Connectez-vous avec nous

Actu

Pr Mohamed Lahlou à DzVID : « Le Hirak est resté pacifique malgré les provocations »

Kamel Lakhdar-Chaouche

Publié

le

Dans le cadre de sa série d’entretiens sur le hirak, DzVID s’est rapproché de Mohamed Lahlou, ancien Professeur de psychologie de l’université de Lyon et militant de la démocratie, pour recueillir son analyse d’une année de lutte et du rôle de la diaspora.

DzVID : Une année déjà depuis que le Mouvement populaire s’est mis en marche pour s’opposer au 5e mandat et revendiquer une rupture radicale avec le système. Quelle évaluation en faites-vous ?

Mohamed Lahlou : Une année pour un mouvement populaire, c’est long ; et, c’est ce qui accorde, au Hirak, un bilan positif, même si le bilan le plus important sera celui qui suivra l’aboutissement de ses aspirations. Nous vivons un événement mondial, inexpérimenté jusqu’ici et incomparable avec d’autres révolutions et soulèvements qui ont été à l’origine du renversement d’un ordre établi.

Lire aussi : Ali Aït Djoudi à DzVID : « Le hirak est une dynamique à préserver »

Certains sont impatients de voir le Hirak triompher du système, d’autres se lancent dans des analyses parfois défaitistes et quelques-uns tirent les conclusions d’un échec programmé. A tous, chaque vendredi, le Hirak donne sa réponse et montre que le temps des bilans est à venir et qu’il viendra. Pourtant, contrairement à bien d’autres révolutions, la « révolution du sourire » est restée fondamentalement pacifique, malgré des piques de provocation et des charrettes d’arrestations.

Au lieu de faire le bilan du Hirak, ne faut-il pas faire, a contrario, celui du pouvoir ? Est-ce que le pouvoir qui a été poussé jusqu’à abandonner l’idée du 5° mandat, qui a été jusqu’à accepter le départ de Bouteflika, qui a mis en place des dispositifs éphémères à l’intérieur même du système, qui a organisé des élections présidentielles boycottées par le peuple et qui n’arrive pas à avoir une légitimité populaire, est-ce que ce pouvoir peut revendiquer un bilan positif, autre que celui d’avoir maintenu en place, pour lui, la logique politique de l’ancien système ?

A lire : Abdesselam Ali-Rachedi à DzVID : « La crise de légitimité est au cœur de l’impasse »

Lorsqu’on est donc amené à faire un bilan du mouvement populaire, on doit faire un bilan global de la situation et se demander si, face au Hirak, le pouvoir peut encore tenir, dans de telles conditions. C’est une conclusion qui se pose, depuis une année, au soir de chaque vendredi.

Quels sont concrètement les acquis du mouvement populaire sur lesquels il sera difficile de revenir ?  

Mohamed Lahlou : Il faut situer un mouvement revendicatif dans le cours de l’histoire récente et en particulier dans les événements qui ont marqué notre pays depuis l’indépendance.

Tous ces événements peuvent se résumer, même au risque d’être schématique, à trois slogans qui décrivent parfaitement la psychologie protestataire du peuple algérien : le « seb3asnin barakat » face à la crise de l’été 62, « yonamar de la hogra » des années 80-90 et « Yetnahaw ga3 » du 22 février. Ces trois slogans décrivent bien la chronologie du mouvement révolutionnaire et de ses soubassements socio-politiques.

A lire également : Djamel Ferdjellah à DzVID : « Le Hirak appelle à une refondation de la scène publique nationale »

On aura beau ergoter sur le « Yetnahaw ga3 », il reste explicite et décrit un programme politique clair pour ce que doit être un changement de système. Les derniers mois ont montré que le système reste, quel qu’en soit le prix, cabré sur son maintien au pouvoir. Pourtant derrière le slogan pour un changement de système, il n’y a aucune violence et aucune menace à voir ; toute l’empreinte du mouvement populaire pacifique qui y est inscrite.

A compter sur l’essoufflement du mouvement ou sur l’efficacité de réformes imposées, cela ne suffit pas pour l’exigence d’un changement de système. On pourra toujours compter sur l’instauration d’un régime autoritariste, mais une telle hypothèse serait un échec non pas pour le Hirak, mais pour l’espérance algérienne.

Après l’élection présidentielle du 12 décembre dernier, peut-on dire que le système a gagné la première bataille contre le mouvement populaire en imposant sa feuille de route par étape ?

Mohamed Lahlou : Il faut un minimum d’éthique en politique. Les élections du 12 décembre dernier figurent parmi les pires que l’Algérie a connues depuis 1962, même si toutes ont été contestables et contestées. Certains les ont décrites comme ubuesques : elles ont, en effet, mis en compétitions les candidats d’un même système, ayant un même programme, qui ont été incapables de mener une campagne électorale et qui se sont révélées avoir été l’objet de manœuvres claniques fratricides.

A ne pas rater : Entretien exclusif du président Tebboune au Figaro

C’est la légitimité populaire qui donne à une feuille de route un poids politique auprès des citoyens. Or, la rue algérienne n’est pas convaincue des « bonnes intentions » d’un système dont elle demande le départ depuis une année, si on ne comptabilise le mécontentement que depuis le 22 février 2019.

Nous ne sommes pas dans un système démocratique qui donne à l’opposition les moyens politiques et légitimes de jouer son rôle d’opposition et pour parler, ainsi, de « bataille » politique. Preuve en est que toute action politique hors du pouvoir est soumise à des autorisations toujours refusées.

Le jeu politique démocratique est fermé pour rendre impossible toute convergence entre le Hirak, le mouvement associatif et l’opposition. On dira donc que c’est la démocratie qui a perdu une première bataille et non le pouvoir qui l’a gagnée.

Pendant une année de combat pacifique, le peuple n-a-t-il pas tout exprimer et tout dit encore fois pour que sa voix soit transcrite par les élites, toutes catégories confondues, et traduire en projet de société et de refondation de son Etat ?

Mohamed Lahlou : Vous faites bien de dire que le combat du Hirak a été pacifique ; c’est quelque chose qu’il faut souligner pour décrire cette lame de fond politique qui traverse toute la société algérienne et qui n’a jamais mis en péril le pays. Des voix se demandent, si le pouvoir n’a pas profité de ce pacifisme pour passer outre toutes les revendications pour une véritable transition et pour tourner définitivement la page de l’ancien système.

Les personnalités politiques, les intellectuels, les hommes de culture, les citoyens de toutes les catégories sociales s’expriment quotidiennement et à chaque fois qu’ils peuvent prendre des espaces de paroles. Les artistes font un travail extraordinaire pour mettre en paroles et en musique les slogans du Hirak ; il suffit d’être au milieu des manifestations pour constater que le projet de société est porté par des arcs en ciel faits de toutes les catégories sociales, de toutes les générations, de toutes les régions et de toutes les catégories professionnelles.

C’est ce génie populaire qui fait la force du mouvement Hirak, en exprimant en langage populaire un projet de société et un besoin de refondation de l’Etat. Des centaines de milliers de manifestants ne peuvent pas s’asseoir chaque vendredi pour écrire de longs discours, mais leurs banderoles traduisent parfaitement leur volonté politique de changement. Les analystes qui trouvent que les manifestations ne sont pas identifiables par un projet de société concret peuvent tout simplement lire, s’ils le souhaitent, en termes de programme politique, les slogans des manifestants.

Le système peut-il accepter une transition démocratique ou passer par un processus démocratique pour édifier l’Algérie de demain ?

Mohamed Lahlou : Pour l’instant, le système ou ce qui en reste, ne semble pas ouvert à l’idée d’un changement qui mettrait fin à son exercice du pouvoir. Son refus de toute transition démocratique est une preuve qui se suffit à elle-même. Il ne paraît pas être en mesure de tirer les conclusions d’une année de manifestations et, plus particulièrement, de ces deux journées qui ont marqué l’an 1 du Hirak.

La transition démocratique est le point de départ d’un processus démocratique destiné à l’édification de l’Algérie de demain et de la nouvelle République. Il faut une véritable transition réfléchie et sans subterfuges, ni manœuvres. Ce sont là les revendications qui sont reprises par les manifestants qui les considèrent comme non négociables.

D’ailleurs à tous les dialogues que le pouvoir a annoncés, le Hirak répond maintenant par l’idée de négociation. Tout semble évoluer vers un rapport de forces entre deux pôles opposés : et, les paroles de « reconnaissance » que le pouvoir adresse ces jours-ci au Hirak n’ont eu aucun effet sur sa détermination à poursuive sa mobilisation.

Le mouvement populaire, une année après, doit-il continuer ainsi sans s’organiser, sans projet affirmé positivement ? Pourquoi l’auto-organisation fait-elle défaut au Hirak ?

Mohamed Lahlou : Le Hirak n’est pas un parti politique et on n’a pas à attendre de lui, ce qu’on attendrait d’un parti politique. Son fonctionnement actuel fait partie de sa spécificité et il n’éprouve pas, pour l’instant, la nécessité d’aller vers une autre forme d’action et d’organisation.

Cela pourrait venir mais à l’épreuve de la réalité. Cela pourrait venir si, par exemple, il arrivait au pouvoir de passer par la recherche d’une sortie de crise, en dehors de la réactivation de la clientèle habituelle du système. Cela pourrait peut-être arriver, si le pouvoir reconnaissait la légalité politique du Hirak et sa légitimité populaire. Cela serait possible, si la liberté de réunion était accordée aux partis de l’opposition. C’est tout cela qui serait le point de départ d’un climat propice pour une sortie de crise négociée et pour l’instauration d’une période démocratique de transition.

Le système ne s’est-il pas repositionné et s’est offert une façade civile ?

Mohamed Lahlou : Le système ne s’est pas repositionné, il est dans sa logique de pouvoir qui prétendait que, sans lui, il ne resterait que le néant. Il est comme ce coureur solitaire qui s’est fixé lui-même sa propre ligne d’arrivée. Or, le temps est fini pour les politiques du dictat ; les Algériens vivent dans leur temps et scrutent les moindres bruissements de la vie politique, en Algérie et dans le monde. C’est pourquoi le repositionnement de pouvoir n’est rien sans le repositionnement sociétal.

Le pouvoir essaye, certes, de se donner une façade civile, mais toute la feuille de route lui a été dressée bien avant même les élections présidentielles. Nous ne sommes pas encore dans une situation où la transparence est d’actualité.

Quelle évaluation faites-vous de la diaspora et son apport au mouvement populaire, et les initiatives qu’elle avait entreprises jusqu’ici ?

Mohamed Lahlou : La diaspora algérienne est une partie de l’Algérie ; elle est à l’écoute de ce qui se passe dans son pays et elle s’y sent partie prenante. Elle joue le rôle qui était attendue d’elle ; et, elle a, pour mener ses actions, les avantages que lui offre le climat démocratique qui prédomine dans les pays d’accueil. Dans son organisation, la diaspora algérienne suit exactement le modèle que lui donne le Hirak en Algérie. On ne peut pas lui demander ni plus, ni moins.

L’on remarque de façon empirique – avis partagé par plusieurs activistes – que les enfants nés en France sont moins mobilisés que les Algériens arrivés récemment sur l’hexagone, en l’occurrence les sportifs, les artistes, etc.  Comment expliquez-vous cette situation ?

Mohamed Lahlou : C’est un phénomène qui s’explique par le vécu migratoire des uns par rapport à celui des autres. Les préoccupations ne sont pas les mêmes et les liens avec le pays d’origine sont construits différemment dans le temps et dans l’espace. Cela ne se traduit pas seulement en relation avec le Hirak, mais dans toute la vie quotidienne. Il ne faut cependant pas se méprendre, les jeunes algériens ou d’origine algérienne vivent autant en symbiose avec l’Algérie, les uns comme les autres.

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche

Cliquez pour commenter

Poster un Commentaire

avatar
  S'abonner  
Me notifier des

ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER

Publicité
Coronavirus dans le monde

ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER

A La Une

Articles récents

Coronavirus en Algérie

Populaires