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Politique

L’appel de Novembre, par Saïd Sadi

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Il y a 31 ans, le 5 octobre 1988, des jeunes désespérés, sans encadrement ni formation politiques ont laissé explosé leur colère dans la rue pour se rappeler au souvenir des dirigeants qui ont renié novembre. Bilan : plus de cinq cents morts.

Faute d’avoir été analysé avec courage et responsabilité, l’événement a été instrumentalisé pour régénérer le système.

L’opération a produit ce que devaient produire les manipulations tacticiennes prévalant dans les moments historiques charnières : un chaos qui a failli effacer l’Algérie.
La révolution du 22 février risque-t-elle de connaître le même sort que les autres soulèvements populaires ayant exigé le changement ?

Pour l’instant, les semaines se suivent et se ressemblent. D’un côté un peuple en marche vers son destin ; de l’autre un pouvoir décadent qui multiplie les arrestations pendant les manifestations mais pas seulement. Des Algériens sont enlevés par des tontons macoutes dans les cafés ou dans la rue. Stratégie vaine et folle qui veut semer dans la société une terreur qui cache mal la panique habitant le sérail. Un pouvoir affolé est toujours privé du minimum de lucidité, vertu capitale dans les grands basculements politiques. L’Histoire ne manque pas d’exemples où un peuple décidé à se réapproprier son avenir demeure invisible pour les tyrans.

En novembre 1954, l’administration coloniale française n’a vu qu’un coup de tonnerre dans un ciel serein. On se souvient du couple Ceausescu donnant des ordres au peloton d’exécution quelques secondes avant que les balles ne le fauchent.

Le dictateur tunisien Ben Ali, dopé par un entourage vénal, ne fut pas capable d’entendre un pays en éruption généralisée. Décollant en catastrophe, son avion n’a même pas eu le temps de préparer son plan de vol. Plus près de nous, dans l’une de ses dernières missives, Bouteflika, confiné dans un univers familial prédateur, avait salué des manifestations qui, selon lui, attestaient de la liberté d’expression qui prévaut dans un pays libéré par ses réformes. Un délire.

Il semble bien que le chef d’état-major soit prisonnier des mêmes aveuglements. Les postures hebdomadaires du vieux soldat sont une opérette tragi-comique. Les protections recherchées à travers le port de l’uniforme et les radotages émis à partir des casernes sont ses boucliers. Ce monde pathétique, factice et sans connexion avec le réel est son refuge d’où rien ni personne ne peut l’extraire. Il est donc illusoire d’essayer de lui faire entendre raison.
A ce stade de rupture morale et psychologique, la seule réflexion qui vaille est celle qui peut prévenir des coûts humain et politique trop lourds après la chute du régime.
La décision irréfléchie d’un homme traqué conduit généralement à l’irréparable.
Pour tout patriote, le défi est d’éviter que ces malheurs arrivent.

En terme politique, le grand risque est la tentation du bradage de la révolution. Des acteurs intéressés ou simplement victimes d’une histoire personnelle qui se confond avec celle du pouvoir sévissant depuis 1962 ne désespèrent pas de pouvoir faire rétrograder l’appel au changement de système vers un changement de clans.

A qui s’adresser et comment procéder pour faire aboutir une dynamique citoyenne qu’il faut d’abord protéger de l’usure banalisante et des dévoiements ?

Les premières personnes impliquées sont les candidats potentiels ou déclarés à l’improbable « élection » du 12 décembre.

Comment peut-on postuler à un scrutin massivement rejeté par le peuple ? Plus concrètement, qu’est ce qui peut persuader un candidat qu’il pourra faire campagne dans un pays où les ministres sont persona non grata ? Enfin, comment exercer son autorité contre le peuple, si tant est que l’élection puisse se dérouler ?

Le deuxième groupe qui doit se sentir interpellé est celui qui conseille, oriente ou protège le chef d’état-major. De là où ils observent la vie publique, ils ne peuvent pas ne pas avoir saisi la profondeur de l’aspiration au changement, l’unanimité populaire qui la porte et la détermination qui l’anime. Les milliers de jeunes qui croisent ostensiblement leurs poignets pour dire qu’ils n’ont pas peur d’être menottés alors que leurs camarades viennent d’être appréhendés délivrent là plus qu’un défi ; ils exercent une liberté à laquelle ils ne renonceront plus jamais.
Aux uns et aux autres, il faut rappeler qu’aucune ambition, aucun intérêt personnel ne peut justifier l’hypothèque de l’avenir d’un peuple. Et si ces considérations leur sont inaudibles, ils peuvent au moins comprendre qu’ils sont les passagers d’un navire qui tangue et que leur propre survie commande de monter dans la dernière chaloupe avant le naufrage.

Ceci pour ce qui est du pouvoir et ses affidés.

Il reste à répondre à la déjà vieille question de savoir par quelle stratégie la révolution peut faire concrétiser au mieux et au plus vite son objectif de refondation nationale.

Jusque-là, et contre toute attente, la mobilisation a globalement tenu et la dynamique unitaire a résisté aussi bien aux manœuvres de division qu’aux abus répressifs. Un miracle est toujours rare et précieux. C’est pour cela qu’il ne faut pas trop lui en demander.

Des actions diversifiées et pacifiques sont à même d’augmenter la pression sur le pouvoir afin d’écourter ces périodes grises propices aux provocations. Face aux kidnappings ordonnés par des dirigeants hantés par le doute, la colère est de plus en plus perceptible dans la rue. Mieux vaut assumer des luttes pacifiques à la hauteur des enjeux dans la discipline que de les subir dans le désordre.

Signe d’un destin pour lequel s’alignent toutes les planètes, le premier novembre tombe un vendredi. On sait qu’en 1954 ce déclenchement fut décidé contre les avis de notabilités qui décrétaient que l’insurrection était une erreur sinon une faute politique. Aujourd’hui, des messages sont postés pour que soit observée une grève générale la veille de cet anniversaire salutaire pour la nation. Ce serait une belle façon d’honorer la commémoration de ce repère majeur de notre histoire contemporaine et de lancer la campagne contre un simulacre électoral qui est l’exact contraire de son message.

Saïd Sadi

N.B. : L’humour étant l’une des armes les plus efficaces et les plus délicieuses de la révolution du 22 février, je ne résiste pas au plaisir de partager cet échange. Sur la toile, des intervenants qui ne sont pas toujours des mouches électroniques, s’évertuent à diaboliser toute action susceptible de mieux faire avancer la révolution. Les arguments de ces abonnés aux luttes de canapé sont des plus spécieux. Une grève va porter atteinte à l’économie (qui serait donc si performante), elle va gêner le citoyen qui a besoin d’un document délivré par l’administration ou encore il suffit d’attendre car, assurent-ils, les modernistes de l’armée vont bientôt assumer la révolution…Ces invitations à la passivité sont formulées en même temps qu’est vigoureusement proclamée la nécessité d’abattre le régime. Voici la réponse adressée par l’un de ces internautes à l’un de ces vacanciers politiques : moi j’adhère à ces luttes confortables qui promettent tout sans risque ni effort. Je propose d’ailleurs de remettre les marches à plus tard dans la journée. Le temps de finir ma sieste.
Le 06 octobre 2019.

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