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Tassadit Yacine : « On ne passe pas d’un système militaire à un Etat civil du jour au lendemain »

Kamel Lakhdar-Chaouche

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Tassadit Yacine entretien

L’anthropologue Tassadit Yacine fait le point dans cet entretien accordé à DzVID sur le Mouvement populaire, dit hirak, le rôle de la diaspora et nous parle de la place des femmes.

DzVID : Nous y voilà, une année déjà depuis que le Mouvement populaire est en marche. Quelle évaluation en faites-vous?

Tassadit Yacine : Je dirais, il y a un an, qu’il est effectivement difficile d’imaginer que ce Mouvement populaire allait durer dans la constance, avec des convictions et déterminations intarissables. Quand je dis le Mouvement populaire algérien, la diaspora y est comprise. L’histoire du mouvement national nous renseigne parfaitement sur la question.

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Plus salutaire encore est le caractère pacifique de ce mouvement, tout au long d’une année de lutte contre un système qui refuse de lâcher prise. Franchement, il est impensable d’imaginer, qu’un peuple sorti à peine d’une dizaine d’années de guerre civile puisse mener un soulèvement populaire pacifique non-stop pendant toute une année.

Et puis, il faut souligner que ce mouvement intervient dans un environnement régional et international peu stable. Aussi, faut-il le noter qu’aujourd’hui, le monde entier lui témoigne son émerveillement quant à son caractère pacifique. C’est un grand acquis. Néanmoins, le mouvement demeure sur le plan politique encore en phase de construction et de gestation.

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Le Mouvement populaire est-il encore en cours de formation et de gestation ?

Tassadit Yacine : En effet, le Mouvement populaire est en pleine gestation et formation. Il n’a pas encore donné naissance à de nouvelles formes organisationnelles, sociales ou politiques soient-elles. Même les quelques acteurs du mouvement, plus ou moins connus, sont arrêtés comme Tabbou et autres. Le même sort est réservé aussi aux syndicats et partis politiques. Ils sont laminés et réprimés. Ils étaient même interdits de se réunir et exercer leurs droits. L’exemple de refuser aux acteurs du PAD, (Pacte de l’alternative démocratique), de se réunir dans une grande salle publique, est édifiant et confirme que les réflexes sécuritaires et répressifs sont toujours en vigueur.

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Cela démontre que ses objectifs en l’occurrence imposer, entre autres, une rupture radicale et pacifique avec l’ancien système et passer à une période de transition pour édifier enfin un Etat de droit, un Etat civil, sont loin d’être atteints. Mais le combat continue et il faut de la persévérance et de la détermination. Car ce n’est pas du jour au lendemain qu’on peut contraindre un système, qui s’est construit depuis l’ascension de l’Algérie à l’indépendance avec ses mécanismes, ses pratiques, ses habitudes…etc, à céder la place à la volonté du peuple. Un tel chantier exige au préalable un large débat national et beaucoup de temps. Il s’agit-là de la mission de chaque Algérien. Et puis, il faut qu’il y ait surtout une sincère volonté politique de la part des décideurs. Chose malheureusement qui fait défaut.

Du côté du système, qu’est-ce qui a changé ?

Tassadit Yacine : Le paysage politique officiel, dudit « Etat algérien », demeure le même, avec un léger remodelage. On assiste à des recyclages et changements de maillots dans la chaîne du système : on change un président par un autre, un gouvernement par un autre, un ministre par un autre, etc.

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De quel changement peut-on parler ? L’élection présidentielle montée de toutes pièces est-elle une réponse aux revendications du peuple ? Le nouveau président n’est-il pas un produit du système ? Le président Abdelmadjid Tebboune n’était-il pas le Premier ministre du président Abdelaziz Bouteflika ? Donc, pour moi, je vois qu’il y a un pouvoir qui est mis en place pour assurer le prolongement de l’ancien système. Donc du côté de ceux qui détiennent le pouvoir, je pense que jusqu’ici ils gardent encore tous les pouvoirs et ne comptent pas se laisser faire par le soulèvement de tous les Algériens. Sinon, comment peut-on expliquer les vagues d’arrestations au sein des manifestants et des animateurs du Mouvement populaire ?

Justement au sujet des arrestations, quelle lecture en faites-vous ?

Tassadit Yacine : Comme je l’ai déjà souligné dans la première réponse, les réflexes sécuritaires et répressifs du système sont toujours à l’œuvre. Il n’y a aucune volonté de changement de la part du système. Il est en train d’arrêter des dizaines de personnes pour des raisons qui relèvent du ridicule et de l’absurde. Il ne se passe pas une manifestation sans arrestations de citoyens. Pourtant, toutes les manifestations sont organisées et observées pacifiquement. Et puis, il y a les arrestations ciblées comme celles de Lakhdar Bouregaa, Karim Tabbou et d’autres animateurs du Mouvement populaire. Ces personnes-là ne font pas partie de ceux qu’on arrête pêle-mêle, disant ces gens-là représentent quelque chose dans le mouvement. Par conséquent toutes les arrestations sont des pratiques d’intimidations, des tentatives de déstabilisation du mouvement …etc, dont l’objectif est d’installer un climat de peur et de rappel à l’ordre établi. C’est une stratégie propre à toutes les dictatures.

Que pensez-vous du travail que mènent les acteurs du PAD pour accompagner le Mouvement populaire ?

Tassadit Yacine : Il faut les saluer car ils sont, comme je l’ai déjà dit, en train de mener un grand travail. Voilà ce que je peux appeler un vrai débat démocratique en dépit ses manquements. Le peuple en a besoin, plus que jamais. Il faut qu’il y ait ce genre de regroupement et de cercles de débats. Ils sont impératifs. Car ils réunissent à la fois des partis politiques, des syndicats, des personnalités nationales, des universitaires, etc. et tout ce beau monde-là est composé de diverses tendances partisanes. Voilà des initiatives qu’il faut soutenir et encourager car les citoyens ont besoin de débattre de toutes les questions qui fâchent qu’elles soient politiques, culturelles, historiques et religieuses ou autres, pour que le peuple algérien soit réconcilié avec lui-même et décide souverainement de son destin. Voilà de quoi a besoin le peuple !

Mais cela exige un jeu soumis aux règles de la démocratie, en l’occurrence l’ouverture des champs politique et médiatique et un appareil judiciaire autonome. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Le Mouvement populaire exige une transition, une sorte de processus constituant qui permettra de planter les premiers jalons d’un Etat civil.

Pensez-vous que le système cédera à cette revendication ?

Tassadit Yacine : Encore une fois de plus, je ne pense pas qu’un système militaire qui s’est imposé, depuis le premier coup d’Etat de l’armée des frontières contre les instances légitimes du GPRA en 1962, puisse céder le pouvoir à un Etat civil du jour au lendemain. Les interdictions de se réunir dans des salles publiques pour tenir des meetings, la censure et l’instrumentalisation des médias, le verrouillage du champ politique, la déstabilisation au sein des partis politiques, notamment de l’opposition, un appareil judiciaire aux ordres, etc. sont, entre autres, autant de pratiques et de stratégies qui visent à séparer le peuple de ses élites, toutes catégories confondues.

Cela dit, pour passer d’un système militaire à un Etat civil, il faut un environnement démocratique. Réaliser une telle noble mission exige une conscience politique citoyenne et de nouvelles organisations politiques et civiles. C’est une espèce de processus de maturation politique du peuple. Donc il faut lui résister et persévérer pacifiquement. Le chemin est certes long mais il paye. Il faut dire aussi que ce mouvement est indissociable des combats du peuple algérien menés depuis la résistance du FFS en 1963. C’est aussi le résultat des luttes antérieures, connues et inconnues menées par des hommes ou des femmes. Des luttes menées surtout à travers les réseaux de la diaspora, surtout de l’élite, qui se sont démenée avant les nouvelles technologies pour faire entendre la voix du peuple algérien et exposer au grand jour sa réalité, son image.

Nombre de ces gens-là sont interdits de rentrer en Algérie. L’élite algérienne établie à l’étranger subisse-t-elle encore l’interdiction d’y rentrer ?

Tassadit Yacine : Mais bien sûr. Universitaires, politiques, journalistes, artistes, écrivains, cadres d’Etat, chacun dans son domaine respectif. Comme je l’ai dit dans notre précédent entretien : « Je côtoie beaucoup de gens dans le cadre des colloques, des salons de livres, etc. et je suis en relation avec la diaspora algérienne, pour qui, en ce moment, ce qui se passe bien sûr en Algérie aujourd’hui, est un bol d’oxygène. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que quelque chose d’important se produit : au fond les gens ne rêvent que de revenir chez eux. Mais pourquoi on ne les laisse pas rentrer chez eux ? ». Pourquoi ce genre de pratiques ? N’est-il pas temps d’en parler ? Cette élite-là a commis quoi pour ne pas pouvoir rentrer chez elle ? De quel crime est-t-elle coupable ?

Il y a une autre élite qui a fait, faux espoir, de l’émigration un choix, surtout parmi la nouvelle génération. Celle-là est bien installée, avec un mode de vie, et occupe des postes prestigieux en Europe, au Canada, aux USA et ailleurs. Comme je l’ai déjà souligné : « L’expérience de l’émigration permet de prendre conscience du rapport à la patrie, aux racines, à l’identité. Beaucoup espèrent revenir chez eux ». Mais l’absence de travail, de logements, de liberté d’exercer son travail dans des conditions libres et loin de toute forme d’injonction de la tutelle, de circuler, de prendre des initiatives, etc. n’existent pas, et cela constitue un acte pour marginaliser l’élite et la condamner à se mettre en marge des évènements. On assiste à une exclusion programmée de l’élite, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Personnellement, j’ai essayé de reprendre avec l’enseignement en Algérie, voire de m’y installer, mais c’est de l’ordre de l’impossible.

Il y a une forte présence des femmes dans le Hirak et ce depuis le début. Qu’est-ce qui a changé dans la société pour avoir cette forte implication des femmes ?

Tassadit Yacine : Je reviens à ce que je t’avais déjà dit dans un précédent entretien au sujet de la femme algérienne. L’histoire nous renseigne qu’au moins : « Trois moments dans notre longue histoire ont marqué l’histoire de notre pays : déjà sous Carthage elles se sont délestées de leurs bijoux pour aider les leurs. En 1871, elles se sont dépouillées de leurs bijoux pour aider à payer le tribu de guerre que les Kabyles devaient payer à la France. Puis en 1963, pour le fameux «Senduq tadamun», où elles se sont senties concernées pour renflouer les caisses de l’Etat et aider la cause nationale autant que les hommes (avec leurs propres bijoux).

Et enfin que dire encore du rôle héroïque qui a marqué l’histoire des femmes à l’échelle internationale, entre 1954-1962 ? Je ne citerai pas les héroïnes du passé lointain et plus récent qui se sont levées pour défendre leur terre contre le conquérant comme Dihya au VIIe siècle, Fadhma n’soumer (1857), Ourida Meddad (1954). Tous ces faits n’ont pourtant pas œuvré pour une égalité hommes-femmes comme dans tout pays en phase avec son époque.»

Aujourd’hui, encore, la femme algérienne est le berceau de la révolution populaire. Elle est emprisonnée, présente et active dans les manifestations, dans les cercles de débats publics ou sur les réseaux sociaux, et à tous les échelons. Elle ne manque ni de compétence et non plus de nationalisme. Aussi, les femmes sont un mur contre la violence du système et le ras le bol des millions d’hommes. C’est aussi une révolution de femmes !

Mais paradoxalement, on n’a pas trop vu de revendications propres aux femmes, sauf peut-être au début du mouvement. A quoi est due cette « timidité » dans l’expression de la revendication féminine ?

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar Chaouche

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Mellah hocine
Mellah hocine
7 mois plus tôt

Passer d’un système militaire à un État civil nécessite effectivement du temps et des préalables. Le pouvoir en place ne laissera aucun espace pour la concrétisation de ce projet. Le hirak , véritable moteur de l’épanouissement de la société sera le vecteur de réussite pour la mise en place de ce projet . Madame Tassadit Yacine doit comprendre qu’un pouvoir ne peut , continuellement, continuer à gérer sans peuple. La meilleure’organisation du hirak se retrouve dans ses slogans et ses exigences avec comme aboutissement une conférence nationale et l’émergence d’une entité représentative qui mènera vers une transition démocratique. Le hirak… Lire plus »

Rachid ELAÏDI
Rachid ELAÏDI
7 mois plus tôt

tout est une question de volonté politique des militaires . mais par contre on ne passe jamais d’un système dictatorial à un Etat démocratique de bon gré de l’Etat profond

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