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Hirak : chronique d’une alternative en gestation

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L’Algérie renoue depuis le 22 février avec la contestation massive. Un phénomène cyclique de part les précédentes émeutes et soulèvements mais qui surprend cette fois-ci par son ampleur territoriale et son caractère pacifique. Le Hirak actuel est un aboutissement d’une accumulation de contradictions dans des régimes arrivant à bout de leur fonctionnement traditionnel et qui se heurtent à l’impossibilité de faire rupture pour passer à un stade de production rationnel. Un régime finissant qualifié de folklorique dans tout ce qu’il avait suscité en caricature dans l’opinion Algérienne. Il a surtout perdu toute crédit et on a assisté en direct à la chute d’une « dynastie » ayant atteint le haut de la pyramide et qui ne pouvait que descendre.

Néanmoins, et après le départ de Bouteflika, qu’en est-il de la relève et de l’alternative à donner à ce hirak ? Y a-t-il une alternative crédible ou coriace au niveau des programmes pour passer cette rupture tant attendue ou revenons-nous au contraire à une case de lutte traditionnelles et hégémonique comme au bon vieux temps » moyenâgeux » ? Hirak : chronique d’une alternative en gestation.

Une dynastie est-elle morte pour que vive une nouvelle ou est-ce une rupture sociétale avec toutes les anciennes contradictions générées par le regard dichotomique de l’Algérien entre le dogme et la raison ? Ce qui est sûr est que ce mouvement tarde depuis maintenant 6 mois à accoucher d’un regard structuré et stratifié en priorités quant à l’avenir du pays. Il est nécessaire alors de regarder à froid ce qui le caractérise dans ce qu’il a de micro social pour arriver à mettre un nom à se « blocage » .

1)- Une unicité et non une unité

Le 22 Février est une date désormais enracinée dans l’imaginaire collectif Algérien. Que ce mouvement réussisse ou pas, il marque une rupture imaginaire avec l’ancien système . Un peu comme Tiananmen qui, malgré sa non éclosion, a fini par basculer la Chine dans la mondialisation et une nouvelle ère capitaliste. Il a certes démarré en grande pompes le 22 Février mais il n’était pas aussi massif ce jour là. Pour cause, une frange non négligeable d’algériens laïques, agnostiques ou , tout simplement, non pratiquants ne croyaient pas à une alternative faite d’une sortie de prière du jour saint de semaine. Dans cette lancée, des vidéos de pratiquants tournant le dos aux prêches pro-gouvernementales des imams ont revigoré les sceptiques et , par là, le courant progressiste de la société qui a commencé à croire qu’il se passe quelque chose de subliminal dans les mosquées. En l’espèce moins de panurgisme à l’imamat dont le discours est téléguidé directement par les services du ministère des affaires religieuses. Les deux tendances se sont alors rencontrées le Vendredi suivant et les marches du 1er Mars ont été les plus abouties en désirs et en espoirs. Depuis les deux tendances continuent à se côtoyer dans ce mouvement dans une pudeur de se neutraliser l’une contre l’autre. C’est ce qui fait sa force par sa non division mais aussi ce qui explique ce caractère synthétique des revendications aux dépends de l’émergence d’un courant rationnel et structuré en idées.Un talon d’Achille dans cette unicité autour des valeurs générales mais une faiblesse dans ce qu’une révolution comporte en changement d’un système au sens anthropologique. Un système fait de nouvelles mœurs et de nouvelles pratiques.

2)- Une symbolique non exploitée

Un soulèvement ou une émeute ne sont pas seulement un énervement ou une jacquerie à coup de cailloux entre forces de l’ordre et peuple mais elle est aussi un moment de rêve et d’onirisme qui transcende l’individu et va dans la foule qui se met à rêver collectivement d’un destin pluriel. Ému= Émotion= Émeute comme dirait un vieux Français. Une inflammation émotionnelle en l’espèce où chacun perd une partie de ses capacités sensorielles pour cesser de constater et se projeter dans la solution belle ou moins belle soit-elle.

On est dans le désirs au sens freudien. Un désir qui fonde le projet et non une pulsion de marketing qui nous impose et nous créé un besoin. Une profondeur de voeux. La psychologie sociale est au centre de ces mouvements tant ils nous touchent au plus profond de nous mêmes. En ce sens des dates symboliques auraient pu faire éclore un projet de liberté et de justice à cette occasion. Le Vendredi 08 Mars a été une journée qui aurait pu nous faire réfléchir d’avantage à l’égalité homme/Femme car on ne peut rêver de démocratie qu’avec un statut égal de la femme à 100/100 de l’homme. On ne peut avoir une démocratie y compris avec une femme à 80 voir même à 90 % de l’homme. Le Vendredi 03 Mai, le mercredi 1er Mai auraient pu aussi être des rendez-vous de justice sociale et de liberté matérialisées dans la formulation de mesures claires et tangibles. Pour finir, le Vendredi 05 Juillet aurait pu être un jour à vulgariser la notion d’indépendance des institutions chères à tout état démocratique. Ce jour a été une réponse et non une réflexion détachée du discours officiel de L’armée, avec un chef d’état major qui ne cherchait qu’à maintenir une atmosphère d’affrontement binaire au dépend d’une endo- réflexion.

3)- Une classe moyenne très présente mais moins structurée dans ses intérêts

Dans une contribution au site Algeriepart j’ai déjà évoqué le rôle de la classe moyenne dans ce mouvement. Cette classe est le fruit des 15 années de politique d’offre sous Bouteflika et des nouvelles conditions urbanistiques de vie dans un modèle de famille restreint autour du père et de la mère et qui voit surtout la montée de l’épouse dans les prérogatives de la famille. La femme est désormais dans un rôle presque égal à l’homme dans l’éducation des enfants leur suivi l’acquisition des biens et même la protection. Une classe qui ne vit pas seulement du basique comme les classes défavorisées mais se tourne vers des modèles de consommations plus universels. Elle n’hésite pas à faire consommer à sa progéniture l’abstrait de l’art et du loisir. Du voyage à la danse artistique dont la Ballerine d’Alger est le symbole de ce mouvement. Cette classe ou l’enfant n’a pas vécu le patriarcat et ne reproduira pas sa violence et sa virilité à l’avenir. C’est cette classe inquiète de ses acquis qui est sortie massivement dans la rue. Néanmoins, elle se retrouve non-structurée et submergée par les postures radicales les plus en vue sur la scène. Pourtant les enjeux sont plus palpables pour elle. En effet ces franges ne vivent pas seulement du salariat mais ont acquis des biens et services leur assurant d’autres sources de revenus. Des bien comme l’immobilier qui peuvent chuter en prix ou en rente dans les années à venir ou si ce mouvement commence à se radicaliser sérieusement. Ça sera alors cette classe qui arbitrera et fera basculer l’opinion dans ce climat de stratégie de la tension entamé par le régime qui souhaite en découdre avec détours avec le peuple.

4)- Une opposition archaïque dans ses modes de légitimation des discours et des acteurs

Ce dernier point représente l’essentiel du blocage qui perdure dans ce mouvement. Une histoire me vient à l’esprit et qui résume cela. Ça se passe en Kabylie des années 30. Un normalien, ayant fini ses études et de retour enseigner dans sa bourgades natale, s’est mis à faire le politique. Il allait assister aux conseils et autres rassemblements.Son père; qui avait vendu ses terrains pour le former et l’envoyer à l’école; s’inquiéta alors en voyant ses tentatives d’exercice de la politique sans succès. Il l’appela et lui dit: « …Mon fils. Tu as terminé tes études à l’école mais maintenant, et avant d’entamer la politique il te faudra entamer les études dans la Djemaa… ».

En effet, les Djemaa sont codées et la parole n’est appréciée que quand elle vient de celui dont le lignage est puissant en forceps ou béni par la Zaouia. Nous vivons encore ces rapports d’allégeances et de légitimations de nos jours ou l’écoute ne va pas à la parole la plus rationnelle mais aux propos des jugés poids lourds même si celles-ci ne relèvent que de généralités, de populismes, de rêverie irrationnelle ou d’hystéries théâtrales autours de la légitimité de leurs auteurs. Cette chape de plomb concourt aujourd’hui à empêcher émergence d’une nouvelle classe politique pourtant ce mouvement annonce ouvertement la fin d’un système et de pratiques qu’un ancien acteur, même opposant, ne saurait incarner. Ce mouvement annonce comme sujet central l’Algérien dans la mondialisation comme nouvel éco-système induit par les mass médias et la consommation en produits abstraits comme la culture et le loisir. Ce qu’on consomme définit souvent notre imaginaire et spiritualité en quelques sortes si l’on veut imiter Nietzsche qui voit le sud-est Asiatique Bouddhiste par le fait de la consommation excessive de riz.

Pour finir, je dirai que ce qui se passe en Algérie depuis Février 2019 n’est pas un acte soudain mais la continuité des luttes et des actions de contestations entamées dès la remontée des prix du pétrole et les événements de 2001 en Kabylie. Région forte en densité de population et qui ressent le plus la disette. Cette parenthèse se refermera dès 2016 avec les grèves des médecins résidents et d’autres secteurs. C’est la chute des prix du pétrole après une onde haussière de 20 ans de rente. Dans ce sillage, la reconduction du pouvoir ne se fera pas avec éclats comme en Octobre 1988 mais dans la logique de ce qui suivra la prochaine présidentielle. En l’espèce un ajustement structurel sans précédent. Ceci participe à la posture autoritaire de l’armée observée en ce moment et qui ne souhaite pas donner de concession à l’opinion.

K. Ferhani

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