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Tarik Mira à DzVID : « Le pouvoir ne veut pas d’interlocuteur fort »

Kamel Lakhdar-Chaouche

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Tarik Mira à DzVID

Tarik Mira intervient dans le cadre de cette série d’entretiens sur le hirak pour faire le bilan du mouvement populaire et en souligner les divers acquis. Pour Tarik Mira, le pouvoir préfère avoir affaire à un champ de ruines qu’à un interlocuteur fort… comme le PAD. Entretien.

DzVID : Une année déjà depuis que le Mouvement populaire s’est mis en marche pour s’opposer au 5e mandat et revendiquer une rupture radicale avec le système. Quel bilan en faites-vous ?

Tarik Mira : Le bilan est positif car pour la première fois depuis l’indépendance les Algériens de toute région se sont unis derrière des mots d’ordre rassembleurs et démocratiques. C’est un énorme gain à la fois politique, idéologique et symbolique. Deuxièmement, comme dans tous les pays quand la crise éclate, les divisions internes se font jour. Il y a par conséquent affaiblissement du régime de façon définitive.

Et, chose plus intéressante, les scandales sont dévoilés. L’Algérien est édifié devant la rapine à laquelle s’est adonné le système. Un vrai système mafieux a pris place au cœur du système pour mettre le pays en coupe réglée. Désormais, on en a les preuves et ce n’est plus de la supputation. La perception des choses a changé considérablement. Et, par conséquent, le crédit du pouvoir est perdu définitivement.

Quels sont concrètement les acquis du mouvement populaire sur lesquels il sera difficile de revenir ?

Tarik Mira : Le premier acquis sur lequel il est difficile non pas d’y revenir mais de le manipuler, c’est cette conscience unitaire sur laquelle est venue se fracasser la propagande anti-kabyle, le vieux croquemitaine berbère déguisé en zouave.

Même si l’on peut considérer que l’ampleur des manifestations a régressé, il y a un acquis extrêmement positif qui est cette fusion inter-générationnelle et la mobilisation féminine. La massive démonstration la semaine dernière pour célébrer l’an I de la révolution à Kherrata, agglomération d’où tout est parti, met en exergue la vitalité du mouvement populaire.

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L’acquis est cette envie irrépressible du peuple algérien de s’autosaisir de son destin pacifiquement. La voie pacifique est le signe d’une immense maturité politique et stratégique. La victoire ne fait aucun doute.

Les dépassements de la police enregistrés çà et là, l’instrumentalisation de la justice, avec les diverses condamnations, et l’arbitraire de l’Exécutif comme la mutation-sanction du procureur de Sidi M’hamed, sont autant de faits qui indiquent qu’ils n’ont tiré aucune leçon de soulèvement…

Tarik Mira : L’ancien régime n’est pas démantelé. Son personnel politique est aux postes de commandes. La ficelle est de nous faire croire que Bouteflika parti, tout est désormais meilleur. Ce que signale votre question est déjà une réponse. J’ajouterai que, malgré la pression populaire – unique en son genre par sa durée -, d’autres indications vont dans ce sens, à savoir la non révision des lois scélérates (création des partis, syndicats, associations, etc.), le monopole sur les mass médias, la répression qui s’opère toujours aussi durement et ainsi de suite. Il y a une instrumentalisation de la justice en effet pour tenter de régler des problèmes qui sont éminemment politiques.

Pour certains observateurs avisés, le système algérien a réussi à se restructurer en présentant une « façade politique » et en protégeant « l’arrière-chambre où se trouvent les commandes ». L’affaire du DG des Douanes ne révèle-t-elle pas cette triste réalité ?

Tarik Mira : Cette affaire, en attendant d’en avoir les preuves, accrédite la thèse que le président a les mains liées. Ce n’est ni une nouveauté ni une surprise.

Qu’en est-il des anciennes organisations politiques, syndicales et de la société civile aujourd’hui en plein mouvement populaire et leur avenir ?

Tarik Mira : Les partis politiques démocratiques et progressistes ont scellé une alliance avec le PAD (Pacte pour l’alternative démocratique). On ne peut que louer cette initiative par le contenu de ses propositions, à savoir un processus de transition démocratique et indépendant d’abord, un regroupement réalisé pour la première fois depuis l’apparition du multipartisme ensuite, un engagement à refuser l’octroi enfin.

Si les partis doivent faire leur bilan, cela est tout à fait normal au vu de l’échec des stratégies partisanes antérieures sur le plan du fonctionnement interne et de son discours sur le plan externe. Mais il y a un fait notoire qu’il ne faut pas sous-estimer, c’est la propagande forcenée et subtile du pouvoir grâce à l’outil numérique pour discréditer les partis. Il ne faut jamais l’oublier car le pouvoir ne veut pas avoir un interlocuteur fort. Il veut avoir affaire à un champ de ruines.

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La symbolique du regroupement, quel que soit le résultat du futur, est insupportable aux yeux du pouvoir. Il cherche à phagocyter l’opposition pour discuter avec les partis divisés entre eux que d’avoir affaire à un regroupement uni politiquement et éthiquement par une charte.

Comment analyser ce double jeu de l’appareil judiciaire qui lance l’opération « main propre contre la bande » d’une part, et mène la guerre aux figures du mouvement populaire d’autre part ?

Tarik Mira : C’est un jeu politique extrêmement pernicieux. D’un côté, on veut gagner l’opinion publique à soi en tentant de lui faire croire que la gabegie, la corruption, la concussion, etc. appartiennent à l’ancien régime et que les dirigeants actuels, par une métaphore ou un fétichisme des mots contenu dans l’appropriation de la 2e République à venir, sont indemnes de tous ces maux.

En réalité, il y a une lutte intestine féroce qui fait passer les victimes expiatoires par les fourches caudines de la justice, appareil instrumentalisé à dessein. De l’autre côté, on arrête les activistes, militants et engagés dans le mouvement citoyen. Là aussi, le message est clair : avoir la main sur le processus du changement ou de mutation du pouvoir.

Bien sûr, le changement est à la guise du pouvoir qui veut choisir ses interlocuteurs. Symboliquement, la journée du 22 février décrétée journée nationale de la fraternité entre dans cette stratégie de manipulation par la confusion des choses. En ce moment même, et ce depuis jeudi après-midi, les accès à la capitale sont bouchés.

Quelle lecture faites-vous de la question des détenus politiques et d’opinion ?

Tarik Mira : Les détenus sont victimes d’une machination politico-judiciaire et sont injustement arrêtés, poursuivis et incarcérés. Ce sont donc des hommes et des femmes kidnappés en quelque sorte.

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Dans les plans du pouvoir, ils doivent servir de soupape de sécurité. Chaque fois que la situation risque de prendre de l’ampleur, on en libère quelques-uns. Cela fait gagner du temps au pouvoir car au lieu de parler du vrai problème, celui-là politique lié à la crise de légitimité politique, on élargit quelques prisonniers de délit d’opinion pour faire baisser la fièvre. On ne fait que reporter le problème.

Les manifestations de vendredi et de mardi suffisent-elles pour que le peuple puisse imposer sa volonté du changement ?

Tarik Mira : Il faut chercher d’autres actions plus incisives mais toujours pacifiques. Une chose à ne jamais perdre de vue est de ne pas succomber à la violence quel que soit le comportement du pouvoir.

La violence est contre-productive et met en péril les intérêts de la nation. La pratiquer, c’est accepter de jouer sur le terrain adverse qu’a fixé le pouvoir. Il me semble qu’il est arrivé le temps de regrouper autour d’un programme minimum basé sur les valeurs et principes les principales forces de la contestation – espaces citoyens, associations, personnalités, syndicats et partis – afin d’imposer une transition démocratique et autonome.

Le mouvement populaire, une année après, doit-il continuer ainsi sans s’organiser, sans projet affirmé positivement ? Pourquoi l’auto-organisation fait-elle défaut au hirak ?

Tarik Mira : L’apparition du numérique est en train de bouleverser la pratique politique. La démocratie représentative connait une crise inconnue jusque-là. Les citoyens aspirent à la démocratie directe née dans la cité athénienne. Le nombre de citoyens relativement peu élevé permettait autrefois, dans l’antiquité, la pratique de cette démocratie directe. Aujourd’hui, les populations sont nombreuses et donc difficile de mettre un système dans le sens évoqué pour l’antiquité.

Le numérique peut désormais prétendre à cela sur le plan technique pour faciliter l’expression politique de la démocratie directe. Il y a des initiatives locales dans le monde qui sont en train d’ouvrir la voie dans ce sens. Il y a d’ailleurs un espace de jeunes Algériens, à l’intérieur du hirak, qui est en train de travailler sur une expérience catalane avec la mairie de Barcelone.

Mais, chez nous et ailleurs aussi, nous n’avons pas encore cerné la problématique dans toutes ses dimensions. Le hirak aujourd’hui incarne métaphysiquement le peuple et en même temps personne ne peut parler en son nom. Toute la problématique est là.

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C’est la nouveauté induite par l’irruption du numérique. Et l’une des conséquences pratique est la méfiance des uns envers les autres qui fait courir le risque du vide. Il faut que toutes les forces citées plus haut, sur la base des slogans récurrents, propose ensemble une voie de sortie de crise qui, je le répète, doit passer par un processus constituant. L’auto-organisation peut se faire sur cette conception.

Et vous, vous soutenez l’élection d’une Assemblée constituante souveraine ?

Tarik Mira : Je suis en effet un partisan résolu de l’élection d’une Assemblée constituante souveraine, vieux mot d’ordre du Mouvement national, inauguré par l’ENA (Etoile nord-africaine) lorsque celle-ci, dès les années 1920 du siècle dernier, revendiquait l’indépendance nationale par l’élection d’une Assemblée constituante souveraine.

Depuis l’avènement de l’indépendance, l’Algérie souffre d’un mal absolu : l’absence d’une légitimité incontestable. Celle-ci est maltraitée, manipulée, réduite finalement à l’usurpation. Il faut donc guérir le mal à la racine. L’élection de cette institution réglera le problème de légitimité qui est éminemment politique. C’est le nœud gordien qu’il faut couper. Il y va du respect du peuple que l’on veut incarner par le suffrage universel propre, transparent et à travers des institutions équilibrées et démocratiques. La démocratie substantielle basée sur les droits et libertés est la réponse idoine pour mener le bateau Algérie vers la bonne destination.

Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche

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