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De l’échec du projet de Tebboune à l’échec de Tebboune comme projet

La Rédaction

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C’était attendu. La situation politique complexe en termes de rapports de forces entre le Hirak et le pouvoir allait enclencher un processus de profonde exaspération chez certains intellectuels organisés ou non.

Il faut comprendre que cette exaspération révèle à elle seule le degré d’affinité politique assez pauvre de ces intellectuels à la lutte du Hirak.

En fait, dès le début, ils n’appartenaient pas au noyau dur du mouvement, mais à une périphérie qui s’éloignait à mesure que les contradictions entre le Hirak et le pouvoir s’exacerbaient et faisaient peser le risque qu’ils soient pris en tenailles dans le choc entre les deux.

A ce niveau, rien d’étonnant qu’ils aient « changé » de camp, car tout le laissait prévoir depuis bien longtemps déjà. Cette exaspération est au cœur du réveil de leur peur de perdre leur système qui leur assure statut et stabilité au détriment de l’immense majorité des démunis de la société.

Ainsi s’en suit tout logiquement leur revirement voué désormais à des chocs politiques qui s’annoncent plus forts encore dans l’avenir. Nous sommes donc au cœur d’un processus de décantation politique qui va aller en s’élargissant et, surtout, en s’aggravant. Tant mieux, dirons-nous politiquement. Bon vent au flou et à l’indétermination.

La marche forcée de Tebboune et l’accentuation de la crise politique actuelle

Il est clair que le contexte de lutte, qui persiste durant des mois entre le Hirak et les différentes fractions du pouvoir encore divisées sur des questions tactiques, allait déterminer quel type d’élection présidentielle était nécessaire à la survie du régime sévèrement remis en cause.

Ainsi, il apparaissait déjà que le futur « désigné » pour El Mouradia n’allait pas avoir toute la chance de son côté tant, d’une part, le Hirak avait clairement signifié son rejet de cette élection et, de l’autre, certaines fractions du pouvoir pour lesquelles Tebboune n’était pas la solution idéale pour la crise.

Cependant, au milieu de cette atmosphère de lutte disparate, Tebboune a le profil qui permettait d’astreindre l’ensemble des fractions belligérantes au sein du pouvoir à un minimum d’unité face au danger Hirak. C’est un personnage sans passé reconnu, docile et donc facilement éjectable si nécessaire. Il permet surtout de prémunir contre ce que peut s’appeler « l’erreur Bouteflika ».

Politiquement, l’élection présidentielle n’a pas eu lieu. Le Hirak, par une large campagne de sensibilisation/dénonciation soutenue par des actions incessantes à l’endroit des candidats, a carrément démoli toute légitimité de cette élection. Mais, c’est le cœur même de la nature de l’Etat algérien, dirigée des 62 dans l’ostracisme, qui sauve la façade. Un véritable putsch contre la volonté populaire impose Tebboune comme indu-président, sauveur des intérêts du système menacé. Avec des fantassins très négligeables en nombre, Tebboune est intronisé sous une tempête médiatique commandée.

Le Hirak se retrouve face à un président installé, non élu. Dès l’instant où cette mascarade électorale a enfanté un président choisi contre la volonté populaire, le cours des événements qui suivra sera marqué par la dualité légalité/légitimité. Ceci oblige Tebboune à foncer droit avec un programme non pas de sortie de crise, mais de sauvetage de l’élection présidentielle ubuesque.

Il s’échine à forcer le sort modique qui suit chacun de ses pas en installant premier ministre et ministres sous un matraquage médiatique sans commune mesure, mais le résultat est là, le Hirak continue à déterminer la vie politique du pays tant sa force de recomposition reste intact.

Si ses deux béquilles (le dialogue et la constitution) peuvent pour le moment arguer d’une possibilité de faire mal au Hirak en captant ses franges les moins déterminées et les moins déterminantes, elles devront néanmoins le faire avancer sur un terrain extrêmement hostile. Le dialogue et la constitution, qui ont pour fonction d’adouber Tebboune en légitimité, demeurent deux critères eux-mêmes cibles de la négation populaire.

Tebboune devra marcher dans d’innombrables incertitudes. Il est attendu que sa démarche connaisse des incohérences de plus en plus visibles à mesure que ses parrains entreront eux-mêmes en crise de choix face aux assauts du Hirak. Il sera au centre d’une marche forcée pour un dialogue sans de vrais partenaires, car ceux-là le refusent catégoriquement, et une constitution sans de vrais constituants, car ceux-là la refusent catégoriquement.

Les limites du processus légaliste de Tebboune

Tout le processus légaliste de Tebboune est voué à l’échec malgré tous ses efforts à la manière d’un hercule forain. Ce qui le stigmatise comme projet vain est l’environnement politique dénudé de toute confiance en sa faveur. Hormis les cercles habituels sans poids politique réel dans la société à l’heure du Hirak, le projet légaliste de Tebboune est une tautologie politique pure et simple de ce que ses précédents ont tenté pour venir à bout du Hirak.

A ce jour, ses « concrétisations » sont vaines et dénuées de toute consistance tant le corbeau Hirak tient encore sur sa branche. Toute l’apparence de mise en scène que publient continuellement les médias aux ordres ne témoignent à la longue que de la mort politique de Tebboune.

Ce qui aggrave encore sa mésaventure est l’absence de tout soutien conséquent des classes possédantes habituées au « laisser-faire » dans lequel le régime militaire les a confinées. La faiblesse politique globale des classes possédantes est aussi la faiblesse politique globale de Tebboune. Il est condamné à se démener dans l’étroite cage — sa pauvre présidence — dans laquelle il est coincé aujourd’hui sans autre soutien que celui du commandement militaire en bute à des difficultés de choix tactiques face au Hirak.

De l’échec du projet de Tebboune à l’échec de Tebboune comme projet

Plus que Tebboune, c’est l’élection présidentielle elle-même qui n’a pas d’assise populaire légitime. Dans cette posture d’indu-président impopulaire, il est craint comme partenaire par ses partenaires étrangers. Il n’assure aucune stabilité sociale nécessaire et suffisante pour gager d’une rentabilité de ses relations avec eux. Si ses démarches n’ont aucune incidence conséquente sur le Hirak, il en est tout le contraire pour les intérêts de ses partenaires étrangers. Tebboune constitue la solution irrégulière à un phénomène qui le dépasse de loin. C’est la fausse solution à une donnée historique réclamant la refonte en profondeur de l’Etat. Il est pris en tenaille entre le rejet à la base (l’écrasante majorité du peuple) et le rejet progressif au sommet (les hautes sphères du pouvoir). Bientôt il sera lâché. Il le sera, car il n’est pas la solution. C’est un mauvais « acteur », et c’est ainsi qu’auront à décider les « auteurs ». De plus en plus, sa mission sera contrainte par des forces hostiles et contradictoires au sein même de ses soutiens de départ. On reviendra tôt ou tard au scénario d’un coup d’Etat. Tebboune est déjà éjectable.

Eléments de physionomie politique du Hirak

Mouvement atypique ? Par rapport à qui ? Par rapport à quoi ? Déjà le désigner de la sorte, c’est comme faire preuve d’un esprit attelé aux modèles classiques de mouvements. Ce qualificatif sous-entend un modèle d’organisation comme ceux nous connaissons, c’est-à-dire libellés aux orthodoxies et dogmatismes prégnants. L’organisation, le plus souvent, pour ne pas dire de tout temps, est pyramidale, pivotant autour d’une ou d’un groupe de personnalités reconnues comme élites ou dirigeants et où le manager d’un niveau inférieur de l’organisation et immédiatement le managé du niveau supérieur, sans parler de la bureaucratisation des affaires…

Mais, si on regardait ailleurs un instant. Loin de toutes ces coquilles que le système a définitivement encartées dans le réformisme, la cogestion, la corruption… La flexibilité a, depuis la dernière mondialisation de 89, causé la mort toutes les hégémonies de pouvoir au sein des mouvements sociaux pour un meilleur partage, réparti horizontalement sans leader, sans stratification… N’est-ce pas ce qu’offrent par défaut les réseaux sociaux où les militants-internautes débâtent grâce à leurs commentaires, votent avec leurs « like » ou « dislike » et font campagne avec leurs partages.

Les pages constituent une sorte d’assemblées « populaires » libres où les participants sont tout à fait libres de tout engagement. Ils peuvent être d’accord le matin et contre l’après-midi et dans la soirée, ils ne sont « ni pour, ni contre » peut-être, car ils sont sur d’autres choix. Par ailleurs, les grandes missions qui durent n’intéressent que les noyaux durs du mouvement. Sinon, pour le reste, il se satisfait d’une action ponctuelle et non pas d’un long programme politique qui nécessiterait réunions, assemblées, votes, luttes internes… Il veut être démobilisé dès que la petite action achevée. Il redevient alors, le citoyen inséré dans les circuits du système en place. Jusqu’au vendredi et mardi prochains.

Cette photographie du mouvement ne révèle pas tout son sens politique. Ce sens immanent, il faut le chercher dans l’impact qu’il peut provoquer par son nombre et son intransigeance et l’irréductibilité de ces revendications. Aussi, le Hirak se présente comme un mouvement à caractère nuageux ce qui sied bien à son inorganisation. Il n’a aucune forme déterminée. Sur son propre terrain, les réseaux sociaux, il est imprenable. En constante agitation à la manière des farandoles des étourneaux dans le ciel, il fait et défait tous les calculs qui visent à le détruire.

Le Hirak ne s’inscrit pas, n’en déplaise à certains, dans « l’étapisme ». Il n’a pas d’échéancier préétabli avec le pouvoir pour respecter des trêves ou des dialogues ou autres encore comme des aposiopèses de sa lutte. Il a une démarche globale, d’ensemble. Il veut tout à la fois, sans découpe. Il peut revendiquer transitoirement la libération de ses détenus ou l’arrêt de la répression ou l’annulation de l’élection présidentielle, mais pour lui, il ne s’agit là nullement « d’étapes » dont il lui faudra mesurer le poids pour s’incliner en direction de l’acceptation d’un dialogue ou d’une autre manœuvre du pouvoir. D’ailleurs, on aura beau libérer tout les détenus, on aurait beau annuler l’élection présidentielle, sa lutte continuera coûte que coûte. Il ne veut pas de réforme du régime. Il veut son renversement.

L’organisation du Hirak doit avant tout intéresser ses noyaux durs. C’est probablement une erreur d’exiger à toute la masse du Hirak de se structurer. Ce sont les noyaux durs qui doivent donner la mesure. Le reste prendra exemple.

Mourad Bouaiche
Le 20/01/2020.

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