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Saïd Sadi : ingérence et souveraineté

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Ce dimanche 13 octobre, les Algériens sont encore massivement sortis dans la rue pour dénoncer le bradage de la ressource énergétique du pays. Le pouvoir devant faire face à une crise économique et sociale imminente est réduit à vendre les bijoux de famille.

A Alger, les citoyens ont encerclé le parlement, instance de validation de la corruption institutionnelle. A l’intérieur du pays les citoyens assiègent les bureaux locaux de Sonatrach, mamelle de l’entretien d’un régime qui a vampirisé la nation. Un chiffre. Des études concordantes concluent que depuis l’indépendance de l’Algérie, le système FLN a dépensé l’équivalent de quinze fois le coût du plan Marshall qui a permis de reconstruire une grande partie des pays de l’Europe de l’ouest ravagée par la seconde guerre mondiale.

L’hypothèque de la souveraineté économique nationale est commise par un pouvoir qui crie à l’ingérence à chaque fois qu’une instance internationale s’alarme d’une dérive autoritaire qui a transformé en quelques mois l’Algérie en bataillon disciplinaire. Les enlèvements sont quotidiens et la justice, faisant de la détention préventive une prolongation mécanique des gardes à vue, est devenue une annexe des commissariats de police. Couvrir ou justifier ces dérives équivaudrait à protéger le pays d’interférences extérieures maléfiques.

Cette logique infernale a eu un certain écho médiatique. Abandonner la souveraineté économique nationale serait de la coopération ; dénoncer devant l’opinion internationale l’arbitraire de l’une des tyrannies africaines les plus grégaires est assimilé à un acte de complicité d’ingérence ! L’absurde a fonctionné pendant plusieurs mois.

Heureusement, depuis quelques semaines, les choses évoluent sensiblement. Dans la diaspora, les appels à la solidarité internationale sont assumés et les condamnations des atteintes aux libertés fondamentales émanant d’organisations syndicales ou de groupes d’intellectuels se font enfin entendre. Des pays comme le Canada assument leur soutien à la révolution démocratique. Mieux, Ottawa annonce sa résolution à traquer les despotes algériens qui orientent la fuite de leurs capitaux vers ses institutions financières.

Le chantage à l’ingérence n’est pas une nouveauté chez les pouvoirs autocratiques. Dans l’histoire post-coloniale, des dirigeants illégitimes ont souvent acheté le droit d’asservir leur peuple en faisant de lourdes concessions économiques ou en se soumettant à des alignements diplomatiques indignes d’Etats libres. En retour, ces abandons de souveraineté leur valent silence, complaisance voire complicité, y compris devant les exactions les plus primaires. Illégitime depuis toujours, illégale depuis le 9 juillet, ouvertement contestée par le peuple, la junte miliaire algérienne est réduite à mendier le mutisme de ses tuteurs.

On relèvera que les condamnations de « l’ingérence » se font à la carte. Des potentats moyen-orientaux auxquels sont régulièrement organisées des orgies dans les grands hôtels algérois ou les résidences de luxe de la nomenklatura ne se privent pas de saluer la « fermeté du chef de l’état-major de l’armée » dont ils disent , par ailleurs, apprécier la compréhension quand il faut obtenir des accès préférentiels à des secteurs vitaux de l’économie nationale. Naturellement, ces amabilités sont généreusement compensées. Pour les dirigeants et leurs alliés, ces appuis à la répression, assortis d’avantages indus, ne sont pas de l’ingérence mais du « Takrim », euphémisme qui désigne une corruption consacrant un commerce douteux.

La révolution citoyenne qui a déjà perdu du temps en ne se donnant pas en temps et en heure les moyens de son organisation par la base doit maintenant se protéger d’une erreur stratégique fatale. Rester seuls face à un pouvoir qui ne se fixe plus aucune limite pour asphyxier le peuple pourrait mener à un douloureux désenchantement. Mettre à nu sur la scène internationale un régime caduc décidé à désosser le pays pour survivre est, à la fois, un acte de légitime défense et un devoir patriotique.

La communication extérieure de la révolution est désormais une nécessité de première importance. Il s’agit d’informer sur la réalité politique, l’inspiration idéologique et les objectifs démocratiques d’une insurrection citoyenne unique et fragile. Il faudra aussi délivrer un avertissement aux régimes tentés de perpétuer le brigandage géopolitique.

L’Algérie nouvelle sera managée par des représentants légitimes qui seront soumis au seul contrôle des citoyens. Les partenaires actuels ou à venir doivent savoir que le futur pouvoir ne sollicitera ni couverture ni protection ni condescendance. Il est révolu le temps où les tolérances des dictatures étaient monnayées par de scandaleux drainages de matières premières ou des sollicitations pour des missions de sous-traitances sécuritaires effectuées à bon marché.

On sait maintenant que la France coloniale a tout fait pour faire émerger un Ben Bella, tonitruant tiers-mondiste, au détriment d’un Abane appelant à des relations adultes et horizontales.

Le piège du chantage à l’ingérence doit être rapidement désamorcé car l’Union européenne, minée par les nationalismes, peut encore se jouer du peuple algérien. Si d’autres formes de luttes ne viennent pas l’entraver au plus vite, les militaires sont bien décidés à imposer la programmation du processus mortifère du 12 décembre. Ils peuvent même se permettre le luxe de satisfaire à tous les standards de l’observation internationale, sachant que, cette fois, seuls des candidats potiches seront mis en circuit. La généralisation de la répression et de la censure, l’instrumentalisation éhontée de la justice ou le vide constitutionnel dans lequel barbote le pouvoir n’empêcheront pas forcément l’Union européenne de venir « superviser l’élection présidentielle ».

Un rappel. En prévision des législatives de 2012, j’avais conduit une délégation à Bruxelles pour discuter avec la commission et le Parlement européens des conditions d’observations souhaitées par l’opposition démocratique. Nous avions insisté pour expliquer que l’envoi d’observateurs sur des scrutins biaisés d’avance étaient des encouragements de fait à la reproduction de processus électoraux frauduleux qui contribuaient à fragiliser les combats des démocrates ce qui maintenait un climat de tensions et d’instabilité politiques sur la rive sud de la Méditerranée qui, tôt ou tard, rejaillirait sur l’Europe.

L’ensemble des interlocuteurs avec lesquels nous avions alors échangé a adhéré à nos analyses et propositions. Tous ont convenu que sans une révision transparente et une ouverture du fichier électoral national, en dehors d’une campagne où l’ensemble des candidats seraient en situation de stricte égalité et faute d’une impartialité rigoureuse de l’administration, l’Union européenne ne se rendrait plus jamais complice de simulacres de scrutins qui sont l’une des premières causes du sous-développement du sud.

Entre temps, les délégués italiens et espagnols informaient leurs gouvernements respectifs sur les débats en cours et les avertissaient de la probable abstention de l’UE lors des législatives de 2012. Rome et Madrid, déjà engagés dans de grands contrats gaziers, recommandent alors à leurs délégués une grande « retenue » pendant la réunion devant sanctionner le rejet de la demande de Bouteflika qui invitait l’Europe à célébrer « le libre choix du peuple algérien ». Après des discussions serrées, les intérêts nationaux l’emportent et Bruxelles finira par dépêcher son groupe d’observateurs. Le rapport de mission sera critique mais au regard d’une partie de la communauté internationale, l’élection a répondu aux exigences d’une observation crédible.

C’est dire si la communication extérieure est indispensable aujourd’hui. Mettre en difficulté les pouvoirs occidentaux vis à vis de leur opinion publique en dénonçant les soutiens ouverts ou sous terrains accordés à des responsables prédateurs et faire entendre la voix de la révolution à l’étranger est un palier qu’il faut oser franchir. Il est essentiel que les Etats ayant des relations assidues avec l’Algérie entendent un message fort : l’Algérien se souviendra autant de ses amis que de ses ennemis.

Redisons-le, le chantage à l’ingérence est un piège mortel. Petite digression. Lors de la répression qui a suivi le printemps d’avril 1980, nous avons subi des tortures physiques, mentales (simulacres d‘exécution), physiologiques (privations de sommeil pendant plusieurs jours)…Après la période des grands sévices, on m’extrait de mon cachot pour me présenter, un peu hagard et passablement amoché, à un certain Yazid Zerhouni qui voulait tester notre capacité à assumer un procès de rupture. Perspective particulièrement redoutée par un pouvoir qui a toujours nié l’existence de prisonniers politiques. Plus tard, j’ai compris que cette « visite » faisait suite à celle de l’un de ses collaborateurs qui était venu la veille se plaindre du fait que notre « mouvement avait provoqué des commentaires désobligeants pour le pays à l’étranger » ! Deux générations plus tard, on demande toujours aux Algériens de demeurer des masochistes qui doivent savoir endurer et taire les « abus fraternels ».

Revendiquer à la face du monde le droit de dire et de faire dans son pays ce que dicte sa conscience de citoyen est un droit et un devoir. L’ingérence, c’est de quémander la caution de tiers pour bâillonner son peuple en livrant la patrie à la razzia.

Ultime leçon sur la question de la solidarité internationale qui valorise et complète le combat de terrain. Lors d‘un séminaire organisé en 2006 à Ouzellaguen, lieu où s’est déroulé le congrès de la Soummam, Ali Haroun, invité à intervenir en tant qu’ancien responsable de l’information de la fédération de France du FLN, avait déclaré : « Jusqu’à la réception de la plate-forme de la Soummam qui nous avait permis de nous faire voir et entendre, le pouvoir colonial nous avait enfermé dans un face-à-face intenable. Pour Paris, la question algérienne était une affaire intérieure française. Nul n’avait le droit de s’ingérer dans ce dossier. Les tortures, les bombardements au napalm ou les déplacements de populations étaient une nécessité politique qu’il fallait respecter. » A méditer.

Saïd Sadi
Le 15 octobre 2019

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