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Hirak : entretien avec le comité d’Ihaddaden de Béjaïa

La Rédaction

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Au début, ce qui m’a intéressé est de réaliser un entretien particulier avec les membres du comité d’Ihaddaden de Béjaïa, cette zone rebelle de par son histoire faite de nombreuses luttes contre le système. Entretien que j’ai prévu limiter à la révélation des tâches des membres, leurs sensibilités, leurs difficultés, leur projet… Mais, j’avoue que j’ai été agréablement transporté ailleurs par la fougue de cette jeunesse.

Le comité m’a charmé, tout d’abord, par sa sympathie chaleureuse avant de m’envoûter littéralement par sa détermination politique que j’ai eu le plaisir à découvrir au fil de l’entretien. Les membres présents à cette rencontre (Hicham, Baby, Fodil, Fouzi, hanafi, Koucil, Yacine, Riad, Samir) sont d’une simplicité qui force le respect. Cette simplicité n’enlève absolument rien à leur rigueur dans l’action et leur détermination politique.

Déjà, en longeant la route du café vers le square d’Ihaddaden, Fodil me présente une esquisse des objectifs que poursuit le comité. « Notre objectif le plus pressant aujourd’hui, me confie-t-il, est d’arriver à nous organiser pour faire accroître le potentiel de notre mouvement. »

Dans le square, le reste du comité nous attend. Nous prenons place en formant un cercle à la manière de Timechret. L’objet de la rencontre est de réaliser un entretien sur le thème de l’auto-organisation du mouvement populaire algérien, le Hirak, à partir d’un débat libre pouvant sonder toute question possible dans un esprit fraternel astreint à la nécessité de maintenir la cohésion politique du comité et son unité d’action. Donc, la problématique de l’auto-organisation du mouvement est au centre de cette entretien avec une approche empirique des facteurs bloquants, car, jusqu’à présent, elle n’arrive pas à s’enclencher.

Les Aarchs, une expérience à ne pas reproduire

Ainsi, après avoir établi la situation de départ marquée par l’absence flagrante d’organisation du mouvement à même de lui donner plus d’efficacité politique, le groupe a entamé son débat par cette remarque de Koucil : « Il ne faut surtout pas reproduire les Aarchs, car au final il se sont avérés une tromperie ». Il faut comprendre par là que la structuration d’il y a vingt ans auparavant avait certes permis le maintien d’un mouvement en résistance, mais aussi hissé à sa tête des chefs qui avaient été à cette époque hors de tout contrôle. Le désir subséquent est, en ce moment présent, de préserver le Hirak de cette dangereuse tentation de reproduire une telle mésaventure qui en coûtera très cher à ses desseins politiques… à son désir de refondation profonde du système.

« Nous espérons, continue Koucil, une organisation dont les tâches seront claires et visibles et, surtout, s’appuyant sur la relation avec l’extérieur. » Ce vœu d’une connexion avec « l’extérieur » traduit à quel point est grande la peur légitime de l’isolement et, bien au-delà encore, de l’atomisation. Il révèle aussi l’aspect bien limité des multiples et différents groupes qui opèrent un peu partout dans le pays, dissociés les uns des autres et n’impactant que très faiblement la réalité. L’esprit est donc tourné vers une synergie des capacités existantes pour s’imbriquer dans le métabolisme général du Hirak.

Pour atteindre cet objectif, il est selon Hakim « important de procéder par des assemblées générales afin d’élire des représentants de confiance mandatés pour prendre des initiatives ». De son côté, Fodil s’interroge : « Pourquoi avoir peur de l’organisation du Hirak ? Ce sont le pouvoir et les partis politiques qui ont peur de cette organisation, car cette dernière ne les arrange pas. Comme ils ne bénéficient d’aucune confiance de la part de la grande majorité du peuple, ils se mettent à la gêner en décourageant les gens d’entamer le processus de leur auto-organisation ».

Effectivement, Fodil met l’accent sur une anomalie de la sphère politique dans le pays, qui passerait bien pour une « hérédité », voit son origine dans les innombrables désillusions subies par le peuple. Aujourd’hui, ce dernier s’insurge « à côté » de ces partis. Pour Yacine, le souci de donner à ce type d’organisation Béjaoui l’aspect d’exemplarité au niveau national est justifié par le besoin de renforcer la cohésion et l’efficacité du mouvement. « Il y a tout intérêt, dit-il, à propager l’exemple de Béjaïa dans tout le pays en tenant compte bien sûr des spécificités de tout endroit. Cela fait longtemps que nous avons compris que la chose organique est peut-être « facile » en Kabylie et très difficile ailleurs. Maintenant, c’est de notre devoir d’inspirer nos concitoyens d’autres wilayas pour qu’ils démarrent un processus structurant chez eux si nous voulons que le Hirak réussisse. »

Le comité d’Ihaddaden, un exemple à suivre

Chose tout à fait prévisible, comme cela se passe dans tous les mouvements sociaux de par le monde, l’activité militante est extrêmement pénible pour les animateurs. Il leur faut au quotidien résister aux assauts destructeurs, quelques fois décourageants, des adversaires. Koucil et Fodil le rappellent avec insistance : « Notre comité n’a pas été épargné par un certain travail de sape. A plusieurs reprises, nous avons failli abandonner, si ce n’était notre conviction et notre amour pour la démocratie. Nous avons placé le mouvement au-dessus de nos malheur ».

L’espoir est dans la prolifération de cette structuration à travers tout le pays. Fouzi juge : « nécessaire de voir les quartiers, les villages et les lieux de travail se doter de représentants volontaires » qui, de l’avis de Fodil : « doivent être dûment côtés en termes de sincérité et loyauté au Hirak ». Ces deux vertus sont essentielles pour conduire à bien le projet de changement radical dont se revendique le mouvement. Fodil rappelle la triste attitude des médias qui se sont confinés dans le rôle de matraque idéologique et politique du pouvoir. D’ailleurs, il relève à juste titre que leur absence aux côtés du Hirak est aussi l’un des facteurs ayant favorisé l’émergence de lieux atypiques de la contestation où les jeunes, dit-il : « chantent leur désespoir et leur ras-le-bol de la casa del Mouradia ».

De son côté, Samir, jusque-là silencieux, gratte sa courte barbe bien profilée avant d’objecter sous forme interrogative : « Depuis tout à l’heure, j’entends qu’il faut nous organiser, mais, bon sang, par rapport à quoi doit-on nous organiser ? Les compétences doivent-elles être le seul critère de cette organisation ?». Les interrogations de Samir ont poussé Hanafi à fournir une esquisse de réponse : « Notre mouvement, dit-il, est avant tout politique. C’est donc par rapport à un projet politique qu’il faudra procéder à l’organisation. Ainsi, les représentants auront des tâches et des missions dans le cadre d’une plateforme de revendications fidèle au projet politique du Hirak. Quant à ce projet politique, la Rue algérienne ne cesse de le clamer chaque vendredi ».

Vu l’ampleur de la mission d’organiser le mouvement autour d’un projet politique factuel, Fodil ne peut s’empêcher de revenir à la réalité du comité d’Ihaddaden. « Notre comité, rappelle-t-il, n’a pas été élu. Il s’agit simplement d’une association d’âmes volontaires et profondément sincères qui œuvre à donner un sens pratique au Hirak. Bien que la légitimité lui fasse défaut, notre comité est adopté politiquement par toute la cité. Par conséquent, une assemblée générale de toute notre cité est retenue par notre comité pour élire officiellement des représentants avec une définition claire des objectifs et des tâches. »

Le politique et le social : priorité ou articulation ?

Ce rappel de Fodil éclaire sur la volonté du comité actuel de démocratiser l’acte politique dans la cité en tenant compte des revendications du Hirak. Et Koucil fait vibrer l’atmosphère en déclarant : « Une année de lutte nous fait encore craindre la corruption de nos représentants ou leur adaptation à l’ordre actuel ». En effet, ce type de menace plane sur tout le mouvement de contestation, car le pouvoir détient encore des ressources importantes entre ses mains.

A titre de preuve, sa récente offre de dialogue autour d’une conférence inclusive. Cette offre ne tardera pas à donner raison à Koucil, car des voix commencent à chantonner les « vertus » d’un tel dialogue. Pour Fodil, dialoguer revient en fait à reconnaître la mascarade électorale et son président indu-élu. La réponse de Fouzi est cinglante : « Pas de dialogue avec ce pouvoir. Application directe des articles 07 et 08 de la Constitution qui garantissent la souveraineté du peuple ».

Hanafi rebondit encore sur la question de l’organisation. « Toute organisation du Hirak doit se fonder sur le projet du Hirak. Cette organisation doit impérativement être opérationnelle à partir d’un ensemble de tâches à réaliser. » Hanafi ne s’arrête pas là. Il développe l’idée selon laquelle : « La démocratie ne veut pas dire abolition du chômage. Il y a deux démocraties possibles : celle des riches et celle des pauvres ». Et c’est à Samir d’apporter sa propre nuance : « Finissons-en avec ce pouvoir mafieux, puis on s’occupera après des questions sociales ». Cependant, bien que la nuance de Samir semble poser le passage du « démocratique » au « social » en termes ordinaux, elle introduit intrinsèquement la question stratégique de la faisabilité d’une telle transcroissance sans que le Hirak ne soit au préalable dirigé par les tenants du courant « social ».

Yacine interpelle tout le monde sur le l’inconsistance d’un projet sans organisation. « Est-ce possible ? dit-il. » C’est à Hakim d’apporter sa touche : « Le projet et l’organisation doivent aller de pair ». Mais Yacine lui rétorque : « Ce n’est pas le cas actuellement pour notre mouvement ». Le sujet de l’organisation rebondit une autre fois. Fodil souligne que le comité d’Ihaddaden n’est pas organisé au sens strict du terme. Yacine remet sa touche : « Il l’est sous forme de cellule ». « D’où le besoin, renchérit Fodil, d’aller vers une assemblée générale de la cité. Cela nous fera énormément de bien, car nous avancerons d’un pas dans la démocratie. » Avec un petit rire, il ajoute : « Comme ça, les banderoles, les pancartes trouveront de nouveaux preneurs. »

Rôle des réseaux sociaux

A retenir qu’il est important que les décisions soient prises en assemblée générale. C’est le sentiment qui unit tous les membres du comité. « Sinon, nous ne ferons que reproduire le système qui a exclu tout notre peuple. » Une question posée par moi : « Que pensez-vous des réseaux sociaux ? » Koucil s’empresse de me répondre : « Les réseaux sont un moyen qui s’ajoute au reste dont dispose le Hirak. On ne peut pas s’en détacher, car il nous permet ce que les médias nous ont enlevé comme la communication entre nous et hors de notre wilaya, le débat, la délibération, la propagande… ».

Il est clair que le comité d’Ihaddaden n’est pas prêt à laisser tomber un outil aussi précieux dans l’agitation que les réseaux sociaux. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le pouvoir s’acharne comme un démon à saboter le Hirak à partir des réseaux sociaux en injectant des milliers de doubabs et des millions de dinars. Tout le monde a quand même reconnu en ces réseaux sociaux le profil de plateformes où se fondent des assemblées générales libres entre « amis » où les commentaires sont une contribution aux débats, les motifs établissent une sorte de vote et le partage a le sens d’une campagne ou une propagande. Il n’y existe aucune hiérarchie. Le pouvoir y est équitablement partagé. Aucune discipline comme celle que l’on reconnaît aux partis politiques. Plus que tout, ces réseaux sociaux sécurisent contre la répression et la récupération. Ces deux derniers éléments s’érigent, malgré toutes leurs vertus, comme de véritables facteurs bloquants et inhibiteurs de l’organisation du mouvement.

Koucil avance que le Hirak a fait son bonhomme de chemin grâce à l’école de la Rue. C’est clair pour lui : « Les tribunes des stades, les fermetures de routes et d’édifices administratifs de l’Etat… ont constitué la première académie politique de ce Hirak. Si l’Etat a tout fait pour que nous soyons dépolitisés, nous nous sommes rattrapés en allant nous instruire aux cours de cette académie. »

Partis politiques : un pied dans le hirak et un autre au… Parlement

Abondant dans le même sens, mais cette fois-ci pour porter un jugement serein sur les partis, Fodil ajoute : « Les partis ont raté leur rendez-vous avec l’histoire en ce vendredi 22 février 2019. Au lieu d’accompagner ou, tout au moins, rester silencieux ce fameux vendredi historique, ces partis ont tout fait pour décourager le peuple à participer à l’acte de naissance du Hirak. En ce temps-là, ils diffusaient un discours semant le doute et empreint de confusion politique au lieu de comprendre par simple analyse que le peuple en avait marre et que la situation était sur le point d’exploser. Ils avaient raté cet instant capital. Ils n’avaient pas compris ou refusé de comprendre que le peuple était déterminé à battre le pavé sur tout le territoire national pour en découdre avec le pouvoir ». Koucil souligne que le peuple n’a pas confiance en ces partis. Pire encore, comme le souligne à son tour Hanafi : « C’est invraisemblable. Le peuple en est arrivé à faire confiance aux appels des anonymes sur les réseaux sociaux qu’à ceux des partis politiques ». D’après Fodil, ce sont les « intérêts » puisés du système lui-même qui bloqueraient ces partis à passer définitivement à la structuration du mouvement. « D’ailleurs, qu’est-ce qui les retient de retirer leurs élus des différentes chambres de représentation ? lance-t-il encore.

Pour Riad, jusque-là silencieux, c’est le même questionnement. « Pourquoi les députés se réclamant du Hirak et présents à toutes ses marches sont-ils encore à l’APN ? ». Et il conclut avec une pointe de colère : « En vérité, ces députés ne soutiennent pas le peuple ».
Durant plusieurs mois, les partis tout comme le pouvoir d’ailleurs ont tout fait pour récupérer pour leur compte l’image emblématique des détenus politiques. Pour Fodil, c’est insoutenable : « Je suis fatigué de cette tentative de récupération de l’aura des détenus. Je n’ai pas vu un tel engouement de la part des partis politiques envers Monsieur Marzouk Touati quand il croupissait en prison. Peut-être le considéraient-ils comme une valeur non rentable, de la dimension d’un Bouregaa ou autre ? ». Après une courte pause, il enchaîne : « Pour nous, pour notre Marzouk Touati, il s’agissait déjà de la cause qui nous mobilise aujourd’hui, un état de droit ». En tout cas, tout semble se définir dans le divorce avec les partis. « Pas de confiance pour les partis politiques, ajoute sévèrement Fodil ».

La nuit nous a enveloppés dans ses ténèbres depuis déjà bien longtemps. Les membres du comité me remercient autant que je les remercie pour l’honneur qu’ils m’ont aimablement témoigné. Je viens de vivre un moment inoubliable avec l’un des gros cœurs du Hirak qui active dans le pays. Je peux vous assurer que c’est du brûlant.

Mourad Bouaiche
Béjaïa, le 05/01/2020.

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