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Peut-on tout privatiser ?

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On nous disait que « la privatisation n’est pas une finalité idéologique mais un moyen de retour à la croissance et à la création d’emplois etc. » Elle aurait donné « une grande efficience de l’économie ».

Pour asseoir cette théorie, les difficultés qui ont affecté le secteur économique public ont servi d’argument clé pour justifier son démantèlement. Il porterait en lui les causes de ses carences, nous a-t-on dit. A ce titre, un chiffre est beaucoup cité, il porte sur le coût de l’assainissement des entreprises publiques qui aurait coûté au Trésor public plus de 40 milliards de dollars entre 1971 et 2007.

L’addition est faite pour impressionner. Il faut remarquer qu’elle court sur 36 ans et suggère qu’il aurait fallu fermer les usines et les services concernés au lieu de « dilapider » autant d’argent. Alors qu’il faut surtout remarquer que la période considérée intègre la mise en œuvre des plans de développement du pays et les premiers pas de son industrialisation.

Il faut encore remarquer que c’est durant cette période que l’économie privée a connu son essor et que ses opérateurs et ses capitaux sont sortis des flancs de l’Etat, sans lequel et sans son secteur public, le secteur privé aurait vivoté dans l’artisanat et le petit commerce. Sur 36 ans, avec un peu plus de un milliard de dollars par an, l’Algérie a changé de visage et a permis à des millions de familles de ne pas être exclues et de continuer à se maintenir dans le tissu social.

Par ailleurs, le démantèlement au profit d’une « privatisation salutaire » aurait permis de « substituer des critères de gestion économique à des critères politiques ». Comme si la libéralisation ne relevait pas, elle aussi et surtout, du politique, que les capitaux publics étaient condamnés à être gaspillés et que les capitaux privés, qui d’ailleurs ne se sont pas manifestés, étaient assurés de croître et de prospérer.

La crise économique mondiale est venu à point nommé dévoiler les risques encourus, tempérer les ardeurs et permettre l’ouverture d’un débat. Ce débat devrait en premier lieu porter sur le devenir des infrastructures de base, qui sont les principaux instruments de régulation économique et sociale.

L’exemple de la production et la distribution de l’électricité et du gaz est l’un des plus édifiant, parce qu’il touche à une fonction très sensible et dont l’influence multidimensionnelle est vitale. Le sort de ce secteur n’est pas encore tranché dans les pays les plus avancés, ce qui prouve que la prise de risque est jugée délicate. Il constitue ainsi le bastion de la résistance de la rationalité économique et sociale aux vents étasuniens porteurs du « tout privé ».

La résistance repose sur la question du service public et de la nécessaire régulation que l’Etat doit assumer. Il en va, d’abord, de la stabilité et de la sécurité du pays. Il en va ensuite du fonctionnement des appareils économique et institutionnel. Le problème n’est pas tant la question de la rentabilité (dont il faut définir la nature) que celle du pouvoir décisionnel sur la continuité et la qualité de service et sur les prix de l’énergie face à des abonnés captifs.

Lorsque la rentabilité financière est mise en avant, c’est pour masquer les conséquences dramatiques que les règles commerciales peuvent et vont nécessairement provoquer, quand « l’usager » est transformé en « client ».

On peut faire admettre qu’un hôpital ou qu’une école coûte trop cher en raccordement et refuser de les desservir. On peut aussi décider d’économiser sur l’entretien de lignes ou d’installations et ne pas être responsable de la paralysie de villes et de régions entières, on peut encore revendiquer d’augmenter intempestivement les prix et déséquilibrer l’ensemble des budgets, sans préjudices des impacts que cela peut avoir sur l’économie dans son ensemble.

C’est pourquoi des États qui ont concocté des projets de privatisation de leurs entreprises d’électricité ont prévu de maintenir la majorité du capital entre leurs mains. Ceci a pour effet de faire refuser ou hésiter les actionnaires privés, car le capital ne souffre pas la contrainte, aussi douce soit elle.

Ce qui est arrivé, en 2001, en Californie est le cas de figure qui illustre au mieux ce qui peut advenir de la privatisation de l’énergie, de surcroît dans un pays comme l’Algérie dont l’intégration intersectorielle est des plus faibles. Pour faire le maximum de bénéfices, une société privée a naturellement utilisé au maximum ses capacités de production et a pu ne pas se soucier des besoins supplémentaires qui peuvent se manifester, aux heures de pointe ou durant les périodes de fortes demandes. Une panne gigantesque a alors frappé toute la région Ouest pendant plusieurs semaines. Le gouverneur de l’époque, Gray Davis, a été contraint de signer un texte préconisant un emprunt de 10 milliards de dollars pour financer des contrats à long terme avec les fournisseurs d’électricité. L’État deviendra le principal acheteur d’électricité qu’il revendra aux usagers. Retour de l’Etat donc. Mais cela n’a pas empêché les coûts de cette panne de jouer un rôle non négligeable dans le déclenchement de la crise financière qui a affecté l’économie étatsunienne. Une application de la formule en vogue « socialiser les risques et privatiser les profits ».

A côté, au Canada, le démantèlement de Hydro One, avec son cortège de hausses de tarifs exorbitantes, a forcé le gouvernement ontarien à débourser, en 2002, 110 millions de dollars pour compenser l’écart entre un gel de tarifs qui s’imposait et le prix non réglementé auquel le gouvernement s’était engagé auprès de producteurs d’électricité privés.

Tous les autres services publics sont aussi fragiles quand ils sont déviés de leur mission de structuration et d’animation de la société en étant transformés en marchandise. Alors que, justement, ce n’est pas entièrement prouvé pour le secteur industriel, on veut faire admettre que les transports publics (étatisés dans les grandes villes, aussi bien aux Etats Unis que dans les pays européens), l’université, la poste, les routes, l’eau… doivent être confiés au lois du marché. Nous n’imaginons pas un instant ce qui peut se produire si la multitude de transporteurs qui écument nos villes, sans contrôle et sans coordination, cessent de travailler. Ce qu’ils font à l’occasion de n’importe quel événement qui dérange leur fréquence de rotation ou qui crée un « risque » pour leurs véhicules. Il faudra qu’un jour on comptabilise les coûts de la déstabilisation de l’Etusa (RSTA).

Une privatisation de l’Université algérienne (elle rampe déjà) se déclinera d’abord en limitation des effectifs et des moyens, en augmentation de la charge de travail et en exclusion de la grande majorité des candidats aux études supérieures.

Le danger est réel qui vient de ce que le propre des tenants du libéralisme est de s’y intéresser en tête de liste parce qu’ils sont juteux. Le danger vient aussi du mythe de la rentabilité et de l’efficacité du privé.

Il faut ajouter, pour conclure, que les « organes de régulation » chargés de surveiller le bon fonctionnement des opérateurs ne seront qu’un leurre lorsque l’on sait les capacités de notre administration à gérer notre quotidien le moins compliqué.

Ahmed Halfaoui

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