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Hocine Aït Ahmed : le rêve brisé des Algériens

La Rédaction

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Il y a 14 ans, le regretté Hocine Aït Ahmed publiait dans le journal Le Monde, à la veille du cinquantenaire du déclenchement de la Révolution algérienne, une contribution où il faisait le point sur le rêve algérien et les promesses de novembre.

Cinquante ans après le lancement de la lutte armée, l’Algérie a plus que jamais besoin de renouer avec les promesses de Novembre.

Et, par-delà ce que pensons avoir conquis ou raté, l’idéal de liberté auquel nous avons consacré nos vies parle-t-il encore aux nouvelles générations nées bien après l’indépendance et confrontées à tant d’autres problèmes ?

Tout rêve de libération court le risque d’être brisé. Cinquante ans après, que reste-t-il des rêves de liberté, de dignité, de progrès et de justice qui furent à l’origine de la formidable aspiration de novembre 1954 ?

Le coup d’arrêt porté à une aventure émancipatrice peut être brutal et difficile à surmonter.

Mais l’élan libérateur est si fort que, même brisé, il en reste des fragments qui, épisodiquement, viennent relancer l’aspiration première.

Un ami, jeune encore à l’indépendance, me disait qu’il s’était fait réprimander pour avoir demandé si le couple Houria et Istiqlal (« Liberté » et « Indépendance ») avait divorcé puisqu’on ne parlait plus que d’Istiqlal.

La répudiation de la liberté au moment même où l’on célébrait la libération du pays amputa l’esprit de Novembre de ce qui en faisait l’universalité et pouvait en assurer la pérennité.

C’est ce divorce, provoqué par des coups de force à l’aube de l’indépendance, qui endeuilla l’Algérie et continue à la hanter avec des soubresauts de plus en plus forts.

La célébration du 50e anniversaire du déclenchement de la guerre de libération ne peut avoir de sens pour les Algériens que si elle s’accompagne d’un bilan critique.

La liberté est un rêve de jeunesse et une conquête d’adulte

Par-delà les chiffres et les dates, c’est cinquante ans d’une évolution totalement antinomique avec les idéaux qui ont fait prendre les armes aux Algériens, qui laissent à l’évocation du 1er novembre 1954 un goût d’inachevé. Voire de dépossession.

Les émeutes d’octobre 1988 ont mis à nu un système en rupture avec les aspirations de la jeunnesse.

A partir de 1991, nous avons connu une crise profonde qui a culminé avec une sale guerre qui a coûté la vie à deux cent mille Algériens.

La gestion brutale des manifestations de Kabylie est venue réveiller volontairement des archaïsmes destructeurs : il s’agissait là d’une véritable entreprise de destruction politique et économique de cette région où l’on a délibérément installé l’insécurité par groupes politiques ou armés interposés.

Comment, dès lors, ne pas être révolté par les célébrations folkloriques prévues par un régime qui dissimule sous une rhétorique patriotique et une image savamment peaufinée son absence totale de projet de développement du pays ?

Nul doute : Novembre a encore des choses à dire aux Algériens.

Le droit des peuple à disposer d’eux-mêmes ne se réduisant pas à celui de disposer d’un « Etat » qui siège à l’ONU et qui, à travers moult gesticulations diplomatiques, rejoue le rituel d’une pseudo-avant-garde aux relents des années 1970.

Contrairement à ce que martèle la rhétorique officielle, si l’Etat algérien ne s’est pas effondré au cours de la décennie passée, ce n’est pas grâce à la vigilance de ses forces armées. C’est parce que des millions d’Algériens ont refusé la logique de l’affrontement à laquelle les conviaient autant l’extrémisme islamiste que les faucons du régime.

L’histoire nous enseigne que toute guerre contre le terrorisme devient terreur d’Etat quand, sous couvert de lutte antiterroriste, les populations en deviennent massivement les victimes.

Cet effort de a population de préserver un cadre pour le vivre-ensemble en dépit de l’incroyable violence qui s’abattait sur elle a certes diminué ses capacités de résistance individuelle à cette violence.

Il a contraint le régime à adopter un discours « réconciliateur » mais creux, car refusant toute mesure susceptible de rétablir la confiance et donner à la société les moyens de s’impliquer dans une dynamique de participation contsructive, seule à même de doter le pays d’un nouveau contrat social.

Cette volonté de sauvegarder à tout prix un lien entre gens de convictions antagoniques, ce sens de l’essentiel qui soude les peuples ayant payé le prix fort pour leur liberté, sont fille et fils de Novembre.

A l’opposé, la glorification de l’action militaire, le refus du politique et son remplacement par des manipulations de toutes sortes, la méfiance à l’égard de la population et sa gestion par une propagande infantilisante et une répression brutale sont le fil conducteur des dirigeants algériens.

C’est dans ce sens qu’ils ont réécrit et dénaturé le message de Novembre. Si, au bout de sept années d’une terrible guerre, l’Etat algérien s’est doté des attributs de la souveraineté, le droit du peuple à l’autodétermination fut, d’emblée, bafoué ar ceux qui venaient d’accaparer le pouvoir en empêchant l’Assemblée constituante de doter l’Etat d’institutions légitimes.

Née dans une violence qui lui a été imposée par la colonisation, l’indépendance s’est construite autour d’une violence que lui ont ensuite imposée des militaires hostiles à toute forme d’expression et d’organisation de la société.

Se posant avec brutalité en tuteur permanent du peuple, le pouvoir a dilapidé les chances de la nation de se constituer sur des bases démocratiques. Et ce, alors que la démocratie demeure en Algérie bien plus qu’un choix de société : la seule façon de dépasser nos archaïsme et la propension de bien des élites à préférer les situations de rente aux risques inhérents au combat contre la dictature. Il en est résulté le règne du clientélisme, du népotisme, d’une prédation à ciel ouvert, des fraudes électorales, de la répression et des crimes d’Etat.

Si, aujourd’hui, des centaines de jeunes Algériens ne voient d’autre issue que le suicide, si d’autres ont pu scander : « Chirac président ! » au passage du chef de l’Etat français à Alger, si d’autres enfin ont pu entonner la Marseillaise dans un stade algérois, ce n’est pas par méconnaissance de ce que fut l’insupportable condition de colonisé, mais parce que la condition actuelle de la majorité des Algériens n’a pas grand-chose à lui envier. Qu’il s’agisse de jeunes enrôlés sous la bannière de l’islamisme radical, d’autres acculés à une perversion séparatiste de la culture berbère, ces enfants de l’Algérie indépendante sont avant tout les victimes d’un régime qui s’est construit contre les rêves de pluralisme et de liberté.

Cinquante ans après le soulèvement, le régime lance, dans un se ces bricolages fumeux dans lesquels il excelle, une démarche de réconciliation avec la France et les pieds-noirs. Pourquoi pas ?

Il y a un temps pour a guerre et un temps pour la paix. Mais le problème, c’est le tapage qui fait du retour de ces derniers non pas une démarche individuelle et naturelle mais un succès et une nouvelle « preuve d’ouverture » du régime.

Pour de multiples raisons, la France doit demeurer un partenaire privilégié de l’Algérie et de la région. Mais cette approche comporte une condition indispensable : un statut d’égal à égal et le respect mutuel des souverainetés. Nous en sommes loin. Notamment parce que le régime ne recherche auprès de l’extérieur en général et de la France en particulier qu’une légitimité et un soutien qu’il ne prend même plus la peine de solliciter auprès de son peuple.

Aujourd’hui, les partenaires étrangers se disputent les faveurs d’Alger, hydrocarbures, géostratégie et « stabilité retrouvée » obligent.

Passons sur cette étrange « stabilité » qui n’envisage même pas de lever l’état s’urgence en vigueur depuis plus d’une décennie, comme si cela devait être l’état naturel du pays. Les autorités, elles, ne s’y trompent pas. Elle savent que si la société est épuisée, exsangue après la guerre civile, si la détresse sociale amène chacun à chercher avant tout à survivre, si on assiste à un rempli sur la sphère privée au détriment de l’action collective, si la course à l’argent devient un sport national, les émeutes récurrentes leur rappellent aussi que la situation est infiniment plus complexe et explosive.

Surtout quand la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté dans un pays qui se targue de réserves en devises faramineuses et affiche une prolifération indécente de nouveaux riches. La force de ce régime a toujours été d’entretenir des mythes.

Hier, celui d' »avant-garde du tiers-monde », après le 11-Septembre, celui de « pionnier de la lutte contre le terrorisme international ». C’est aujourd’hui celui de la stabilité, de « l’Etat fort » et de la prospérité économique. On en est loin. Car toute relance est condamnée d’avance si elle ne bénéficie pas de la confiance de tous les acteurs économiques. Or, en dépit des cadres brillants que notre pays affiche dans les instances internationales e les discussions bilatérales, l’administration est bien mal en point. Elle est ballottée entre les mises au pas arbitraires – qui se souvient des queque trois mille cadres-boucs émissaires emprisonnées en 1995 ?- et l’absence totale du droit, notamment commercial. Les conditions dans lesquelles « l’empire Khalifa » – qui a ruiné des centaines de milliers d’Algériens – a pu émerger et celles qui ont provoqué son effondrement ne sont pas seulement extravagantes. Elles sont à l’image des faux-semblants du régime : les arrestations régulières de cadres sont là pour accréditer l’existence d’une justice indépendante et d’un refus de l’impunité.

Mais la question taboue subsiste : qui a ordonné le transfert massif de fonds publics vers une banque créée ex nihilo ? C’est dire combien le problème essentiel de l’économie algérienne reste de n’avoir jamais été encadrée par le droit, sans parler de transparence, et de n’avoir jamais sanctionné l’échec, fût-il celui de Khalifa que le gouvernement qualifie de « plus grand scandale financier depuis l’indépendance »… Cinquante ans après le lancement de la lutte armée, l’Algérie a plus que jamais besoin de renouer avec les promesses de Novembre.

Si un Etat juste et égalitaire exprimait l’utopie d’hier, le réalisme devrait aujourd’hui dicter à nos potentats de respecter un minimum de règles de bonne gouvernance.

Pour nous, Algériens, l’heure est venue de tirer ensemble les leçons de notre histoire, de nous écouter les uns les autres par-delà les différentes chapelles, de débattre de nos échecs pour rendre une actualité aux idéaux de Novembre et trouver les conditions de leur réalisation. C’est la seule garantie pour éviter une véritable bombe à retardement : la dislocation d’une majorité de la société exclue de toute retombée de la manne pétrolière et gazière. C’est l’unique voie pour soustraire le Maghreb à une instabilité permanente nourrie par l’absence de volonté réelle de réduire les tensions régionales qui empêchant tout processus d’intégration de nos pays.

Il est décidément temps de procéder à la seule réconciliation qui vaille : celle d’Istiqlal et Houria.

Hocine Aït Ahmed

Source : 𝐋𝐞 𝐌𝐨𝐧𝐝𝐞, le 𝟑𝟎 𝐨𝐜𝐭𝐨𝐛𝐫𝐞 𝟐𝟎𝟎𝟒

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