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Ahmed Rouadjia à DzVID : « Gaïd Salah était dans le collimateur de certains généraux »

Kamel Lakhdar-Chaouche

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Ahmed Rouadjia

Dans le cadre de la série d’entretiens sur le mouvement populaire en cours depuis une année, DzVID reçoit Ahmed Rouadjia, professeur d’histoire et de sociologie politique, qui nous livre son point de vue sur les enjeux en cours et les contradictions de la société algérienne.

DzVID : Aujourd’hui, une année durant, le peuple a à travers ses slogans : ses revendications, son pacifisme, son union et cohésion, célèbre et assume son histoire millénaire faite de brassage historique, religieux, culturel, identitaire. Cela n’est-il pas un signe fort du peuple algérien qui veut lui-même se définir en tant que tel, loin des constitutions et projets de société qui lui sont imposés ?

Ahmed Rouadjia : Cela est en grade partie vraie, mais seulement en partie. En partie, car ce peuple qui se présente en apparence uni et solidaire face au régime qu’il vilipende et qu’il veut faire tomber en bloc, est en vérité divisé en chapelles idéologiques. Le seul point commun qui unit les différents segments de la société insurgée est la détestation que cette société voue au système politique qui se définit, selon nous, comme une association de prédateurs de la richesse nationale grâce au pouvoir des armes qu’il détient.

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En dehors de ce dégoût, voire cette haine commune que la société voue à ce système politique aux ramifications mafieuses, il est difficile de parler d’un peuple uni et porteur d’un projet alternatif, crédible et qui ferait l’unanimité de tous ceux et de celles qui manifestent depuis un an dans les rues de nos grandes et moyennes villes…

DzVID : Le président Teboune sera-t-il libre dans ses mouvements face au nouveau commandement de l’armée ou servira-t-il de parapluie institutionnel aux décideurs invisibles ?

Ahmed Rouadjia : Même en ayant les coudées franches par rapport à l’armée, le président Tebboune et le gouvernement qu’il a formé se heurteront à une opposition constante de la part aussi bien d’une partie de la société civile que de la part de l’opposition aussi bien dite démocratique et laïque que de la part de la nébuleuse des partis islamistes.

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Une partie du peuple et toutes les étiquettes politiques ou quasi qu’on vient de citer lui feront toujours le reproche d’être un président illégitime parce que porté par l’armée à la tête de l’Etat et non par les urnes ! Mais le problème majeur et qui constitue presque une aporie philosophique réside dans l’absence d’un projet politique grandiose et consensuel capable de présenter une alternative crédible au système en place.

On sait que le rejet sans appel du système politique actuel n’est pas seulement le fait des partis de l’opposition, toutes nuances par ailleurs confondues, mais aussi par de larges franges de la société inorganisée. Mais ce rejet ne suffit pas pour faire tomber le système politique vermoulu.

Encore faudrait-il qu’il y ait un projet politique de société capable de rassembler les différents segments de la société civile, qui reste divisée en autant d’écoles idéologiques rivales… Dire que la société est unie et que le peuple se dresse comme un seul homme face au régime, c’est verser dans l’idéalisme historique, pour reprendre la notion logomachique du marxisme-léninisme…

DzVID : Mettre en prison Toufik Mediène, Athmane Tartag et Saïd Bouteflika, pour quoi faire ? Briser le cœur de l’ancien pouvoir ? Satisfaire une société très remontée contre le régime en place et ses symboles ? L’arrestation de ces personnalités ne signifie-t-elle pas, à votre avis, que la féroce guerre des clans au pouvoir est désormais publique ?

Ahmed Rouadjia : L’arrestation et le placement en prison de ces individus qui ont joué un rôle plus que néfaste dans l’histoire récente de l’Algérie est saluée par une bonne partie du peuple comme un acte salvateur. Les crimes en tous genres qu’ils ont commis pendant et après la décennie noire sont dans toutes les mémoires.

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On peut arguer que ceux qui les ont placés en prison ont agi par ressentiment et désir de vengeance qui ont tourné à un règlement de compte, et l’on peut également avancer les arguments, mille fois scandés lors des manifestions des vendredis, que le feu chef d’état-major Gaid Salah était aussi corrompu que ses détracteurs enfermés à Blida, il n’en reste pas moins que les actes qu’il a accomplis de son vivant se sont soldés par un assainissement spectaculaire d’un certain nombre d’institutions politiques et économiques vermoulues.

Si ces trois personnages, entre autres, ont été sans doute victimes des guerres de clans qui n’ont cessé d’émailler le sérail algérien depuis l’indépendance, il n’empêche que les actes accomplis jusqu’ici par le clan vainqueur (feu Gaid Salah et son état-major) se sont révélés éminemment salutaires dans la mesure où l’arrestation et l’enfermement de ces trois figures ont entraîné dans leur sillage la chute et l’emprisonnement d’une bonne partie de l’ancien personnel politique dont l’essence corrompue et corruptrice est un secret de Polichinelle.

Qu’ils relèvent d’un règlement de compte interne au système, ou qu’ils ressortent d’une révolution du Palais dont le secret resterait jalousement gardé pour des raisons mystérieuses, ces coups de boutoir assénés par feu Gaid Salah et son état-major, à leurs adversaires, qui juraient naguère leur perte, ont abouti de manière incontestable à mettre, du moins momentanément, hors d’état de nuire les têtes de la mafia politico-financière dénoncée du temps de feu Mohamed Boudiaf et qui en avait été la première victime de ses menées criminelles…

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Une révolution sociale, voire même une révolution au sens bourgeois ou marxiste, n’aurait jamais pu venir à bout de cette mafia qui s’est incrustée au fil des ans dans tous les interstices de l’Etat et de ses institutions politique, financière et économique.

N’étaient l’état-major et son chef qui connaissent les arcanes du système, cette mafia et ses principaux chefs de file n’auraient jamais pu être neutralisé de la sorte ; neutralisés, mais pas encore complètement déracinés ou éradiqués tant leurs legs demeurent en grande partie intacts…

DzVID : Ou alors s’agit-il de sacrifier des éléments, aussi influents soient-ils, pour que le système survive, en d’autres termes du pur cinéma… ?

Ahmed Rouadjia : Non, ce n’est pas une affaire de « pur cinéma ». Le coup de force conduit par Gaid Salah et l’état-major dont il était le chef, contre les « éléments » constitutifs du système dont ils étaient issus, relevait d’une affaire extrêmement grave, car elle concernait leur existence physique même.

Ahmed Gaid Salah et certains de ses proches collaborateurs étaient dans le collimateur des généraux retraités, exclus ou ostracisés par le clan de Bouteflika et par Bouteflika lui-même. Ces circonstances expliquent pourquoi Gaid Salah avait pris les devant en exploitant à son avantage la conjoncture politique que le Hirak avait surchauffée. C’est pour sauver, pour ainsi dire, « sa peau » qu’il s’était empressé de se débarrasser du président, mais chose faite grâce, en grande partie, au Hirak dont les pressions hebdomadaires avaient accéléré grandement le cours politique.

Ahmed Gaid Salah, qui avait pourtant l’oreille de Bouteflika, n’avait pas hésité à le sacrifier sur l’autel du Hirak dont le soulèvement avait contraint le vieux général à faire démissionner son président sclérosé tout en faisant mine d’accompagner et de « sécuriser » le Hirak lors de ses grandes manifestations…

Quant au Hirak, il reste marqué au sceau de l’ambiguïté qui se lie elle-même à la diversité idéologique qu’il charrie, et au projet politique et sociétal plus ou moins confus… Il n’est pas non plus exempt de contradictions, parfois incurables : tantôt, il proclame haut et fort son refus catégorique de se structurer et d’avoir un chef visible, tantôt il désigne nommément des personnes et des prisonniers d’opinion comme chefs possibles de ce même Hirak, qui demeure au bout du compte orphelin de leaders et complètement dénué de projets de substitution au système politique décrié…

DzVID : Le système ne s’est-il pas repositionnés et s’offrir une façade civile ?

Ahmed Rouadjia : Qui dit « système » dit tout bonnement absence d’Etat au sens constitutionnel. En d’autres termes, l’Etat est phagocyté par un « système » composé d’individus aux intérêts convergents et se servent, de ce fait même, de l’organe physique de l’Etat (police et armée) pour préserver et perpétuer ces intérêts et privilèges connexes.

La façade civile que ce système revêt cache naturellement sa face militaire…Mais la question qui se pose désormais est celle-ci : pour combien de temps encore l’Algérie civile restera-t-elle sous la tutelle plus ou moins voyante de la caste des militaires ? Ne va-t-elle pas s’affranchir de cette pesante tutelle que d’aucuns appellent de ses vœux à disparaître ?

DzVID : Sinon quelle lecture faites-vous de la question détenus politiques, que le mouvement populaire crient avec fierté leurs noms dans les rues ?

Ahmed Rouadjia : La lecture que j’en fais et que j’en ai faite est que l’arrestation de beaucoup de militants et leur enfermement dans les geôles est à la fois injustifiable, et condamnable surtout lorsqu’il s’agit d’opinion et de revendications démocratiques. C’est improductif.

Quant aux autres détenus qui ne ressortent pas de cet ordre et qui se trouvent être accusés d’atteinte à l’unité nationale, je ne puis me prononcer tant me manquent les preuves matérielles à leur propos. Seuls les avocats de ces mis en cause pourront nous dire ce qui relève de « la trahison », d’atteinte à la cohésion nationale, et de ce qui relève de l’opinion politique…

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche

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قريش
قريش
4 mois plus tôt

Rouadjia est à la sociologie ce que le kerkabou est à la musique classique.

Kelan
Kelan
4 mois plus tôt
Reply to  قريش

Ne le connaissant pas, je ne puis le juger, mais il n’en demeure pas loin que ses propos semblent logiques et bien assemblés au de la situation qui prévaut dans notre pays.

Benaldjia
Benaldjia
4 mois plus tôt

L’Algérie est la langue de la résistance ! L’Algérie est la langue de la résistance de l’Etat-Major de l’ANP, pas la langue de la tutelle et de « l’occupation interne »? L’Algérie est également le fondement de la liberté de la majorité du peuple algérien jaloux de son indépendance et de sa capacité d’affronter le monde. Et cette résistance se poursuit sans interruption depuis l’époque des croisades. C’est la découverte de la conscience, la Renaissance de cette mémoire, la reconstruction de cette identité dont les pays agresseurs ne veulent pas qu’elle se concrétise en Algérie ça a toujours été une évidence. Le… Lire plus »

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