Connectez-vous avec nous

Économie

Un capitalisme privé, procréation « étatiquement » assistée

Publié

le

Derrière l’éclatement spectaculaire violent et même féroce, devrait-on dire, étalé au grand jour, du consensus au sommet du pouvoir construit autour de Bouteflika, que révèle la crise actuelle de décomposition-recomposition du système politique ?

Fondamentalement, ce qu’elle révèle, c’est l’immaturité manifeste du capitalisme algérien et son incapacité à surmonter ses contradictions et à trouver le principe politique de recomposition qui lui permettrait de fédérer les différentes composantes qui l’incarnent et d’apporter donc une solution aux tensions qui l’agitent.

Loin des représentations idéologiques béates mais intéressées, des « réformateurs » qui avaient fait, il y a une trentaine d’années, sous le règne, alors mondial, du Consensus de Washington, le pari de la création d’une classe d’entrepreneurs et d’une économie fondée sur la propriété privée.

C’est un capitalisme qui aspire fébrilement au monopole du pouvoir politique mais dont le pouvoir économique lui est conféré par l’État, propriétaire unique des ressources hydrocarbures et détenteur du privilège régalien de l’allocation du capital.

Capitalisme de la périphérie subordonnée du capital globalisé, confinée dans le rôle, sans perspective de dépassement qualitatif, de pourvoyeur passif d’énergie et de marché solvable et rentable, la périphérie ne pouvant, en effet, servir qu’à renforcer l’accumulation dans le Centre, le capitalisme algérien, qui a grandi, à partir des années 1990, sur les décombres des acquis du développement national détruits pas à pas depuis l’avènement de Chadli Bendjedid, est demeuré à la marge de la sphère des activités porteuses de dynamisme économique, technologique, social. Malgré toutes les politiques avantageuses qui ont été déployées des décennies durant, pour lui donner des ailes conquérantes et asseoir son hégémonie.

C’est ainsi que sa part dans les crédits à l’économie a cru, entre 1997 et 2017, à un rythme de 17,8%/an, supérieur à celui enregistré par le total des crédits à l’économie, 13%/an, passant d’un taux de 19% au taux de 51,7%, soit, selon la Banque mondiale, l’équivalent de 24% du PIB [5]. Un boosting illustré également par la montée fulgurante d’une dizaine de patrons multimilliardaires qui ont fait main basse sur les principaux médias écrits et audiovisuels du pays et la présence massive des hommes d’affaires dans le Parlement, 160, selon certaines sources, sur les 462 députés de l’APN (élections législatives du 4 mai 2017).

Ce capitalisme, procréation «étatiquement» assistée, est resté au stade infantile. Indice significatif, alors que le secteur privé représente 80% du PIB hors hydrocarbures, sa contribution fiscale n’atteint pas 1% du PIB. L’impôt sur les salaires, l’IRG, prélevé à la source, rapporte au fisc algérien plus de deux fois celui de l’IBS (impôt sur le bénéfice des sociétés). Il en est ainsi des concessionnaires automobiles qui engrangeaient, jusqu’en 2014-2015, un chiffre d’affaires annuel de quelque 700 milliards de dinars (6 milliards de dollars environ), des sommes transférées à l’étranger, sans compter les dividendes, mais dont seuls 3% à 6% des résultats de l’exercice sont versés au Trésor public.

Ce capitalisme qui se dérobe à ses obligations fiscales ne reconnait pas aux travailleurs le droit de s’organiser en syndicats qui ne sont autorisés que dans les entreprises publiques et la Fonction publique alors que c’est le secteur privé qui demande bien plus d’efforts pour y faire respecter la loi.

Capitalisme de la chkara [2] plutôt que des circuits bancaires et financiers, 31% de la masse monétaire, soit 4.500 milliards de dinars (33,4 milliards d’euros), se trouvent en dehors du circuit bancaire, il est marqué par sa prédilection pour l’import-import et l’immobilier de rente [6]. En 2015, selon la Banque d’Algérie, sur un total de 23 000 importateurs, 200 s’accaparaient 65% de l’enveloppe totale des importations soit 38 milliards de dollars sur les 50 milliards de dollars de l’exercice.

Capitalisme de voyages d’agrément vers les destinations touristiques exotiques les plus lointaines, payés sur des crédits bancaires, au lieu de missions d’exploration d’affaires. Capitalisme de la fuite des capitaux, plus efficace quand il s’agit d’acquisitions immobilières dans l’une des capitales les plus chères du monde, que dans l’investissement (en 2014, les Algériens figurent dans le quatuor de tête, avec 5,3% des biens acquis par des étrangers non-résidents à Paris et sa région (Ile-de-France), à égalité avec les ressortissants britanniques[7]), son caractère prédateur et parasitaire dominant est attesté par l’ampleur des scandales de corruption et de dilapidation des deniers publics, de trafics d’influence et d’abus d’autorité, dans lesquels sont impliqués gros patrons, premiers ministres, ministres, hauts fonctionnaires civils et militaires et classe politique: bradage des fonciers agricole et industriel, dont des fermes agricoles pilotes, attribution illégale de crédits, surfacturations, fraude fiscale, transfert illicite de devises, fuite de capitaux, etc, etc. Ainsi, l’Algérie a enregistré une moyenne de flux illicites évaluée à 11 milliards de dollars en 2015, calculée sur la base d’un rapport onusien qui l’avait estimée à 8 milliards de dollars, contre 14 milliards pour le Fonds monétaire international (FMI), et se référant aux surfacturations et sous-facturations liées au commerce extérieur[8].

Ensemble composite, d’oligarques- possédant, l’un, le quasi-monopole du transport, l’autre celui des travaux publics, un troisième celui de l’agroalimentaire, etc… , nourris à la manne pétrolière, avec pour tous, deux traits communs, l’émargement à la demande publique et le financement à travers les banques publiques[9], sans dessein industriel véritable- et d’une nébuleuse, dominée par l’informel, de patrons de TPE (très petites entreprises) familiales- sans consistance technologique ni managériale (seulement 15% des entreprises algériennes sont connectées à un réseau Internet, à peine 9% ont une adresse électronique et aucune entreprise ne propose sur son site un catalogue des produits qu’elle veut commercialiser[10])-, cette bourgeoisie encore dans les limbes, en tant que classe[11], a fortiori en tant qu’agent historique du développement national, ne peut, de ce fait, engendrer de force capable d’exprimer l’intérêt de classe général supérieur, opposable à toutes les composantes aux intérêts différents voire divergents; une guerre féroce pour le repartage du pouvoir en a fatalement résulté, qui a pris des dimensions spectaculaires étalées en public, à l’occasion des pré-présidentielles d’Avril 2019 et où tous les protagonistes en appellent à la sanction de la rue, à «l’arbitrage du peuple».

La crise politique actuelle est l’expression de l’exacerbation des contradictions entre la phase, certes, avancée mais encore largement inaccomplie, de recomposition capitaliste de la base socioéconomique du régime et le retard qu’accuse le processus de mûrissement, bien évidemment décisif, de ses conditions politiques.

Il n’y a pas de force capable de «forcer le passage» et d’imposer le changement politique et institutionnel adéquat permettant de passer une vitesse supérieure dans les libéralisations économiques et l’insertion dans la mondialisation capitaliste.

Cette vitesse supérieure, le capitalisme algérien ne peut l’acquérir qu’en s’alliant au capital multinational et à sa logique d’airain. Mais, l’absence caractéristique manifeste d’entrepreneurs disposés à investir ou à prendre des risques conduit, d’ores et déjà, à un questionnement fondamental : pourquoi parier sur un projet dépourvu de sujet ? Quel peut être le sens de construire un capitalisme sans capitalistes intéressés par la concurrence et l’innovation ?

Abdeltif Rebah, Enseignant-chercheur en économie

Cliquez pour commenter

Poster un Commentaire

avatar
  S'abonner  
Me notifier des
Publicité

A La Une

Articles récents

Populaires