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Mémoire

Guerre d’Algérie : quand le secret défense entrave la mémoire

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Comme Maurice Audin, des milliers d’Algériens disparaîtront du fait des forces de l’ordre françaises pendant la guerre d’Algérie. Emmanuel Macron a promis l’ouverture des archives pour sortir leur trace du brouillard du récit officiel et du refoulé. Historiens et familles l’attendent encore.

Il y a un an, Emmanuel Macron annonçait l’ouverture des archives dans l’affaire Maurice Audin. Une décision très attendue, soixante-et-un ans après la disparition du mathématicien communiste algérien d’origine européenne, investi dans la guerre d’Algérie du côté de l’indépendance. Et autant d’années de lutte pour Josette Audin, sa femme, qui a sans relâche réclamé la lumière sur les suites de l’arrestation de son mari par les parachutistes de l’armée française, un jour de juin 1957, à Alger. C’est-à-dire, à une époque qu’on appellera « la Bataille d’Alger », et où les pouvoirs de police, comme le pouvoir militaire, étaient entre les mains du général Massu.

Ce que dit la déclaration d’Emmanuel Macron ce jour-là est essentiel, et à plus d’un titre. Essentiel, parce que l’ouverture officielle des archives reste un acte symbolique important – même si, d’un point de vue plus concret, la famille Audin avait eu accès à de nombreuses pièces du dossier moyennant de multiples demandes de dérogation. Et aussi grâce au soutien, important, d’historiens dont les enquêtes dans les dédales d’une histoire officielle pétrie de faux semblants et de contre-vérités ont à la fois nourri la connaissance que la famille avait, et donné de la notoriété à ce cas singulier.

C’est le cas en particulier du travail de Sylvie Thénault, qui a enquêté de longues années sur ce qui était devenu l’ « Affaire Audin », et soutenait dès 1999 une thèse intitulée « La Justice dans la guerre d’Algérie » (sous la direction de Jean-Jacques Becker). C’était le cas aussi, avant elle, de Pierre Vidal-Naquet, dont le tout premier travail d’historien remonte justement à ces recherches autour de la disparition de Maurice Audin. Dès mai 1958, pas même un an après sa disparition, les Editions de Minuit publiaient sous sa signature et malgré la censure, L’Affaire Audin.

Mais si les mots qu’a prononcés Emmanuel Macron le 13 septembre 2018 chez Josette Audin sont si essentiels, c’est surtout parce que le texte de cette déclaration est formidablement ciselé. On le retrouve sur le site de l’Elysée un an plus tard. En inscrivant « la disparition » de Maurice Audin entre guillemets, les mots d’Emmanuel Macron signent, immédiatement, une distance avec ce qui fut longtemps la version officielle, puis finalement quelque chose de l’ordre d’un implicite refoulé.

Fable, mise en scène et falsification

Non, Audin n’a pas vraiment « disparu » : il est mort. Josette Audin s’en était du reste convaincue très tôt, alors qu’elle et leurs trois jeunes enfants étaient sans nouvelles de Maurice depuis 11 juin 1957, et tandis que les autorités à Alger lui racontaient la fable d’une évasion en jeep qui aurait eu lieu dix jours plus tard. Le 4 juillet, il n’a pas été arrêté depuis un mois qu’elle a déjà déposé plainte pour « homicide volontaire ». Cette plainte, qui se soldera en 1962 par un non-lieu du fait des amnisties prononcées à l’issue de la guerre d’Algérie, marquait le début d’un âpre combat pour faire reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans sa mort, en dépit des détails qui font toujours défaut.

En reconnaissant l’existence de ce « système », dont on sait aujourd’hui qu’il a été généralisé à toute l’Algérie, bien au-delà de la seule « Bataille d’Alger » à la main du général Massu en 1957, Emmanuel Macron a universalisé le cas Audin. Puisque « système » il y avait eu, ce n’était plus seulement de Maurice Audin qu’il était question. C’est-à-dire, pas uniquement du parcours singulier d’un Algérien né en Tunisie et d’origine européenne, universitaire de métier. Et qui donc n’était pas « un musulman », « un indigène », comme on disait alors dans la France coloniale. Il devenait aussi question de tous les disparus du fait des forces de l’ordre françaises. Ceux-là sont des milliers. On ignore le nombre exact, notamment faute de reconnaissance, et parce que ces chiffres font depuis longtemps l’objet d’une bataille politique par-delà la Méditerranée (à la hausse côté Algérie, à la baisse côté France). Mais aussi faute d’accès aux archives. En 1972, dans la même archive radiophonique, invité de l’émission Notre Temps, Pierre Vidal Naquet esquissait déjà un décompte dont il mesurait l’imperfection :

Maurice Audin était un universitaire, un communiste et un français, c’est parce qu’il était un universitaire, communiste et français que l’émotion a été vive dans une partie de l’opinion publique. Autrement dit, nous avons dû alors, pour mener la campagne contre la torture, prendre appui sur un cas qui n’était pas typique car des ‘Audin’ il y en avait beaucoup d’autres […] 3024 affaires similaires ont été comptabilisées entre janvier et septembre 1957, dont la majorité était composée de musulmans.

Dans sa déclaration de septembre 2018, Emmanuel Macron reconnaît prudemment qu’on déplorait « du reste » des « disparitions » de tous côtés pendant le conflit. Avant de promettre une « dérogation générale » pour « la libre consultation tous les fonds d’archives de l’Etat qui concernent ce sujet ». Sans une telle dérogation, il faut par exemple attendre 75 ans pour avoir accès à tout ce qui touche à des affaires portées devant les tribunaux ou à des enquêtes de police judiciaire… sous réserve, toutefois, que les documents ne soient pas classés « secret défense ».

Douleur rentrée et tamis social

Longtemps, l’Etat français s’est abrité derrière la possibilité, en droit, de demander cette dérogation individuelle pour accéder avant l’heure à des documents conservés. Sauf que ça suppose encore d’en faire la demande. Or les disparitions extra-légales font par définition peu de traces, et aucun inventaire exhaustif ne permet à ce jour aux familles de se figurer précisément ce qui peut bien dormir dans les cartons au sujet d’un père ou d’un frère dont la trace se perdrait un jour en Algérie avant 1962.

L’universitaire algérien Amar Mohand-Amer, spécialiste de la guerre de libération nationale, dit bien la douleur rentrée et le deuil si difficile à faire faute de traces. Il dit surtout ce qu’une démarche pareille qui consisterait à solliciter auprès de l’administration française une dérogation individuelle peut supposer comme ressources faramineuses. Faire cette démarche implique du temps, parfois de l’argent, mais aussi de se sentir à l’aise, aussi bien avec la langue française qu’avec les institutions. Autant d’obstacles qui entravent toujours, très concrètement, l’accès aux archives pour les proches des disparus, 57 ans après la signature des accords d’Evian. C’est pour cette raison que l’engagement d’Emmanuel Macron en faveur d’une « dérogation générale » est si important.

Un an a passé depuis ces mots d’Emmanuel Macron chez Josette Audin. Entre-temps, la veuve de Maurice Audin est décédée à l’âge de 87 ans, en février 2019. Et aucune décision n’est venue prolonger cet engagement présidentiel à « encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre d’Algérie, français et algériens, civils et militaires » moyennant cette dérogation générale. En un an, aucune circulaire n’a pulvérisé le verrou sur ces archives, comme cela avait pu être le cas avec une vingtaine de dérogations générales qui ont pu être décidées depuis les années 70 – principalement, pour des fonds qui ont trait à la Seconde guerre mondiale.

Le 20 septembre 2019, dans une journée d’études consacrée à ces disparus du fait des forces de l’ordre françaises pendant la guerre d’Algérie, Jean-Charles Begague, du Service interministériel des archives de France, pariait sur « une prochaine dérogation sur les rails ». La chose serait imminente à l’entendre. Il venait surtout éclairer les atermoiements par la sensibilité du dossier :

Cette fois, cette dérogation touche plus que toute autre, à l’intime. Elle interroge des mémoires de la guerre, des mémoires contrariées, parfois contraires […] Il était nécessaire de sous-peser la sensibilité de ces ouvertures – je parle volontairement au pluriel. Ouvrir les archives relatives à Maurice Audin ou à ceux qui sont disparus dans la même conjoncture d’une part ; ouvrir les archives des harkis de l’autre, dont certaines informations peuvent toujours porter atteinte à la sécurité de leurs descendants ; ouvrir certaines archives qui portent atteinte au secret médical… soulèvent des problématiques différentes, des sensibilités différentes à étudier au cas par cas. Pour cette ouverture l’administration des archives a donc choisi une réponse adaptée, en plusieurs temps.

Tampon secret défense

Dont acte ? Voire. Sur le terrain, dans les services d’archives, des archivistes alertent sur la lenteur du processus, et des freins colossaux. La conservatrice Caroline Piketty souligne ainsi qu’une véritable usine à gaz, qui s’ajoute à une certaine culture de l’Etat, entrave l’accès aux archives. Ces freins sont méconnus du grand public car ils conjuguent, ensemble, une vraie technicité juridique, des codes archivistiques bien spécifiques, et parfois une volonté de traîner des pieds. En effet, ces fameuses dérogations supposent encore que les documents auxquels on donnerait accès soient déclassifiés par l’autorité qui les a produits (ou en tous cas, l’institution qui en est l’héritière). C’est-à-dire que cela implique que le secret de la défense nationale soit levé, au coup par coup, pièce par pièce, avec l’aval des autorités concernées. Autrement dit, un verrou puissant… et un verrou qui entrave drastiquement l’accès à autant de fonds d’archives susceptibles de crever un silence obstiné.

Pis : l’historienne Sylvie Thenault qui, elle, a pu consulter de larges pans d’archives à la faveur de ses recherches sur Maurice Audin, explique qu’on a aussi classifié massivement « des documents produits par le mensonge ». C’est-à-dire, autant de contre-vérités, de dissimulations et de vérités falsifiées à l’instar du simulacre d’évasion de Maurice Audin. Tous ces leurres ayant été tamponnés en rouge au sceau du secret défense par les auteurs des faits ou leur hiérarchie, on se retrouve bien souvent face à une absurdité quand on ouvre des cartons, pour que les documents y figurent encore, sachant qu’un vaste écrémage avec mise à l’écart sous enveloppé cachetée a toujours cours. Dans les fonds correspondant à l’affaire Audin, ce sera par exemple un faux avis de recherche produit dès lors qu’on avait déguisé son assassinat en évasion : qui dit évasion, dit avis de recherche… et donc une pièce au dossier, mais une pièce parfaitement illusoire !

Concernant seulement Alger, ce sont ainsi des milliers de cas qui se retrouvent aujourd’hui flanqués d’un interdit qu’on peut créditer, au général Massu en personne, délégataire de tous les pouvoirs de police à l’époque – ou à ses hommes. Pour autant, si une partie de ces archives sont mensongères et parfois mises en scènes, ce serait faux de dire qu’on n’y trouve rien. Comme on aurait tort d’imaginer que ces disparus algériens se sont instantanément volatilisés dans les replis de l’histoire de France, et les fossés de notre mémoire collective, sans laisser aucune trace.

Certes, le cas de Maurice Audin est sans doute singulier puisqu’il a d’emblée fait l’objet de nombreuses recherches « à chaud » et même de procédures judiciaires – notamment après que Henri Alleg a témoigné savoir qu’il avait été torturé. Mais à la même époque, d’autres familles demeurées plus anonymes se sont, elles aussi, rapprochées de l’administration française pour réclamer des nouvelles, savoir dans quelle prison un mari, un père ou un frère avait bien pu être conduit. Pareille démarche devant l’administration coloniale à une heure de grande répression n’était pas sans exiger une aisance rétrospectivement sidérante, mais aussi une part de courage non négligeable. En effet, se signaler, c’était évidemment déclarer un lien avec un suspect a priori.

Pourtant, un tiers des familles de disparus pourraient bien avoir entrepris une telle démarche. En seulement trois mois durant « la Bataille d’Alger », cela représenterait déjà à peu près 500 cas. Un tiers ? Le chiffre est étonnamment précis, au regard de l’épais brouillard qui recouvre de vastes pans de ce chapitre. Mais c’est qu’au sein de l’administration, des employés ont aussi documenté ces requêtes de proches, au cœur de l’événement, et même tenté d’estimer le ratio de familles qui se manifestaient. Ce faisant, ils ont à leur tour laissé des traces imparfaites, frustrantes, qui ne permettent pas de saisir la totalité du phénomène… mais des traces tout de même.

L’autre « J’accuse » : 1972

Parmi ces traces, plusieurs tentatives inabouties de dénombrer les disparus, dès les années 50, alors que la guerre d’Algérie n’est pas encore entrée dans sa cinquième année (elle en fera huit ans en tout). A l’origine de ces décomptes, on trouve aussi bien Paul Teitgen, qui officiait encore sous les ordres de Robert Lacoste comme secrétaire général à la préfecture d’Alger et signait les assignations à résidence, que des avocats acquis au FLN. Quatre d’entre eux publieront un début d’inventaire dans Le Cahier vert, publié sous le manteau en France aux Editions de la Cité par Nils Andersson, et chapeauté par Vidal-Naquet qui écrivait :

MM. Jacques Vergès, Michel Zavrian et Maurice Courégé, avocats au barreau de Paris, rendent public, sous le titre le Cahier vert, une liste de 175 cas de « disparitions » d’Algériens musulmans. Tel qu’il est ce document est déjà par lui-même impressionnant. Écartons immédiatement – bien que M. Debré ne l’ait pas encore formulée – l’hypothèse d’une fabrication de toutes pièces. Les noms cités, les références d’état civil, les adressent permettent aux autorités compétentes de faire rapidement les enquêtes nécessaires. De plus, des documents émanant des sources les plus officielles : cabinet du général Salan, du général Massu, préfecture d’Alger, jalonnent la liste des disparus. Au reste, c’est parce que Me Vergès recueillait les témoignages de femmes et de mères de disparus qu’il a été expulsé le 14 août dernier d’Alger.

Dans la plupart des cas, les disparitions sont anciennes. Si quinze d’entre elles seulement sont postérieures au 13 mai 1958, cela ne signifie pas qu’il faille être optimiste : les plaignants, dans l’immense majorité des cas, ne se sont adressés à des avocats connus pour défendre fréquemment les membres du FLN, et pour ne pas craindre le scandale, qu’après s’être épuisés vainement en démarches auprès des autorités officielles ou para-officielles telle l’Association pour la formation de la jeunesse qu’anime Mme Jacques Massu. Il faut écarter aussi l’hypothèse suivant laquelle les disparus, ou du moins un certain nombre d’entre eux, auraient rejoint l’ALN. La famille d’un combattant algérien a plutôt intérêt, en effet, à garder le silence…

En 1972, on n’a toujours pas renoncé à essayer de compter : cette année-là, l’écrivain Jules Roy confronte le général Massu avec un texte, J’accuse le général Massu. C’est son si puissant « Où sont-ils ? » dont voici un extrait :

Où sont-ils, les journaliers de la rue Annibal, les boulangers, les manœuvres et les dockers de l’impasse du Palmier, les comptables et les magasiniers, les bijoutiers et les laitiers de la rue de la Lyre, les conducteurs et les receveurs de trolley-bus de la rue Caton, les commerçants, les chauffeurs, les imprimeurs de la rue des Coulouglis, les instituteurs, les maîtres d’internat, les médecins et les infirmiers de la rue de Chartres, les menuisiers et les coiffeurs de la rue Kléber, les cafetiers de la rue Bruce, les jardiniers de la rue du Sphinx, les cordonniers de la rue du Chat, les employés d’administration, les caissiers de la rue Salluste, les chauffeurs de taxi de la rue des Abencérages et de la rue du Divan, les bouchers de la rue du Centaure, les gargotiers, les marchands de légumes de la rue Jugurtha, les cheminots, les épiciers, les brocanteurs de la rue Marengo, les laitiers, les forains, les pâtissiers, les tailleurs de la rue de la Gazelle, les fleuristes, les miroitiers, les camelots et les plombiers de la rue de la Girafe et de la rue des Lotophages, tous ceux que vos bérets rouges, vos bérets noirs ou vos bérets bleus allaient cueillir parfois dans les bains maures ou dans les mosquées, déversaient dans les chiourmes de Beni-Messous et de Ben Aknoun, enfermaient dans les grottes de vos villas des hauts d’Alger et du Sahel, enchainaient quelquefois par le cou et par les mains les uns aux autres comme des bêtes et interrogeaient pendant des nuits et des nuits avec des tenailles, des électrodes et des cigarettes, tous ceux que vous arrêtiez parce qu’ils étaient trop bien habillés ou qu’ils avaient une tête qui ne vous revenait pas, que vous battiez jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent, que vous entassiez dans ce que vous appeliez des centres d’hébergement munis de souterrains et d’abattoirs ou que vous transfériez dans vos ateliers de la Corniche et de l’allée des Mûriers, oui, où sont-ils ? Où sont les quatre-vingt-dix malheureux asphyxiés au printemps 1957 dans des cuves à vin de quelques domaines de la Mitidja, et comment se nomment ceux qu’on trouvait sur les plages et sur les brise-lames du port, ligotés dans des sacs ? Où sont-ils, ceux que parfois, quand un avocat demandait de leurs nouvelles, vous déclariez avoir remis en liberté ou ne figurant pas sur vos fichiers, ou enfuis ? si nombreux que la préfecture d’Alger et certains secteurs avaient dû imprimer des circulaires pour répondre que les enquêtes n’avaient pas permis de retrouver leur passage, ceux à propos desquels Mme Massu, présidente de l’ « Association pour la formation de la jeunesse », demandait des autorisations de visite, les jeunes, les vieux les pères de famille et les orphelins, les garçons dont les mères folles de douleur venaient pleurer en silence devant les commissariats de police et les casernes ?

Au final, une litanie de chiffres et une kyrielle de fantômes qui racontent une quête impossible : évaluer, documenter, répertorier l’ampleur d’un système largement passé sous le seuil de la légalité. La tâche est d’autant plus incertaine que la plupart de ces actions furent extra-légales, et en partie dissimulées aux représentants administratifs d’un Etat français dépassé sur son flanc militaire. Une bonne partie des archives ont de surcroît été détruites dans la foulée du coup d’Etat du 13 mai 1958. Autant d’éléments qui expliquent que l’histoire de ces disparitions ait conservé des trous béants.

Histoire d’un fichier secret

Pourtant, tandis qu’il cherchait les archives personnelles de Paul Teitgen dans les fonds des archives coloniales à Aix-en-Provence, l’historien Fabrice Riceputi a découvert un document différent, en janvier 2018. Non plus une énième tentative de dresser l’inventaire impossible de ceux qui semblent s’être évaporés. Mais une archive singulière : un fichier interne à la Préfecture d’Alger, qui indexait les requêtes des familles venues demander des nouvelles d’un disparu auprès de fonctionnaires qui, ensuite, interpellaient l’armée pour tenter d’en savoir plus. C’est au Service des liaisons nord-africaines (SLNA), organe chargé du renseignement politique sur les « Français musulmans », qu’on avait confié cette double collecte : à la fois les requêtes des familles, mais aussi les relances à l’armée sur le sort des personnes portées disparues.

Ce document est assorti de quelques notes de service, où l’on apprend par exemple que pour 70% des cas, les parachutistes n’étaient pas en mesure de dire réellement ce que l’intéressé avait pu devenir – soit parce qu’ils s’y refusaient, soient parce qu’ils en étaient, au fond, bien incapables. Ce fichier est lacunaire : Fabrice Riceputi a compris en fouillant ces cartons que l’inventaire des requêtes avait continué au-delà de la seule année 1957 – sans qu’apparemment la trace matérielle n’en soit conservée. Il n’en est pas moins d’une grande valeur, pour bien des familles qui souvent n’ont jamais vu seulement figurer le nom de leur proche disparu sur aucun papier à en-tête de l’Etat français. Avec ce listing, c’est l’existence d’une inquiétude enregistrée par la puissance coloniale qui se trouve gravée pour de bon.

Au lendemain de la déclaration d’Emmanuel Macron chez Josette Audin, le site 1000autres.org (sous-titre : « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers ») a vu le jour sous la houlette de Fabice Riceputi, rejoint par l’historienne Malika Rahal, qui travaille notamment dans le cadre d’un projet d’habilitation à diriger des recherches à comprendre en quoi 1962 fait barrage à la connaissance historienne. Ensemble, ils ont mis en ligne et passé au peigne fin les 854 cas listés dans l’archive déterrée par Fabrice Riceputi, et dont les deux historiens parlent comme d’un « instrument de recherche ». Car pour bon nombre de familles qui n’ont jamais demandé de dérogation individuelle, c’est le tout premier pas d’une quête enfouie. Le 20 septembre, durant la journée d’études sur les disparus algériens du fait des forces de l’ordre, ils étaient ainsi plusieurs à prendre la parole, émus, et dire qu’ils n’avaient jamais évoqué publiquement l’histoire de ce parent dont ils n’entendirent jamais plus parler.

En français et en arabe, 1000autres.org a diffusé un appel à témoignages pour que les survivants ou les familles disent si ces « Maurice Audin anonymes » étaient bel et bien disparus.

Un an après la mise en ligne, Malika Rahal explique que des bribes ont afflué d’un peu partout : des souvenirs précis de l’arrestation, parfois des photos, quelques avis de recherche publiés dans la presse de l’époque, des échanges de courriers avec l’administration plus rarement… Autant d’éléments qui complètent les informations que livrait déjà le fichier préfectoral : âge, profession, adresse, genre, et parfois le lieu où ils ont été internés. Et qui permettent de confirmer, pour l’heure, la disparition de 270 d’entre eux, rien que pour le Grand Alger, en 1957.

Disparus français, disparus algériens : un accès asymétrique

Rendre ce document public est un geste important, notamment parce que les archives sont si difficiles d’accès. En tous cas pour les proches de disparus algériens. Car s’il serait absurde de nier la souffrance et la disparition, réelle, de nombreux Français d’origine européenne à la même période, le fait est que l’accès aux archives de cette histoire demeure asymétrique. En 2004 en effet, la direction des Archives décidait par exemple de mettre à la disposition des familles qui en faisaient la demande le dossier que les autorités françaises avaient constitué après les accords d’Evian, dans l’espoir de retrouver la trace de ces civils européens disparus pendant la guerre d’Algérie et dans les mois qui suivront. Quand on fouille dans les sommaires de La Gazette des archives, on retrouve en 2015 un article signé de l’archiviste Anne Liskenne qui nous renseigne sur la manière dont l’administration française a dédié des ressources pour documenter ces disparitions d’Européens. Concrètement, ce furent une première étape consacrée à la recherche de noms, puis des efforts pour localiser les dossiers et, pour finir, « deux chargés de mission mis à disposition de la direction des Archives du ministère des Affaires étrangères pour réaliser une base détaillée » qui sera finalement mise en ligne. L’article précise que « la mission interministérielle aux rapatriés et les associations se firent le relais de l’accessibilité désormais entière aux dossiers pour les familles et les ayants droits des disparus ».

Rien de comparable n’existe pour les disparus algériens. Or ce “deux poids deux mesures” que dénoncent de longue date des historiens engagés aux côtés du comité Audin, comme Gilles Manceron, a non seulement des effets dans l’accès concret aux archives. Mais il a aussi des conséquences mémorielles. Pouvoir documenter, avec l’aide de l’administration, une histoire, c’est aussi pouvoir y puiser des ressources pour la raconter. Ainsi, les enfants de Moktar Boucif n’ont-ils aucun élément sur les circonstances de la mort de leur père, directeur d’école dans la région de Mascara et membre du parti communiste algérien, qui militait pour l’indépendance. Aujourd’hui à la retraite, Senouci Boucif se souvient de l’arrestation de son père, sur le coup de deux heures du matin et d’une ultime image de lui, à travers les barbelés d’une caserne où la famille avait appris qu’il était détenu. Puis plus rien. Il avait sept ans.

Or en 2017, un livre publié par une certaine Maïa Alonso, qui vit dans le Sud Ouest de la France et qui a elle-même grandi en Algérie dans les milieux européens, est venu réveiller l’absence… et l’absence de traces. Dans son livre, l’auteure évoque en effet Moktar Boucif, très largement – et c’est la première fois. Mais elle écrit noir sur blanc qu’il est le « commanditaire d’un odieux assassinat », perpétré contre Félix Valat, le maire pied-noir du petit village où Boucif officiait comme directeur d’école, et où leurs enfants respectifs ont grandi. 

A l’époque, l’histoire fera grand bruit, et les trois fils de l’édile restent profondément traumatisés par le double assassinat de leur père et de leur mère, sous leurs yeux. C’est aussitôt après cet assassinat un jour d’avril 1958 que Moktar Boucif sera arrêté. Assez pour publier, sans contrepoint, qu’il est cet assassin sanguinaire, ce traître sans foi ni loi, qu’on découvre sous la plume de l’auteure ? C’était, de fait, une version largement partagée à l’époque par l’armée française.

Des documents consignés dans les archives militaires peuvent l’avoir affirmé, et enclore cette version à charge dans un sanctuaire de papier. Moyennant dérogation, ces archives sur les circonstances de l’assassinat de leurs parents peuvent être consultées par les enfants de Félix Vallat. Mais quel statut leur accorder dans le récit de l’événement, tandis qu’aucun document n’est accessible pour raconter, aussi, l’emprisonnement puis l’assassinat du militant algérien, auquel l’Algérie indépendante accordera a contrario le statut de martyr ? Alors que la bataille mémorielle reste vivace de part et d’autre de la Méditerranée et que le nombre de morts même est objet de controverses, l’accès aux archives reste un enjeu massif, cinquante-sept ans après la fin de la guerre d’Algérie.

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