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Politique

Lahouari Addi : « Dire que l’armée accompagne le hirak est faux, Belhimer »

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Le sociologue Lahouari Addi et Ammar Belhimer, membre du panel, ont échangé au sujet du hirak et les réseaux sociaux.

Le hirak, le dialogue, la transition sans l’armée sont entre autres les sujets débattus entre Lahouari Addi et Ammar Belhimer dans cet échange. Nous vous proposons de le lire.

« Monsieur Belhimer, personne n’est contre le dialogue, mais le dialogue exige que l’autre partie soit prête et qu’elle le soit sincèrement. Or, le commandement militaire ne montre aucune prédisposition au transfert de la souveraineté vers une autorité civile. Peut-être qu’il pense que ce transfert doit s’étaler sur un ou deux mandats présidentiels (5 ou 10 ans), alors qu’il le dise publiquement. Qu’il dise qu’il y a des dossiers trop lourd hérités de la décennie 90 qui empêchent un transfert du pouvoir aux civils dans l’immédiat (affaires Boudial, Merbah, Khalifa…).

Les citoyens comprendront et un compromis sur ces affaires délicates sera trouvé. Par ailleurs, le dialogue ne peut pas se mener avec un champ médiatique sous embargo. La chaîne de TV publique ressemble à celle de la Corée du Nord. Les journaux privés subissent le chantage de la publicité, El Watan est au bord de l’étouffement. Il est impossible qu’un dialogue serein et sérieux se mène dans ces conditions. Les membres de l’Etat-Major tablent sur un essoufflement du mouvement populaire, et je pense qu’ils se trompent. La revendication d’un pouvoir civil vient des profondeurs de la société et elle ne disparaîtra pas d’elle-même.

Les manifestants disent: « Nos parents ont créé une armée pour défendre le pays et non pour qu’elle choisisse les civils qui dirigent l’Etat ». Ils sont dans le sens de l’histoire et rien ne les arrêtera. Il faut trouver un compromis qui satisfait cette revendication de pouvoir civil tout en tenant compte des craintes de l’EM quant à d’éventuels règlements de compte et de chasse aux sorcières.

Ammar Belhimer. Cher confrère. Pour l’avoir déjà écrit, deux tendances lourdes se disputaient l’alternance au régime autocratique antérieur au 22 février 2019, en dehors de toute règle de droit préétablie et obéie: une tendance prétorienne, affairiste, de parvenus – résultat d’une accumulation aussi fulgurante que phénoménale qui oeuvre à être aussi bien dirigeante politiquement que dominante socialement- d’une part, une tendance patriotique, héritière de la légitimité historique en phase finale d’existence, de plus en plus marginalisée, d’autre part.

Les deux monnaient leur existence et leur développement avec une vague islamiste en quête d’un statut identitaire de substitution, l’ensemble évoluant sur fond de parrainages extérieurs divers.

Ces contradictions ont, depuis peu, dépassé le cadre étroit des vieilles superstructures héritées de la guerre de libération et des espaces étroits de conciliation qui ont survécu à la répression (syndicats, partis, etc).

Enfin, la demande de changement se focalise sur des revendications à caractère républicain, démocratique, de libertés. L’armée accompagne le processus sans prendre directement partie à la gestion politique directe des choses. Elle a bien raison de faire ainsi car dans le vide sidéral hérité de l’ancien système, elle est la seule institution qui supplée la carence affectant tous les autres espaces de médiation, d’arbitrage, de surveillance, etc. Elle accompagne une révolution pacifique, la protège et se refuse de la confisquer, à la sécurisation des frontières, compte tenu des instabilités des pays voisins (Libye, Mali en particulier).

L’institution judiciaire me semble reprendre laborieusement mais courageusement son souffle après une longe période de vile instrumentalisation et c’est tant mieux pour l’Etat de l’droit auquel nous aspirons tous les deux. 

Lahouari Addi. Cher collègue, merci pour votre réponse rapide ; elle n’est cependant pas satisfaisante. Les divergences au sein de la hiérarchie ne sont pas celles que vous décrivez. Les affairistes ne sont pas un courant politique, ce sont des individus fragiles politiquement (Hamel est en prison, Chentouf est en fuite…). Beaucoup d’entre eux ont été écartés parce qu’ils ont discrédité l’institution militaire (affaires de la cocaïne, entre autres).

Au-delà des convictions idéologiques des généraux qu’ils n’étalent pas entre eux, la hiérarchie est divisée sur un critère: le rôle de l’armée dans le champ de l’Etat. La vieille garde (Gaïd Salah) considère que si l’armée renonce au pouvoir souverain de désigner les dirigeants civils, l’unité nationale sera en danger et le pays perdra son indépendance. L’autre courant, qui regroupe de jeunes généraux, pense qu’il est temps de se retirer du champ de l’Etat et faire ce que les Turcs ont fait. Ce qui handicape ce deuxième courant, c’est l’héritage de la décennie 90.

Si les militaires se retirent du champ de l’Etat brutalement, beaucoup d’officiers supérieurs craignent d’être poursuivis par la justice. La solidarité de corps empêche la jeune génération d’officiers d’imposer sa solution.

Quant à dire que l’armée accompagne le hirak, c’est faux. La protestation est si massive que l’armée ne peut pas réprimer.

Le colonel Belhouchet a démissionné de l’armée fin 1988 en laissant une phrase célèbre. Il était outré que l’armée tire sur des jeunes. L’armée algérienne n’est pas une armée qui défend un roi pour qu’elle tire sur des manifestations pacifiques où il y a des enfants et des grand-mères. Par conséquent, l’EM n’est pas en capacité politique de donner l’ordre de tirer sur les manifestants.

S’il n’y avait à Alger que 2000 manifestants, ils auraient donné cet ordre. Donc dire que l’EM accompagne le hirak, est faux. Il fait tout pour l’étouffer.

Ammar Belhimer. Je m’appesantis sur les tendances lourdes, tu fixes les personnes, dans un échange qui ne relève pas de cet espace, mais qui mérite d’être poursuivi sur un terrain plus approprié. On reste en contact. Amitiés
Lahouari Addi. C’est une reconnaissance explicite que les conditions du dialogue ne sont pas réunies. C’est ce que disent les manifestants. Amitiés

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