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Ouvrons les stores, par Sid Ahmed Semiane

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J’ai lu et partagé le texte signé par Djamel Zenati et Lahouari Addi. J’ai partagé cet « Appel aux consciences », le leur, dans le sens d’une adhésion intellectuelle et politique au contenu.

Zenati et Addi, sont deux voix qui comptent. Deux voix qui s’impliquent. Deux voix qui raisonnent. Deux voix qui ouvrent des perspectives de réflexion. De nouveaux questionnements et des pistes d’interrogations qui peuvent malmener notre confort intellectuel. Et c’est exactement ce qui est exigé de la pensée. Qu’elle nous malmène, qu’elle secoue nos certitudes, qu’elle agite nos réponses et les transforme en questionnements permanents.

Quand des voix, singulières, et parmi elles celles de ces deux hommes, s’expriment, et ils le font assez régulièrement, je me dis qu’il est utile de tendre une oreille attentive. Je ne sacralise pas leur verbe, ni aucun autre d’ailleurs, mais l’idée même de la pensée a toujours été sacrée à mes yeux, même quand elle est celle qui vous fait hérisser l’épiderme. La pensée de l’autre nourrit la mienne, qu’elle s’inscrive dans l’adversité ou dans l’adhésion.

Je parle de pensée, c’est à dire de cet ultime effort de construction d’une idée, de cet effort à traduire concrètement une abstraction ou une réalité, quelle qu’elle soit. Je ne parle pas d’opinons, tranchées (le plus souvent) ou de ces prises de positions (musclées et nécessaires dans l’activité politique et militante de chaque instant). La pensée, c’est différent. Elle est rare et précieuse. La pensée est un temps d’arrêt nécessaire pour tracer des lignes et des visibilités, contrairement à l’opinion ou à la prise de positions qui, elles, sont mouvement dans l’action elle même. La pensée nous offre cette possibilité de voir au loin, l’action nous permet de nous battre, dans l’immédiateté.

Je fus surpris de lire, des voix amies pourtant, qui qualifiaient le texte, serein et lucide, de Djamel Zenati et Lahouari Addi, comme étant la dérive de deux intellectuels appelant à un coup d’état militaire.

Un coup d’état militaire ? Dérive ? Rien que ça. D’abord, je fus surpris par la violence et la légèreté de l’attaque et surpris de me voir moi-même partager un appel aussi grave que celui qui fait la « promotion d’un coup d’état militaire ». A moins de redéfinir la notion de putsch, un coup d’état, généralement, se fait contre un chef d’état et par la force et par les armes. Et le plus souvent, un coup d’état est un coup de force militaire contre des civils.

Ce texte qu’il faut lire est un appel qui exige, comme première étape dans la transition, le transfert de souveraineté du commandement militaire vers « le corps des citoyens ». Et le corps des citoyens, c’est la souveraineté du peuple à ce que je sache, ce sont toutes ces voix, la mienne, les siennes, les vôtres, celles de mes amis militants aussi qui ont cru voir dans le corps de ce texte un appel au putsch. Au fait un putsch contre qui ?

Nous sommes dans le coup d’état permanent depuis les premières heures de l’indépendance et ce texte, justement, appellent à en sortir pas à y rester.
Et le « corps citoyen », c’est ce qu’il réclame depuis plus de 9 mois, en sortant dans les rues dire cette idée essentielle à vouloir vivre dans un état démocratique pas dans une dictature militaire. Idée traduite par le très substantiel « Dawla madania machi aaskaria ».

Et cette voix citoyenne, c’est aussi celle de Djamel Zenati et de Lahouari Addi qui accompagne, en lui insufflant constamment de la pédagogie politique, ce mouvement. Cette révolution. Ils accompagnent le mouvement par la pensée et y sont dedans, corps et âmes, par l’action.

Faire dire à ces deux hommes et les rendre coupables d’une volonté à appeler à un coup d’état me paraît injuste et injustifié. J’aurais pu utiliser d’autres mots, plus forts et plus tranchants. Je dis injuste et injustifié, par pudeur, parce que l’attaque émane d’amis militants que je connais parfaitement et avec lesquels j’ai parlé, j’ai mangé, j’ai bu, je me suis battu et j’ai pleuré, pendant de longues années. Je ne remets pas en cause alors leur bonne foi (je la connais), mais leur légèreté (qui m’étonne) à juger et à condamner une idée qui s’inscrit à l’opposée même de leurs reproches.

C’est pour cela que nous ne pouvons pas disqualifier les propos de ces deux intellectuels comme étant ceux de vulgaires prestataires de services qui, au mieux, tentent de parasiter un débat difficile, parce que leurs réflexions tentent justement d’aller vers plus de complexité.

Nous ne pouvons pas dire qu’ils veulent hypothéquer le caractère pacifique de cette révolution. Il serait au mieux irresponsable de le penser, eux qui tentent de la préserver de toutes les tentations aventurières.

Zenati et Addi ont fait de la lutte pour la légalité, le respect du droit, des droits humains et de la souveraineté du peuple, le socle, le fondement de leur propre réflexion et pensée politique. Alors par éthique, (et je sais que mes amis qui se sont précipités à dénoncer ce texte font de l’éthique un de leur cheval de bataille), nous ne pouvons décemment pas, pour mieux disqualifier leurs propos, utiliser l’argument de la volonté du coup d’état. Nous ne pouvons pas reprocher à des hommes ce que eux-mêmes dénoncent, depuis toujours.

Un appel qui insiste sur le fait que nous ne voulons pas nous « projeter dans une opposition » avec l’institution militaire est difficilement assimilable à un appel du pied au coup d’état. Maintenant, si Interpeler les consciences, même celles des officiers, est réductible à un coup d’état, alors j’abdique devant ces nouvelles notions politiques qui me sont encore incompréhensibles. Totalement étrangères.

Sinon, en ces temps troubles, où toutes les voix qui portent ou qui peuvent porter sont malmenées, terrorisées, abattues, mises en joue comme des criminels, il est de notre responsabilité de faire attention au choix des mots. Qualifier un texte de dérive, réduire une idée politique qui tente de créer du sens, d’offrir de la lisibilité, à une volonté de coup d’état peut couter cher. Elle peut leur couter cher. Elle peut nous couter cher à nous tous, mais principalement à leurs auteurs. Pour moins que ça, d’autres amis, d’autres voix sont en prison depuis plusieurs mois. Et mes amis qui ont qualifié ce texte de dérive en savent un bout, eux, braves et admirables militants, qui chaque jour, font le pieds de grue, sans jamais manquer un jour, en solidarité avec les familles des détenus politiques. Et ce n’est pas à eux que je vais l’apprendre. J’apprends suffisamment d’eux, de leur abnégation.

Le propos Djamel Zenati et Lahouari Addi, ces deux intellectuelles respectables, appelle seulement à la réflexion, au débat, à la discussion pas à la caricature. Pas au procès.

Le raccourci est l’ennemi de la pensée. Il dévie de la route et ne respecte pas le cheminement qui est nécessaire à la mastication des idées.
Peu importe, in fine, d’être d’accords ou pas, d’avoir une adhésion totale ou partielle à ce qu’ils disent. Là n’est pas le propos. Nous ne sommes pas à l’école du parti unique.

Je déconstruis ce qui me construit. Mais pour mieux déconstruire, si tant est que l’idée de la déconstruction de l’autre pensée est une nécessité, je me dois de construire un propos qui soit, tout au moins le fruit d’un même effort. Sinon mon propos meurt et s’évapore aussi vite qu’il est prononcé et s’engloutie dans la fange du jugement et du procès d’intention. Il faut sortir de prison, pas fortifier ses murs. Ne fermons pas le débat. Ouvrons les stores, comme disait la chanson d’Amazigh Kateb. Ouvrons les stores…

Djamel Zenati et Lahouari Addi n’ont pas appelé l’armée à prendre le pouvoir mais juste à le restituer au peuple. Et je pense que c’est tout de même « légèrement » différent.

Sid Ahmed Semiane

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