivent être saisis et que des enquêtes soient rapidement diligentés.

J’ai obtenu mon master en droit algérien en 1988 et parmi mes anciens camarades de classe, il y a beaucoup de juristes, magistrats, avocats, très patriotes et compétents, capables de mener à bien cette récupération des biens spoliés. Les mêmes compétences algériennes en Algérie sont aussi capables de prendre des mesures efficaces pour stopper immédiatement toute nouvelle tentative ou tentation de détourner les richesses du peuple algérien.

L’appareil judiciaire algérien est-il autonome pour mener ses missions pour endiguer le phénomène de la corruption et condamner ses acteurs ?  

Me Lachemi Belhocine : Non, l’appareil judiciaire algérien actuel n’est pas aussi libre pour mener à bien ce type d’enquêtes. Bouteflika a mis 20 ans à neutraliser toute velléité de lutte contre la corruption. Il a commencé par neutraliser la Cour des comptes.

Un ancien juge de la Cour des comptes, démissionnaire, me disait au téléphone hier soir que le travail d’enquête était régulièrement fait, mais ces juges ne pouvaient pas démarrer des mises en accusation de ces voyous parce que ces enquêtes étaient bloquées par les gens du pouvoir à commencer par Bouteflika. Le peuple doit le savoir. Au sein de la justice, il y a des magistrats, procureurs, etc. qui sont loyaux et courageux. Il suffit d’avoir la volonté politique pour rendre notre justice réellement indépendante à tous les niveaux et pas uniquement pour condamner les petits larcins.

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar Chaouche

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Izou
3 mois plus tôt

Khoroto maa idir el baylek ! D’autre part la loi du plus fort étant toujours la meilleure les citoyens d’en bas n’ont qu’à vouer leurs sorts au BON DIEU ! Depuis quand les dirigeants algériens se sont inquiétés des situations sociales du oeuple d’en bas ! Depuis 1962 jusqu’à ce jour le petit peuple subit une SÉGRÉGATION SOCIALE UNIQUE DANS LE MONDE !

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