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Université algérienne : lettre ouverte au professeur Chitour

La Rédaction

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Lettre ouverte à Chems Eddine Chitour

Monsieur le professeur,
Pour diagnostiquer l’état de santé d’un pays, il faut commencer par tâter son pouls, c’est-à-dire son système éducatif et son université. Or, c’est un fait, l’université algérienne a été neutralisée par le moyen le plus simple et le plus sournois : le sapement de son fondement et de son esprit et la perversion de ses valeurs.

Ce qui fait que la fraude et le plagiat ont remplacé l’honnêteté intellectuelle, rigueur est devenue approximation, sérieux a laissé place au laxisme et au laisser-aller, compétence s’est transformée en médiocrité et parfois même en inaptitude. Mérite et vocation ont totalement disparu de notre pratique. Ayant abandonné tout ce qui est fondamental, l’université algérienne n’existe plus et ne fonctionne plus que dans la forme.

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Autrefois, nous entrions à l’université pour nous extraire du moule des convenances, du conformisme et des idées reçues, dans lequel nous avons été enserré dès la naissance par la tradition, les croyances et les mœurs. L’inculcation de l’esprit et des valeurs universitaires, la proximité des professeurs aînés, l’apprentissage à leurs côtés, tout cela nous permettait alors de nous défaire de ces conditionnements afin de nous apprendre à penser et à se comporter en hommes libres. Or, aujourd’hui, l’université algérienne a non seulement perdu cette vocation, mais elle a glissé vers son contraire en devenant le lieu de la pensée unique et de la soumission totale à l’ordre établi.

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Monsieur le professeur, vous avez donc mille fois raison lorsque vous affirmez que les universitaires sont nuls (peut-être pas tous quand-même !). Il est bon que le disiez car l’immense majorité des enseignants ne le sait pas, ou feint de ne pas le savoir, ou croit carrément le contraire. Mais, vous omettez de désigner un responsable car il n’y a pas d’effet sans cause. Lorsque la France coloniale a été chassée de notre sol, notre école et notre université étaient plus que respectables et notre baccalauréat était reconnu partout. Nos étudiants étaient doués et bien formés, et beaucoup de ceux qui ont quitté le pays dirigent aujourd’hui les laboratoires de recherche de certains établissements les plus en vue dans le monde.

En vérité, le premier et principal responsable de ce désastre est le système de gouvernement qui a pris notre destin entre les mains à la libération du pays. Les grandes décisions stratégiques qui engageaient l’avenir de l’école, et donc de la Nation, étaient prises par un cercle infime, sans consultation des véritables acteurs que sont les syndicats d’enseignants, les associations de parents d’élèves, les universitaires et les hommes politiques représentants élus de la Nation. Ces décisions, jointes à l’absence de liberté, de critique, de représentation syndicale, ont eu des conséquences funestes, de sorte qu’aujourd’hui nous ne savons par quel bout aborder la question du système éducatif.

De notre côté, nous universitaires, notre part de responsabilité est immense et nous ne pouvons pas en être disculpés car la situation actuelle n’est pas survenue brutalement, du jour au lendemain, mais a été le résultat d’une lente érosion que nous avons observé et accompagné. Nous en sommes donc également comptables devant les Algériens et devant l’Histoire.

Dans notre léthargie et notre profond sommeil, nous avons démissionné de tout, y compris du minimum, c’est-à-dire de la capacité à s’indigner. Et pourtant il y a tant de matières à indignation :

• De la présence d’une pléthore de gardiens à l’entrée des campus, au mépris des franchises et des libertés académiques.

• Du mode de désignation des responsables et du fait que ces derniers occupent leurs postes à vie.

• De l’absence d’une véritable langue d’étude.

• Du populisme outrancier dans les tarifs adoptés pour l’inscription, la restauration, le logement et les soins des étudiants.

• De notre isolement et de notre enfermement sur nous-mêmes par l’absence d’étrangers. Alors que l’université est le lieu de l’universalité et de la diversité, nous avons mis un algérien à côté d’un autre à côté d’un autre, comme les soldats en terre cuite de Qin Shi Huang. C’est bien connu, trop d’algérianisation et trop d’arabisation tue l’algérianisation et l’arabisation.

A mon sens, voici les faits cruciaux les plus redoutables sur lesquels il faut se pencher en urgence car ils constituent la plus sérieuse menace sur l’avenir de l’université algérienne, et du pays tout court.

1) Nous sommes réfractaires à tout changement car nous nous complaisons dans un statu quo qui ne nous procure que des avantages et que personne n’a intérêt à réformer.

2) L’étudiant ne vient pas à l’université avec la curiosité de celui qui veut apprendre et qui veut comprendre. Non, il vient seulement pour se « débrouiller par tous les moyens » afin d’obtenir la moyenne lui permettant de passer au palier supérieur.

3) Avec la récente embellie financière, les pouvoirs publics ont recruté à tour de bras pour faire du social sans se soucier de l’essentiel, c’est-à-dire la pédagogie et l’avenir de l’université. Ce qui fait que vraiment aujourd’hui peu d’enseignants sont compétents.

4) Sous prétexte que les étudiants viennent du lycée avec peu de bagage (ce qui est vrai par ailleurs), l’enseignement est devenu totalement « superficiel ». On propose des choses faciles, quelque fois triviales, des concepts et des méthodes mais sans fondement théorique, sans preuve. On enseigne « pour la forme ». Pourtant c’est une évidence, il n’y a pas de science, pas plus que de vérité, sans preuve.

Les profondes réformes à entreprendre pour ressusciter notre université doivent émaner des universitaires, sinon avec leur concours. En attendant que nous puissions nous en emparer, je pense que l’action publique doit s’articuler autour de trois gestes de grande portée :

(i) Commencer par le commencement, c’est-à-dire la réhabilitation des valeurs. Or, cela me semble hors de question en l’état actuel des choses, sans changement du mode de désignation des responsables à tous les niveaux.

(ii) Il faut réfléchir sérieusement à dégraisser le mammouth.

(iii) Il faudra sortir l’université de son isolement et de son enfermement sur elle-même. Cela peut se faire d’abord par de puissantes mesures incitatives en direction des universitaires algériens installés à l’étranger en vue de leur établissement ici au pays, et aussi par le recrutement d’enseignants étrangers de haut niveau auxquels il ne faudra pas hésiter à confier des responsabilités académiques.

Je vous souhaite, monsieur le professeur, plein succès dans l’accomplissement de votre mission, et vous prie d’agréer l’expression de ma très haute considération.

Salim Haddadi
Professeur de recherche opérationnelle
Université 8 Mai 1945, Guelma

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Ben Hillal
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Il faut le laisser travailler, il est ambitieux, nationaliste, très compétent, Il a un programme, et une vision, pour sortir l’université de sa léthargie, et de sa mort Séparer la Politique de l’Enseignement-Recherches-Pédagogie Pas de places pour les organisations anarchistes, et leurs anarchistes politiques Qui n’ont que déstabiliser, entretenir le flou, l’incurie, l’anarchie, le manque d’autorité, de discipline, et de rigueur dans les universités L’Université, et la Recherche-Scientifique, en Faillites Nombreux recteurs des Universités Algériennes, incompétents, courtisans, chayatines envoyeurs de « cadeaux » au ministère, et leurs directions centrales, à Alger Et corrupteurs-corrompus avérés n’ont jamais été perturbés, ni dénoncés Par le… Lire plus »

Jenaimarre
Invité
Jenaimarre

C’est un très bon constat, mais a mon avis, l’auteur a oublié de mentionner qu’on ne peut pas reformer l’université si on ne reforme pas l’école. Il faudrait extraire cette dernière de toute forme d’idéologie.

SILEM
Invité
SILEM

L’analyse de la situation et les propositions sont indéniablement pertinentes de mon point de vue. Une seule remarque, le texte est genré en oubliant les femmes de manière manifeste en écrivant: « apprendre à penser et à se comporter en hommes libres »

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