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Politique

Lahouari Addi : « La position de l’état-major est intenable »

Lahouari Addi

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Le sociologue Lahouari Addi a donné un entretien au  journal libanais arabophone Al Akhbar.

Lahouari Addi estime que la répression ne fait pas l’unanimité parmi les généraux. « Le pays est en révolution », estime-t-il dans cet entretien.

Question : Comment analysez-vous la confrontation entre le Hirak et l’armée et comment pourrait-elle évoluer ?

Réponse : La confrontation entre l’Etat-Major et le hirak continue parce que l’Etat-Major est en train de jauger jusqu’où les Algériens iront dans la mobilisation populaire. Il a tablé sur l’essoufflement du mouvement durant le ramadan. Il a ensuite espéré que l’été et les vacances des étudiants viendront à bout de la détermination des manifestants. Il faudra s’attendre à des décisions importantes d’ici un mois ou deux car la position de l’Etat-Major est intenable.

Il s’érige en obstacle à la construction d’une nouvelle légalité après la démission de Bouteflika. Le régime n’a pas de bases sociales et la répression ne fait pas l’unanimité parmi les généraux. Ils finiront par proposer un compromis avec les manifestants qui sont décidés à obtenir un changement de régime. La confrontation cessera lorsque la hiérarchie militaire reconnaîtra la légitimité des revendications du mouvement populaire. Le pays est en révolution et je ne vois pas comment l’Etat-Major va restaurer un régime corrompu dont il a été le pilier central.

Question ? Quelle est la revendication principale du mouvement populaire ?

Réponse : Les Algériens ne veulent plus que les généraux choisissent le président et les députés à travers le trucage des élections législatives qui donnent la majorité parlementaire à des partis qui n’ont aucun ancrage dans la société.

Question : Le refus par le hirak de la tenue d’élections présidentielles voulue aujourd’hui par l’armée compromet-elle les chances d’une transition pacifique ?

Réponse : Il y a deux options sur la table de négociations. L’Etat-Major veut une élection présidentielle pour opérer un changement de personnel en gardant le même régime. Le mouvement populaire veut une transition dirigée par des hommes nouveaux crédibles dont la mission sera d’organiser les élections honnêtes. Dans le discours, les généraux sont pour la transition, mais ils veulent qu’elle soit menée par un président élu. Le problème vient de ce que la population n’a pas confiance dans la hiérarchie militaire qui a ordonné le trucage des élections précédentes.

Question : Vous avez décrit dans votre ouvrage l’Algérie et la démocratie le processus électoral comme produit de la liberté d’expression qui renvoie à l’autonomie de l’individu et à la sécularisation du champ politique. Or si à travers le hirak s’exprime aujourd’hui cette aspiration à choisir librement les dirigeants en dehors « du système », on ne peut pas nier que les valeurs idéologiques notamment nationalistes restent prégnantes chez un courant important des Algériens qui continuent à considérer l’armée comme l’incarnation de la nation, dépositaire de la souveraineté politique et à ce titre disposant d’une légitimité politique. Peut-on décréter de force un changement de système sans tenir compte de cette réalité sociale ?

Réponse : La population qui manifeste en Algérie accuse les généraux et le régime d’avoir affaibli la nation par la corruption. Si vous dites à un jeune que le général algérien est un nationaliste, il vous rira au nez. Bien sûr, tous les généraux ne sont pas corrompus, mais dans le vocabulaire algérien le mot général est synonyme de corruption. Pourquoi ? Parce que du fait que les généraux désignent le président et les députés, ils se mettent au-dessus des lois. Aucun juge n’osera arrêter un général corrompu ou impliqué dans des activités illégales. Dans ces conditions, l’image du général comme étant un nationaliste est brisée.

Le mouvement populaire est la résurgence du nationalisme exprimé par les centaines de milliers de manifestants qui portent fièrement l’emblème national.

Le régime a porté atteinte aux symboles de la nation et a trahi la mémoire des martyrs lorsque Bouteflika est parti se soigner en France dans un hôpital de l’armée française, cette même armée qui a bombardé au napalm des villages algériens durant la guerre de libération. Les jeunes ne considèrent pas les dirigeants comme des nationalistes. Quant à l’armée, les manifestants scandent djeich-chaab khawa-khawa parce qu’ils font la différence entre la hiérarchie militaire, qui est un acteur politique a-constitutionnel ou anticonstitutionnel, et l’armée comme institution de l’Etat. Il y a un rejet de l’implication politique de la hiérarchie militaire dans la politique mais pas de l’armée.


Question : Si la nature du régime empêche l’évolution vers une république séculaire et une société démocratique et qu’il apparaît pour le hirak nécessaire de promouvoir des acteurs issus de la « société civile » en rupture avec le système qui seraient
donc seuls légitimes pour assurer la transition démocratique, cela ne revient-il pas à imposer une homogénéisation des valeurs idéologiques dans lesquelles certains groupes sociaux ne se retrouvent pas ?

Réponse : Comme toute société, la société algérienne est divisée idéologiquement et politiquement. Il n’existe pas de société politiquement homogène. Ceci est le rêve utopique du populisme qui a connu notamment dans le monde arabe un échec. Ce que veut le mouvement populaire, à travers la lecture des slogans des manifestants, c’est un Etat de droit avec l’alternance électorale et la liberté d’expression. Qu’il y ait des laïcs ou des islamistes, des courants de droite ou de gauche qui gagnent les élections, ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est qu’ils quittent le pouvoir s’ils perdent les élections. C’est ce que veulent les Algériens. Ils veulent que les dirigeants soient sanctionnés électoralement et soient jugés par des tribunaux s’ils volent l’argent de l’Etat. Ce schéma politique est refusé par les généraux mais ils n’ont pas d’autre choix que de l’accepter.


Question : Vous écriviez en 2012 que les conditions sociales, économiques, culturelles qui donnent au populisme sa pertinence sont dépassées. Que pensez-vous de cette conclusion aujourd’hui et comment voyez-vous l’avenir politique de l’Algérie ?

Réponse : Le populisme a appartenu à une étape historique du nationalisme sous la domination coloniale. Il a permis d’assurer l’unité du peuple contre la domination coloniale. Après l’indépendance, il a été une ressource idéologique de privatisation du pouvoir par un régime qui a bloqué le développement du pays. Le populisme n’est efficace et pertinent que dans le combat contre la domination étrangère. Après, il devient une démagogie verbale. En Algérie, il a coupé l’Etat de la population et a empêché l’économie de se développer sur une base créative. Il a favorisé des richesses sur la logique rentière et sur la base du clientélisme. Le populisme n’est pas révolutionnaire en temps de paix ; on le voit avec les droites extrêmes en Europe qui sont fascisantes, et même aux USA avec Trump qui est un populiste raciste.

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