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Adel Abderrezak : « Au hirak de consacrer la rupture avec l’Algérie privatisée »

La Rédaction

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L’économiste Adel Abderrezak est un enseignant universitaire, anciennement porte-parole du CNES. Sa connaissance des conditions économiques et sociales à l’origine de la crise qui mine le pays depuis l’indépendance, couplée à sa longue expérience du combat démocratique en tant que militant politique et syndicaliste au fait des réalités du monde universitaire, fait de lui une voix qui porte, la voix qui éclaire sur la voie à suivre. Entretien.

La Cité : Qu’en est-il du Hirak aujourd’hui ?

Adel Abderrezak : D’abord, il dure encore malgré tout ce qu’il subit. Il est toujours là comme force de pression ni contrôlée ni manipulée depuis près de 11 mois. Toujours la même détermination, la même rage, la même radicalité avec la silmiya du côté du hirak et la violence du côté du pouvoir ! Une vraie performance pour un mouvement né spontanément, « coatché» par les activistes des réseaux sociaux, faisant converger toutes les sensibilités politiques et idéologiques dans la société qui aspirent à une nouvelle Algérie.

Aucun pays au monde n’a connu une telle expression de refus du pouvoir aussi populaire et aussi massive dans la durée. Toutes les nuisances du pouvoir sur les réseaux sociaux, toutes les arrestations de hirakistes activistes ou pas, toutes les violences et pressions exercées par la police et la gendarmerie n’ont pas suffi pour arrêter cette protesta populaire et bien souriante pour l’avenir de ce pays.

La nuisance qui peut faire mal au hirak est la « normalisation » politique et institutionnelle. Depuis que les élections du 12 décembre sont passées, les hirakistes ont plutôt subi la pression de l’agenda du pouvoir avec un nouveau gouvernement ; un projet de révision de la constitution, un appel au dialogue etc., faisant connaitre un moment de reflux, des doutes et des questionnements sur ce qu’il faut faire. Néanmoins, le vendredi reste très mobilisateur et la détermination du peuple qui marche reste intacte. C’est d’abord ça l’essentiel car c’est les marches du vendredi qui font les rapports de force du hirak avec le pouvoir illégitime et mettent ce dernier le dos au mur.

Toutes les initiatives des vrais décideurs, Tebboune n’étant qu’un président relais, pour diviser le hirak, le parasiter et le séduire aux réformes, en plus d’une répression aussi violente qu’idiote qui conforte les hirakistes dans leur radicalité et leur engagement ; tout cela participe à isoler ce pouvoir nationalement et surtout internationalement.

Quelle identité a ou semble avoir le Hirak aujourd’hui ?

Adel Abderrezak : Le hirak a démarré sur une base morale par le rejet du scénario du 5e mandat où un Président dépourvu de moyens cérébraux et physiques était présenté comme candidat-président. L’humiliation de trop qui a été le détonateur pour l’avènement du hirak. Immédiatement après, le hirak a pris une tonalité de révolution politique où les revendications démocratiques, les revendications sociales et même les revendications féministes, identitaires et autres ont essayé d’y trouver une place, tout ceci lisible dans les slogans, dans les banderoles où chaque Algérien faisait appel à son imaginaire et son humour.

Le Hirak est un processus de révolution dans la mesure où il se destine, dans ses revendications, à renverser un système autoritaire dans sa gouvernance, clanique dans sa sociologie et prédateur dans son mode de privatisation et de pillage des ressources financières, foncières et minières. Il a renversé un clan mais pas encore le système.

Il a poussé ce dernier à se reconfigurer par des réformes que Tebboune met en place mais il n’a pas encore remis l’Etat et la nation à la main de la souveraineté populaire. Il a dénoncé l’injustice sociale et la loi des hydrocarbures mais il n’a pas révolutionné les rapports sociaux et l’hégémonie d’un bloc social de classe qui domine depuis l’indépendance, une nomenklatura qui s’est embourgeoisée en usant de ses positions de pouvoirs et qui s’est ouverte, avec le régime Bouteflika, aux oligarques véreux et prédateurs pour faire du business ensemble au détriment des classes populaires et des couches moyennes.

De ce point de vue, le Hirak est à mi-chemin de cette révolution qui est permanente au sens où elle ne répond pas à des étapes programmées mais à des rapports de forces négociés par les luttes du hirak dans un mouvement qui n’est ni linéaire ni géométrique, c’est une dynamique de ruptures et de sauts qualitatifs à faire. C’est la mobilisation, la détermination, la radicalité et la politisation par les débats et les forums des hirakistes qui permettra d’identifier les vrais enjeux et les batailles futures à mener dans ce hirak. Ceci n’empêche pas les partis politiques d’opposition et les associations impliquées dans le hirak de faire leur travail et de renforcer cette expression politique nouvelle et autonome du Hirak.

Ce sera au hirak de mener à terme ce cycle historique nouveau qui rompt avec l’Algérie privatisée de façon outrancière depuis 62 à une Algérie démocratique et collectivisée qui construit une nouvelle Algérianité faite de culture démocratique à tous les nivaux des appareils d’Etat et de la société, de valeurs humanistes et progressistes où le diktat des oligarques et des prédateurs de nos richesses sera éradiqué si ce n’est fortement affaibli, une Algérie faite pour valoriser sa jeunesse et la fraternité sociale.

Etes-vous pour l’organisation du hirak ?

Adel Abderrezak : Les trafics des élections, les parachutages d’élus, la corruption de tout ce qui est représentation, les valeurs rarement humanistes de la majorité des élus font que le Hirak refuse toute représentation. En plus, elle est difficile à envisager vu la nature du hirak et sa forme d’expression. Chaque marche est une Assemblée générale mobile.

Comment débattre, codifier la représentation, identifier les représentants, débattre des idées ? Tout un dispositif complexe à imaginer et difficile à configurer. Les réseaux sociaux peuvent jouer un rôle mais difficile de leur trouver une homogénéité. Continuons à réfléchir, rien n’est tabou. Je suis dans cette étape à l’idée qu’il faut que le hirak passe de la déconstruction à la construction, de force de pression à une force de frappe plus organisée où on pourrait dégager des collectifs de résistance et d’actions qui ne sont pas forcement élus, ni ne représente le hirak dans sa globalité, dépourvus de mandats et de délégation. Seulement des gens prêts à accomplir des tâches d’organisation liées à la gestion des marches, à la définition et formulation des revendications et des slogans, à la sécurisation des marcheurs pour protéger la dimension silmya mais aussi des actions liées à l’organisation de forums mobiles dans les quartiers, des actions liées à l’activité ludique et artistique où la valorisation des arts participe à donner une dimension humaniste de notre révolution.

Bougie est pionnière avec le collectif l’art dans la rue ou Tizi-Ouzou avec le collectif Le Carré. Tout ca peut se coordonner progressivement et l’auto-organisation peut prendre forme et chacun à son rythme. Il me semble que si les algériens, qui sont mobilisées dans le hirak et même en dehors, aspirent à des ruptures radicales quelles soient politiques ou sociétales, c’est-à-dire changer le pouvoir et transformer la société, il faut prendre conscience que ceci n’exige pas seulement de marcher mais de débattre, d’agir pour convaincre, faire bouger d’autres secteurs et principalement le monde du travail, démultiplier les connections entre les uns et les autres, bref sortir de ce format « brut » du Hirak, d’élargir sa base sociale et de penser à lui donner une expression plus organisée. Le comment de tout ça est à penser et l’inflation de feuilles de route et de plateforme pétitionnées visible sur les réseaux sociaux ne me semble pas être la démarche la plus pédagogique pour aller dans ce sens.

Quelles perspectives pour le hirak ?

Adel Abderezzak : Le Hirak reste une matrice nouvelle qui fonctionne par la spontanéité et l’inventivité de ces hirakistes. Le vendredi est le lieu de RDV et le lieu de sociabilité entre tous les marcheurs permettant le renforcement d’un lien social atomisé, abimé et superficiel. Les apprentissages sont là, apprendre à être ensemble, à se côtoyer dans notre différence, à s’écouter, à échanger et se libérer par le débat en se réappropriant la parole critique, en structurant ses idées et en se confrontant à des avis différents. Le politique emprunte de nouveaux chemins qui nous libèrent des pratiques du FLN, RND et tous les partis qui les copient. Cette dimension qui prend forme dans le hirak peut être une première base d’une modernisation du politique, de sa démocratisation avec l’avantage que c’est les couches populaires et les couches moyennes qui partagent cette expérience.

Cette perspective du Hirak est essentielle car elle permet de ne pas réduire le hirak à des revendications immédiates mais le projeter dans le changement du politique au niveau national. Les apprentissages dans le hirak et les savoirs-faire militants qui s’expriment dedans peuvent permettre de produire une élite politique jeune, éveillée à la chose politique, porteuse de radicalité et de connaissances qui pourront redonner une nouvelle base de légitimation au politique.

Le hirak a aussi d’autres urgences en perspective. Sa priorité est de durer et d’organiser sa durabilité. Un an, deux ans, 3 ans…le temps qu’il faudra pour fabriquer cette nouvelle Algérie. Cette durabilité peut être altérée par la lassitude si le peuple marcheur du vendredi ne voit rien venir, n’est pas sollicité à des actions changeantes, à des animations créatives où le politique se conjugue avec le ludique, le culturel, le scientifique et l’art dans ses formes multiples. L’enjeu est de réconcilier le champ des idées et de l’action politique avec la notion de loisirs et de créativité artistique.

L’Algérianité revendiquée par le hirak passe par ça aussi. L’urgence du hirak est aussi de libérer les détenus d’opinions injustement arrêtés et maltraités. Relâcher la pression du hirak sur le pouvoir et la justice, c’est pousser à l’effritement du hirak et la démobilisation de celles et ceux qui le portent en étant présent et bien actifs tous les vendredis. Nous devons continuer à lutter pour la libération inconditionnelle de toux ceux qui subissent arrestations et humiliations. Créer des réseaux de soutien et d’aide aux détenus et à leurs familles par des collectifs loin de toute instrumentalisation partisane ou autre ! Des activités spécifiques doivent actionnées pour permaniser cette solidarité aux détenus.

Entretien réalisé par Hafit Zaouche

Source : La Cité

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