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Belaïd Abane : « Avec ou sans élection, le changement est inéluctable »

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Le Professeur Belaïd Abane, de retour d’un séjour au pays, partage avec DzVID ses premières impressions, ses analyses de la situation politique et ses appréhensions quant à l’avenir immédiat, à 24 heures de l’élection présidentielle.

Entretien réalisé par Fenzi Mourad

DzVID : Vous revenez d’Algérie où vous avez passé près de deux semaines. Vous avez « marché » et rencontré des gens notamment au cours d’une conférence au campus universitaire de Béjaïa. Dans quel état d’esprit est la population ?

Belaïd Abane : Que ce soit à Alger, à Béjaïa ou à Tizi-Ouzou, on lit dans les regards et les discours, la même détermination à aller jusqu’au bout. La même conviction sur le changement qui doit nécessairement passer par une remise à plat des problèmes qui ont mené le pays dans l’impasse politique et économique. J’ai relevé également un sentiment d’incrédulité, de dépit et de désillusion. On se demande en effet pourquoi on s’entête à mener le pays dans la voie d’une solution imposée qui divise le peuple, attise les tensions et risque de mener le pays droit dans le mur. A tout cela s’ajoutent les propos indignes et irresponsables d’un ministre de l’Intérieur qui accuse le peuple marchant de trahison. Une preuve de plus qu’il n’est pas besoin du peuple pour faire une élection présidentielle entre soi et jouée d’avance.

Vous avez donc rencontré des jeunes et des étudiants. Quel regard portez-vous sur ces nouvelles générations et leur façon d’appréhender l’avenir eu égard à l’impasse politique que vit le pays, et leur regard sur l’avenir ?

Belaïd Abane : J’ai rencontré effectivement beaucoup de jeunes, étudiants, cadres d’entreprises. J’ai entamé mon séjour par un congrès médical auquel m’avaient invité mes anciens élèves que j’ai eu le bonheur de retrouver tous au rang magistral. Ce fut un ravissement de retrouver des professeurs, des chercheurs, des praticiens de grand talent, des savants, tous voués avec cœur et conscience à leur métier avec le sentiment de fierté de contribuer au bien-être de la population à laquelle ils appartiennent. Ce fut pour moi un moment très émouvant et en même temps très édifiant que l’évolution de la société de manière générale ne peut plus s’accommoder des archaïsmes politiques et économiques qui brident l’évolution du pays. J’ai retrouvé la même ardeur le même amour du pays et la même hauteur de vue dans le discours mature des jeunes et des étudiants rencontrés au cours des marches et au contact direct des étudiants et du corps enseignant à l’université de Béjaïa. Ma conviction est que le pays doit se renouveler au plus vite et qu’il est plus que temps d’en confier les rênes aux nouvelles générations. 

Nous sommes à 24 h d’une élection présidentielle rejetée par le peuple du Hirak. Le pouvoir militaire est allée jusqu’au bout de sa logique. Qu’est-ce qui explique d’après vous cet entêtement jusqu’au-boutiste ?

Belaïd Abane : Il y a plusieurs explications intriquées. L’armée algérienne (ANP), comme toutes les armées du monde, est profondément conservatrice. Elle veut certes le changement mais juste dans les limites du système. Une transition clanique en quelque sorte. Ce que refuse la population échaudée par les évolutions cosmétiques du pays depuis l’indépendance. L’ANP, qui se considère comme l’héritière légitime de l’Armée de libération nationale (ALN) née dans les maquis, continue aussi de cultiver la légitimité révolutionnaire. « Nous avons libéré le pays. C’est donc à nous de décider de son avenir. » Tel est le message qui ressort à chaque discours du chef de l’armée. Il y a également que les chefs de l’armée depuis sa naissance ont toujours fait selon leur bon vouloir. La politique, la démocratie, l’esprit civil sont des accessoires superflus et inutiles, voire contre-productifs pour le pays. L’armée qui se considère comme l’axe vital de la nation pense aussi qu’elle est la seule à véhiculer l’amour du pays et à se préoccuper de sa prospérité et de sa stabilité. La réalité est bien entendu bien plus nuancée que cela. Le peuple algérien dans toutes ses composantes est très attaché à la souveraineté et à la stabilité de son pays. Il l’a prouvé à maintes reprises. Vous parliez d’entêtement. Oui bien sûr car il faut également pour être près de la vérité évoquer les intérêts de caste que sont ceux des chefs du Haut commandement. Il ne faut pas oublier que la crise actuelle est une autre péripétie de la lutte des clans que connait le pays depuis les temps révolutionnaires. Le clan institutionnel  qui a pris les rênes du pays après l’éviction d’Abdelaziz Bouteflika ne veut pas perdre la main sur les mutations en cours dans le pays, au profit de ses adversaires. L’enjeu est vital en cas de retournement de situation.

Quelle est votre appréciation sur la manière dont l’autorité militaire a géré la situation de crise que vit le pays ?

Belaïd Abane : Je l’ai déjà dit et écrit, le pouvoir militaire a manqué tragiquement de hauteur de vue et de vision politique. N’y avait-il que la répression policière et judiciaire pour gérer un mouvement par essence pacifique ? N’y avait-il que les vieilles recettes éculées de la division, de la marginalisation régionale et de la diabolisation pour résoudre une crise profondément politique. Mon sentiment est que l’autorité militaire a raté l’occasion historique de faire cause commune avec le peuple. Après avoir basculé de son côté pour faire partir l’ancien président et engrangé un réel élan de sympathie populaire avec la neutralisation des corrompus et des prédateurs économiques et politiques, l’autorité militaire s’est fourvoyée dans une voie sans issue : celle d’un changement autoritaire rejetée massivement par le peuple. Un grand gâchis  qui annonce des lendemains incertains.

Malgré les appels à la raison et au compromis lancés par plusieurs personnalités politiques et intellectuelles vous-même avez lancé un « Appel à l’ANP » , le pouvoir militaire n’est pas revenu sur sa décision. Les élections vont avoir lieu. Le Hirak baissera-t-il les bras ?

Nous sommes à 24 h de l’échéance électorale. Les jeux sont faits. Il y aura un nouveau président dont la légitimité, quoi qu’on dise, sera ultramicroscopique. De fait, le pays sera ingouvernable. Vue la situation économique très alarmante, comment un pouvoir sorti facticement des urnes pourra-t-il demander à un peuple qui le conteste de la sueur et des larmes ? D’autant plus que le mouvement populaire ne baissera pas les bras. Pourquoi ? D’une part, ses revendications sont légitimes et il ne laissera pas 9 mois de protestation populaire assidue s’évanouir comme un torrent impétueux dans les sables. D’autre part, et je l’ai déjà dit et écrit, l’intelligence profonde du Hirak ne renoncera pas à son projet de revanche sur le chef d’état-major devenue sa cible favorite. Quelle que soit l’évolution de la situation, ce dernier sera amené tôt ou tard, et vaut mieux tôt que tard, à prendre conscience que le changement est inéluctable. Que le pays a besoin de profondes réformes politiques et économiques et qu’en conséquence il devrait faire au plus tôt son aggiornamento.

Et maintenant que se passera t-il selon vous ?

Belaïd Abane : Comme je vous le disais, il est à prévoir que la contestation populaire se poursuivra. Il faut espérer qu’elle restera pacifique jusqu’au bout, même si le recours aux moyens de la résistance passive ne peut être exclu. Je vous disais également que les chefs militaires devront se rendre à l’évidence qu’un changement profond et pacifique est inéluctable. Que le moment de passer le flambeau aux générations post-indépendance d’hommes instruits est une nécessité vitale pour le pays. Démocratie, jeunesse et savoir devront être les maîtres mots pour la gouvernance du futur partout bien sûr mais en Algérie tout particulièrement car le pays a besoin vitalement d’entamer la phase moderne de son histoire. L’Algérie de par sa situation géographique stratégique, ses richesses naturelles insoupçonnées, son statut de grande puissance régionale doit faire face à des défis divers et variés. Sa stabilité intérieure est une nécessité impérieuse. Les décideurs militaires n’ignorent pas que le rassemblement du peuple et son unité sont les seuls garants de la cohésion nationale, de la paix intérieure et de la résistance aux manœuvres extérieures. Ce changement profond, on y viendra tout ou tard. Commençons par décrisper la nation en libérant sans conditions tous les prisonniers d’opinion dont le seul délit est d’avoir usé de la liberté d’expression ou d’avoir agité un emblème qui n’est ni étranger ni ennemi.

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