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Lakhdar Maougal : « Les femmes ont été parmi les forces motrices des revendications »

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Mohamed Lakhdar Maougal

La série d’entretiens organisés par DzVID sur le mouvement populaire, appelé plus communément Hirak, se poursuit avec le professeur Mohamed Lakhdar Maougal qui apporte un avis plus nuancé sur les notions de « peuple », « élite », « pacifisme ».

DzVID : Les œuvres telles que « Nedjma », « la guerre des deux milles ans » de Yacine, « le Fleuve détourné » de Rachid Mimouni, « le réveil du Jugurtha » de Jean Mouhoub Amrouche ne redeviennent-elles pas d’actualité ?

Mohamed Lakhdar Maougal : Toutes ces œuvres citées sont d’une manière ou d’une autre des expressions de réalités de leurs époques. Les écrivains sont rarement visionnaires et quand ils le sont c’est qu’ils ont collé à s’y confondre avec les situations et les aspirations de leur peuple. De cette panoplie citée, seules deux œuvres répondent effectivement à la question : « la guerre de deux mille ans » (parce que cette guerre des ‘‘amazones’’ continue encore) et « le fleuve détourné » par ce qu’il est encore plus actuel et plus réel qu’il ne le fut du temps où Rachid Mimouni l’avait conçu.

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Je suppose que les liens et rapports recherchés sont à mettre en perspective avec la situation concrète que notre pays vit actuellement. Dans ce sens, seule l’œuvre katébienne reste en profonde adéquation avec la réalité. En effet, les femmes algériennes ont été parmi les forces motrices des revendications. Elles ont donné à l’actuelle explosion toute son envergure et toute sa signification en démasquant l’ignoble manipulation à laquelle s’était livré Bouteflika avec ses conseillères qui prétendirent lui aliéner l’opinion féminine et féministe autour du subterfuge de la révision de l’infâme code de la famille qui disloqua les ‘‘passionneras’’ de l’époque à savoir Sadou (la militante) et Toumi (l’intrigante).

DzVID : Au bout d’une année de Hirak, le peuple n’a-t-il pas tracé les contours de son projet de société à travers les slogans, les revendications, son pacifisme, son union et sa cohésion ?

Mohamed Lakhdar Maougal : Au bout d’une année, le peuple algérien a montré au monde que le projet soporifique et assassin de la Bouteflika and Connection n’a ni abouti ni réussi parce que le régime s’est effondré comme un château de cartes dévalorisées, usées et ramollies.

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La population mobilisée – à distinguer du peuple, cette notion vague et démagogique – est descendue dans les rues des principales villes et agglomérations de l’Algérie (Tell, Hauts-plateaux et Sahara). Elle a aiguisé les luttes intestines qui minaient le régime corrompu et pourri de Bouteflika qui n’a pas trop résisté et a fini par céder en faveur du clan présidentiel qui tenait les rênes de l’institution militaire.

L’Etat a vacillé surtout à partir des vagues d’arrestations de responsables convaincus de corruption (ceux qui ont triché sur le partage du gâteau). Ces derniers avaient joué à la roulette russe la préservation de leurs intérêts colossaux au détriment de la fragile souveraineté du pays usé et mis à genoux, surtout dans l’alignement inconditionnel d’El Mouradia à la logique de la force Barkhane dans le Sahel, quand le Corbeau – chef du gouvernement – a répondu à la convocation de l’Elysée en tant que candidat à la succession. Affaire on ne peut plus ténébreuse à suivre et surtout à décrypter.

Attribuer au « peuple » un rôle dans cette ‘‘florentinerie medicinienne’’ ou cette ‘‘milannerie b-orgiaque’’, c’est faire injure à l’Algérie entière attendu que le peuple avait été mis au placard en 1999 par la force militaire qui a imposé au pays un aventurier condottière qui fut maintenu jusqu’à s’emparer de la décision après moult viols de la constitution de 1996.

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Le peuple était chloroformé surtout du fait de la stratégie diabolique de la représentation par quota dans les élections à tous les échelons (APC, APN, Parlement) que mêmes certains partis de l’opposition y avaient trouvé leurs comptes.

Côté programme, le peuple n’avait aucun programme mais des tonnes de cahiers de doléances et de revendications qui furent subtilement focalisées sur le problème insoluble du logement, confié jusque-là à l’actuel successeur, problème aigu qui supplanta la revendication quant à l’emploi, à la santé et à l’éducation grâce à un matraquage médiatique de toutes les chaînes de TV aussi bien les publiques que surtout les privées.

Le stratagème de détournement d’attention est allé jusqu’à l’ignoble manipulation qui a consisté à faire monter les enchères des revendications sur le logement prises en charge par les responsables administratifs qui provoquaient des attroupements devant les APC et les daïras, voire même le ministère de l’Habitat mais jamais devant les wilayas !?

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La population mobilisée dans le « hirak » ne représente pas tout le peuple algérien. Elle se présente encore comme la partie « régissante » ou réactive (ce qui est positif), mais non organisée. Elle n’a par conséquent aucun programme, ni aucune structure appropriée pour proposer, ni pour organiser et ni pour conduire un large mouvement de fond de changement social. Il n’y a aucune ligne politique claire et précise sur la nature et la conduite d’un processus de transformation de la crise sociale et politique en crise révolutionnaire, ce qui est négatif et problématique.

Quant à son pacifisme, s’il est à souligner et à s’en réjouir, il y a tout lieu de s’interroger et même s’en inquiéter. Les révolutions pacifiques n’ont pu avoir lieu qu’à partir des années 1970 en Europe : Portugal, Espagne, Grèce, Tchéquie, Hongrie, et exclusivement en Europe parce que, dans ce continent, les libertés fondamentales sont plus ou moins observées parce que les forces démocratiques sont existantes et réelles, voire mobilisées et surtout pour servir d’exemple au reste du monde.

Transposer le modèle européen de résolution des crises au reste du monde, c’est préparer la nouvelle gouvernance qui économisera les forces et les dépenses pour les concentrer sur le reste du monde à maintenir au silence et dans la soumission.

La défaite des USA en Afghanistan qui a obligé Trump a signé la paix avec les Talibans au détriment du gouvernement afghan fantoche vient de livrer le secret de ce machiavélique projet de reconversion de la guerre militarisée violente en guerre technologique médiatique

La caméra et les moyens audio-visuels ont déjà supplanté les chars et les avions de chasse et les bombardiers, voire les drones. Trump vient de libérer ses armées du bourbier afghan et les rend disponibles pour supplanter les forces françaises tenues en échec en Afrique, au Sahel et demain au Maghreb. Se féliciter du pacifisme, c’est bien mais pas aussi naïvement, voire niaisement. L’impérialisme est un mauvais élève. Les Asiatiques l’ont démontré pour nous. Tirons la leçon

DzVID : Pourquoi les élites n’arrivent-elles pas à entrer en « symbiose » avec le peuple en lutte ? Est-ce un signe que les temps ont changé ou est-ce une situation à imputer à notre élite et à sa nature ?

Mohamed Lakhdar Maougal : Parce que tout simplement, il n’y a pas d’élites actuellement en Algérie, mais des candidats qui se bousculent à l’enrôlement (mercenariat) d’encadrement comme on vient de le vivre avec les dernières élections et le replâtrage qui est en train de se passer sous nos yeux.

Il ne faut pas pour autant oublier certains mentors qui n’arrêtent pas de conseiller aux décideurs, surtout les casquettes de tout tissu : gendarmes, militaires, policiers et autres sécuritaires déclarés ou clandestins, de les prendre au sérieux et de les écouter, voire de les lire attentivement. Qui se sent morveux se mouche !

DzVID : Au niveau des médias privés et étatiques, on avait noté un certain engagement tout au début du Hirak qui s’est estompé avec le temps. Peut-on expliquer ce « repli » par les menaces et la répression qui s’en sont abattues sur la corporation de la presse ? Y a-t-il eu repositionnement volontaire de ses faiseurs d’opinion ?

Mohamed Lakhdar Maougal : Oui, la lutte acharnée et quasiment violente bien que sourde qui a opposé jusqu’à ces dernières semaines a connu des étapes à suivre attentivement car très édifiantes.

D’abord timides et contenues, les engagements des médias ont suivi d’assez près les circonvolutions des sourdes luttes qui opposaient les antagonistes reliquats du régime moribond de Bouteflika au fur et à mesure que les capitales étrangères, surtout européennes et particulièrement française prenaient de plus en plus leurs arques et distances vis-à-vis d’un régime pourrissant et moribond.

C’est à la faveur de l’aiguisement de la crise entre les divers segments du régime, y compris à l’intérieur des forces de sécurité (le remue-ménage de la police à l’occasion du conflit entre les ministres du clan présidentiel qui prétendaient à la succession de Belaïz, Hamel et Louh ainsi que le conflit à peine larvé au sein de l’armée entre Toufik, Tartag et Gaïd Salah), que le secteur de la médiatisation aura été encouragé à s’exprimer avec plus ou moins de tolérance à la libre expression, toutefois bien contenue.

Des accents libertaires ont connu des pics peut-être encouragés en sourdine à la veille des dislocations du gouvernement Bedoui et surtout avec l’ébranlement de la charrette pour la maison d’arrêt d’El Harrach. Les épisodes des marches dans les rues ont commencé petit à petit à être investies par des actes d’identifications singulières soit historiques, soit politiques, soit idéologiques, voire symboliques.

La fin du printemps 2019 qui a correspondu à la démission de Bouteflika, suivi du changement de gouvernement, Bedoui, le ministre de l’Intérieur qui remplace Ouyahia, a été marqué par un premier frémissement annonçant l’imminence de la campagne électorale en vue des présidentielles. Cela a suffi pour accroître la tension entre les continuateurs du régime et les liquidateurs de ce même régime. La rue semble avoir été un terrain d’affrontement sur ce sujet comme elle a fait pencher la balance en faveur de liquidateurs du régime avec les mots d’ordre du ‘‘dégagisme’’ radical devenu une ligne de fond et de démarcation entre l’Etat qui perdait pied de plus en plus et la rue qui accroît la pression et l’impatience palliant ainsi le manque total de perspective de solutions concrètes. Le populisme spontanéiste devenait chaque jour de plus en plus la ligne directrice de la rue et se traduisait par une force paradoxale d’inertie

DzVID : Le mouvement populaire ne risque-t-il pas de tomber sous l’influence de certains acteurs politiques qui tirent leur légitimité moins de leurs idées et projet de société que du statut de victime que leur a accordé le système (répression et médias) ?

Mohamed Lakhdar Maougal : Difficile pronostic. Le « Hirak » n’a pas changé fondamentalement les choses même s’il a libéré les initiatives de regroupement imposés à la culture dominante d’entraves et d’interdits divers dont les verrous ont sauté. Ce qui fut positif, mais reste fragile. Le temps nous édifiera sans doute.

Des acteurs politiques divers se sont manifestés progressivement au gré des développements de la contestation qui n’a pas réussi à s’imposer de manière continue. Les marches du vendredi (qui semblent avoir découlé de la réunion de Paris organisée par la mouvance islamiste, toutes tendances confondues, des radicaux de l’ex-FIS aux modérés intégrés par les systèmes comme marge de manœuvre du régime de Bouteflika avec leurs alliés et périphéries dont les Hamas, Jil Jadid, Nahdha, Hizb el Adala wa Tanmiya, etc.) ont drainé les grandes marches toutes tendances confondues.

Mais pour autonomiser la mouvance républicaine libérale et/ou de gauche, une deuxième journée de protestation et de marche a été lancée et encadrée à l’attention des étudiants et de leurs enseignants. La variante – écoliers et lycéens – s’est vite éteinte en raison sans doute des positions du personnel enseignant du primaire et du secondaire où prédominent les conservateurs, plus que par souci de préserver l’enfance et l’adolescence fort présentes dans les marches du vendredi car des familles entières sortent pour se changer les idées.  

Le moment crucial aura été le déroulement des élections qui divisèrent la population algérienne dont une partie a boycotté et une autre a participé ce qui a déclenché de fortes polémiques sur la représentation et ses taux (participation, abstention, refus de vote et boycott). Mais les élections se sont passées sans de gros incidents même si, çà et là, des opérations d’empêchement de voter par la force et la violence ont été observées.

La troisième étape s’est alors déployée avec des tentatives de faire émerger des figures emblématiques pour créer les conditions de négociation de sortie de crise. C’est une habile opération de reformatage de programme de légitimation de représentations politiques et organiques, par victimisation aux yeux de la rue, et qui sera aussi, faute d’idées, reconduite pour récupérer et refonctionnaliser des candidats ‘‘hirakistes’’ aux postes de gestion pour le nouveau régime en vue de replâtrer l’Etat déliquescent.

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche

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