Connectez-vous avec nous

Politique

Saïd Sadi : blocage d’État, ouverture citoyenne

Publié

le

Nous reprenons ci-dessous une contribution de Saïd Sadi publiée sur sa page Facebook, intitulée « Blocage d’État, ouverture citoyenne ».

Ce 29e vendredi de manifestations confirme une évidence : la révolution ne faiblit pas. Les slogans sont toujours aussi incisifs sur le fond et précis quant au conjoncturel. La cinglante réponse du peuple opposée à la convocation du corps électoral prévue pour ce 15 septembre était prévisible. Seul le pouvoir s’enferme dans un déni échappant à toute logique. Et depuis le début de l’été, cet enfermement interroge la scène algérienne.

Au début de la révolution, il était tentant et, pensait-on, utile d’analyser et de commenter les sorties du chef d’état-major dans le but d’asseoir un débat où les différents acteurs de la vie publique auraient à répondre aux interpellations que suscitent leurs interventions. A partir du 9 juillet, date de sortie de route du pouvoir réel, il a bien fallu comprendre que la raison d’Etat étant bloquée, l’échange adulte et responsable n’était plus de mise. Le rideau était baissé. La fermeture et la déraison étaient les choix retenus pour continuer une aventure que même ses auteurs peinent à placer dans les présentoirs politiques.

Aperçu par le citoyen le moins averti au mieux comme une plaisanterie au pire comme une autre chausse-trappe, le scrutin présidentiel prévu pour le 4 juillet était, en dépit de tout, décrété solution unique à l’impasse algérienne. Le fiasco de l’opération n’a pas calmé les gesticulations despotiques. L’entreprise de bricolage national vient de remporter sans concurrence un nouveau marché de l’improvisation. Une improbable élection présidentielle est, en principe, prévue pour le mois de décembre. Passons sur l’hérésie politique qui veut réaliser un scrutin que le peuple rejette sans la moindre ambiguïté pour rester dans les aspects procéduraux. Comme tout spectre, le président fantôme reste silencieux tant qu’il n’est pas sollicité. Pourquoi ne pas lui avoir fait lire l’annonce ubuesque de cette lubie ? Il aurait docilement ânonné son texte et aurait tout aussi docilement disparu jusqu’à la prochaine convocation.

Si grotesques qu’elles soient, ces situations appellent quand même des questions sérieuses. De quoi participent ces divagations hebdomadaires ? Désorganisation du commandement militaire ? Tempérament irascible d’un vieil homme auquel personne n’ose conseiller la retenue ? Volonté d’imposer des vues éclectiques et hasardeuses pour rappeler le lieu où se décide et s’exerce le pouvoir réel ? Incapacité de formuler une alternative crédible qui s’évacue dans une panne politique percluse de verbiages composites ? Les interrogations sont aussi nombreuses que préoccupantes.

Auprès de nos partenaires, on imagine sans peine l’effet provoqué par ces élucubrations sur le pays et… l’armée.

En matière de discrédit et d’incohérence, l’Algérie navigue entre le néant et le flou. Et cela à tous les niveaux.

Ce jeudi, le juge d’instruction a entendu quatre détenus emprisonnés pour avoir arboré l’emblème amazigh dans la rue. La qualification juridique de ces emprisonnements ne trouve aucune base légale. L’une des détenus, la jeune élue du RCD Samira Messouci, a posé au magistrat la question qu’il aurait dû se poser lui-même : « L’amazighité est constitutionnellement reconnue. Pourquoi nous avoir emprisonnés ? ». Ce n’est pas diminuer le mérite personnel de cette vaillante jeune femme que de considérer sa belle lucidité comme le signe d’une émancipation collective que plus rien ne pourra freiner. Il n’y a que les potentats anesthésiés par la naphtaline du sérail qui ignorent ces avancées.

Il y a longtemps que l’on savait que le niveau du citoyen était supérieur à celui du dirigeant.

Aujourd’hui, le vent de l’ouverture souffle dans la base sociale. Il atteindra et, au besoin, emportera le sommet d’un pouvoir nécrosé. Aucune cloison, aucune force ne pourra l’arrêter.

Ce drapeau qui flotte de Tripoli à Rabat n’a pas été retenu comme objet délictueux à Annaba et il est massivement exhibé en Kabylie avant, pendant et après les manifestations. La loi à géométrie variable n’est jamais de bon augure quand des capitaines occasionnels qui ont pris les commandes du navire après une mutinerie doivent affronter les grandes tempêtes.

En attendant, les jeunes entendus à Alger ce jeudi ont été renvoyés dans leur cellule. Leur douleur est certainement vive mais elle cicatrisera vite. Elle fera même partie de ces traces de vie qui construisent les beaux destins.

C’est le pouvoir qui commet ces hallucinants dérapages qui nous assure que l’élection présidentielle qu’il nous promet pour décembre sera transparente et régulière.

Faut-il alors désespérer de tout ? Par principe non. De plus, notre peuple avance vaillamment et sa bravoure trouve écho dans des sphères longtemps demeurées mutiques, prudentes ou farouchement sectaires.

Il y a quelques jours, on a pu lire des propos avertissant sur les risques que font encourir à la nation en général et à l’armée en particulier ces égarements. Ces alertes venant d’hommes qui se sont longtemps assumés comme des « enfants du système » méritent d’être entendues car elles aussi désignent désormais expressément ce même système comme la source de tous les maux. On peut toujours dire que décrier le système sept mois après le peuple qui a fait du slogan « système dégage » son totem n’a rien de glorieux. C’est une manière de voir les choses. Il peut y en avoir une autre. Il faut avoir une certaine densité intérieure pour faire un travail sur soi-même qui conduit à admettre publiquement le contraire de ce que l’on a professé une vie durant. Et, dans cette période de questionnement général, cet effort doit être apprécié car il peut être le signe d’une capacité d’écoute précieuse dans une période où il faut tout inventer. On imagine mal ce qu’il a dû en coûter à Sid Ahmed Ghozali d’avoir dit : « nous avons été les harkis du système ». Il ne le sait peut être pas, mais ce courage intime l’a grandi chez beaucoup de ses compatriotes. Hier, cette humilité révélait une vraie force morale et une solide éthique intellectuelle. Aujourd’hui, elle revêt une importance capitale. Ces réveils travaillent à l’ouverture des esprits qui, à la faveur de la révolution, apprennent à vivre et composer avec des situations politiques qui n’étaient pas nécessairement celles auxquelles les uns et les autres avaient été préparés.

La mobilisation citoyenne bouleverse de fond en comble la donne politique algérienne. Elle est en train d’effacer bien des frontières et génère des attitudes propices au compromis novateur qui plus est s’opère autour des fondamentaux démocratiques.

La lucidité et le doute trouvent écho dans des sphères politiques les plus inattendues. Certains de ceux qui, il n’y a pas si longtemps, décrétaient être dépositaires de la vérité divine commencent à nuancer leurs affirmations et invitent chacun à écouter son prochain. Cette porosité doit-elle être écoutée ? Oui, mais à une condition. Les islamistes qui saluent la révolution et se disent ouvert à l’altérité doivent se démarquer de ceux qui surfent sur le 22 février pour s’exonérer des 200 000 morts tous tués par « l’arrêt du processus électoral », ou ceux – c’est souvent les mêmes – qui moulinent avec l’imposture d’une badissiya qui serait à l’origine de la Guerre de Libération nationale. Ces hommes, pour certains sincèrement revenus d’engagements extrêmes, ont pu être poussés à des choix sans nuances par des circonstances politiques et historiques qui les ont dépassés. Ils peuvent saisir la magie d’un présent unique pour muter vers un conservatisme parfaitement compatible avec la démocratie. Après tout, des hommes qui ont fait allégeance au parti unique ont, à la faveur de la révolution, trouvé en eux les ressources qui leur ont permis d’embrasser des valeurs qui sont à l’opposé de tout ce qu’ils ont vécu. Et c’est tout à leur honneur.

Ouverture politique, ouverture sociale et ouverture mentale. Tout est encore fragile mais tout éclos dans la cité algérienne pendant que tout se ferme dans la citadelle assiégée.

La voix du peuple citoyen traverse les carapaces idéologiques les plus tannées. Reste à donner urgemment consistance et cadres d’accomplissement à ce miracle.
C’est une banalité de le rappeler mais il vaut mieux s’en souvenir, l’Histoire ne repasse pas les plats.

Saïd Sadi

Le 07 septembre 2019.

Cliquez pour commenter

Poster un Commentaire

avatar
  S'abonner  
Me notifier des
Publicité

A La Une

Articles récents

Populaires