Connectez-vous avec nous

Actu

Compromission et éviction de l’élite algérienne

Kamel Lakhdar-Chaouche

Publié

le

La spectaculaire mobilisation du mouvement populaire non-stop, depuis le vendredi 22 février 2019, aura abouti à l’émergence d’une situation jusque-là inédite et inimaginable dans l’histoire politique algérien.

Des batailles sont gagnées et d’autres perdues aussi bien par le mouvement populaire que par le système, mais le conflit est toujours engagé et l’armistice n’est pas pour demain. Prenant de court l’élite, le peuple s’est réveillé de sa semi léthargie depuis février pour donner naissance à un mouvement populaire qui ne reconnaît plus personne de l’establishment politique, autant officiel qu’oppositionnel. Rien de nouveau puisqu’il y a belle lurette que l’opposition avait fini de consommer tout son crédit ! On ne prêtait plus attention à son absence. Le peuple s’y est habitué.

Aujourd’hui, l’absence totale de leaders et l’éviction de l’élite pour diriger et guider ce mouvement populaire extraordinaire que connaît l’Algérie ont donné naissance à une faune d’hommes politiques et d’intellectuels adoubés par les médias et réseaux sociaux et qui se mettent en course pour faire leur d’offre de prestation de services.

L’ancienne élite s’était effacée sans crier gare, dans un murmure politique devenu inaudible et sans qu’on n’y prête attention. Et puis elle est vaincue. La nouvelle élite, elle, naît et disparaît au gré des emballements de la toile, des réseaux sociaux, du mouvement populaire, des peuples réel et virtuel. Il s’agit d’une élite « kleenex » très présente dans les diverses histoires du mouvement populaire depuis février mais que l’Histoire ne retiendra peut-être pas.

Les trahisons rodent au gré des retournements de situation et en fonction des fluctuations des rapports de forces. L’appât des intérêts personnels a déjà jeté l’opprobre sur une bonne partie de cette caste qui prétend mettre les intérêts du peuple au-dessus de tout calcul ou intérêt personnel. Mais le peuple est lassé des trahisons. Il ne se fait que peu d’illusion sur la loyauté de cette élite qui au fond le méprise, le condamne à l’ignorance et œuvre à sa perdition.

Certaines figures vaquent ouvertement du métier de penseur à celui d’affairiste et leur verve s’éteint aussi vite comme par enchantement. La présence de ce peuple tenu en haleine ne semble pas perturber le cours des échanges juteux et des poignées de mains fructueuses impliquant la vente de « l’âme » de cette poignée de lettrés qui devraient alarmer le pouvoir en place sur les volontés de la société plutôt que de courtiser les bas-fonds de l’ombre pour s’arroger des faveurs ici et là.

L’expulsion de la pensée structurée et motrice dans le paysage algérien a laissé place à la compromission et à l’opportunisme. Ceux-ci ont engendré une multitude de criards qui ne s’exprime que sous l’effet du sensationnel et excité par les effets pervers des perspectives de privilèges. Malheureusement, la seule élite digne d’être citée n’apparait que lors des funérailles et/ou autres occasions d’hommages, elle gêne et dérange de son vivant, tout est mis en place pour occulter sa noble entreprise, on entretient le sommeil de l’ignorance.

Tahar Djaout dans sa lettre posthume à Mouloud Mammeri décrit ce paradoxe « tu as été peut être le plus persécuté des intellectuels algériens (…) Depuis le prix littéraire qui a couronné ton premier roman et que tu as refusé d’aller recevoir, tu t’es méfié de toutes les récompenses parce que tu savais qu’elles demandaient des contreparties. Tu n’étais pas de ces écrivains qui voyagent dans les délégations officielles, dans les bagages des ministres ou des présidents, et qui poussent parfois le cynisme jusqu’à écrire, une fois rentrés, des articles contre les intellectuels aux ordres des pouvoirs ! »

La question fondamentale vis-à-vis de cette élite algérienne est la suivante : existe-elle, ou n’existe-t-elle pas ? Si elle agit consciemment en tant qu’élite réfléchie et œuvrant pour le bien du pays, alors elle doit unir ses forces et concentrer ses efforts sur le bien-être du peuple au sein de son pays. Elle doit être le pouls vital du peuple et non son fossoyeur. Le peuple algérien a besoin de faire entendre sa voix.

Le rôle des intellectuels est indispensable pour guider le peuple dans le virage qu’il entreprend. L’intellectuel est cet être inclassable qui ne répond à aucune appellation réellement. Il ne produit rien, il ne marchande rien, il ne s’assimile à aucune catégorie professionnelle. La plus-value du cours de son activité ne peut s’inscrire dans aucune bourse mondiale. Or, son rôle au sein de la société est primordial. S’il tourne le dos à son rôle, la société devient dès lors un corps amorphe, sans esprit, sans orientation.

L’intellectuel est cet être qui lève le voile sur les projets les plus nobles que la sphère réduite à l’individualisme. Son activité repose sur l’exercice de l’esprit et il  s’engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses et de ses points de vue sur des sujets très variés. Il devient alors un promoteur de renouveau pour toute une société en cours d’introspection.

L’intellectuel dans un pays naissant comme l’Algérie détient une position incomparable puisqu’a priori, il devient penseur et créateur des fondements d’un ordre nouveau pour assurer à l’homme son épanouissement et son bonheur au sein de la société en construction.

Pour Albert Camus l’intellectuel  « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire, il est au service de ceux qui la subissent », sa justification « s’il en est une, est de parler, dans la mesure de ses moyens pour ceux qui ne peuvent le faire» et c’est dans cette même logique que pour Sartre, l’intellectuel est forcément «engagé» pour la cause de la justice et donc en rupture avec toutes les institutions jugées « oppressives ».  En Algérie, le discours de cette élite qui se prétend intellectuelle ressemble  parfois aux mots insipides d’un homme au cœur d’artichaut. Le peuple désabusé, peine à écouter des harangues dans lesquelles il ne se reconnait plus.

Dans le cas de l’intellectuel algérien la difficulté s’est avérée insurmontable, car son travail était d’abord gigantesque, avant de pouvoir définir et vouloir instaurer un projet de société viable pour son peuple. L’intellectuel algérien a dû être confronté à ouvrir le débat sur la définition de l’identité même de l’Algérianité, définir cette identité et en prendre conscience est la base de toute nation qui se reconnait en tant que telle.

Kamel Lakhdar-Chaouche

Cliquez pour commenter
S'abonner
Me notifier des
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments

ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER

Publicité
Coronavirus dans le monde

ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER

A La Une

Articles récents

Coronavirus en Algérie

Populaires

0
J'adorerais vos pensées, veuillez commenter.x
()
x