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Ghania Chérif : la mort d’une battante

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La roulette russe de la maladie s’est arrêtée sur Ghania Chérif. Ce nom de guerre qui masque celui de l’état civil, Ghania Mekhoukh. Ce nom qu’elle a pris dans la tourmente des «assassinats ciblés», dès ses débuts de reporter, qui deviendra le sien, jusque dans son entourage le plus proche.

Un nom, de fait, ne sert qu’à identifier. Il ne change pas la femme qui le porte. De plus, il sonnait si bien à la radio, d’où sa voix claire et sans effets de scène nous parlait. Depuis, elle gravira les paliers de la performance et, avec eux, ceux de la reconnaissance de son professionnalisme et de son talent.

Il faut dire qu’elle n’avait pas le profil du speaker accroché aux attentes de ceux qui notent. L’emphase ou la langue de bois ne faisait pas partie de ses outils de travail. Et pourtant, elle assuma son métier et réussit à se faire la place qu’il fallait.

Un métier où ça ne gagne pas ce qu’il faut. Comme pas mal d’autres métiers, en dehors de l’affairisme. Un métier mortel, entre tous, dont il fallait assumer les risques.

Boulevard Amirouche, Alger, je la revois ce 30 janvier 1995 sortir des fumées de l’explosion qui a provoqué un carnage. Ils étaient très peu nombreux, à avoir pu supporter le spectacle. Elle l’a fait. Le visage, les yeux portaient l’horreur de la scène.

Elle répétait : c’est af-freux ! C’est affreux ! C’est horrible ! Son calepin et un stylo dans une main. De l’autre, elle me prit le bras pour quitter l’enfer. Elle faisait son travail, elle s’est imposée de venir, de s’approcher et de voir le feu qui brûle la chaussée, la carcasse calcinée du bus de l’Etusa, les restes de l’engin de mort et puis toutes ces chairs déchiquetées. Elle s’est imposée tout ça.

Elle pouvait, alors, écrire son reportage, un peu plus loin, dans un coin un peu plus tranquille.
Elle écrivait fébrilement ce qu’elle avait vu et qui était en elle et qui la faisait trembler d’émotion. Elle n’avait pas peur. On n’écrit pas quand on a peur.

Plus tard, elle avait emménagé avec son mari Mahmoud, dans un logement «sécurisé», loué auprès d’un privé, au centre-ville, dans une ruelle populaire de l’Agha. La sécurisation recherchée se suffisait de l’anonymat prodigué par la nouveauté dans le quartier. Cela ne dura pas. Là, aussi, elle fut reconnue, par un parfait inconnu qui l’aborda en l’appelant par son nom.
On n’aborde pas une femme que l’on ne connaît pas. Le peu d’égard et l’attitude de l’individu ne faisaient aucun doute. Il fallait partir. Ailleurs.

Le calme, relativement, revenu. Ghania avait déjà atteint la notoriété que confèrent la compétence et l’endurance. Ghania n’était pas que journaliste, elle vivait directement les pulsations de sa société et du monde. Elle militait, loin des feux de la rampe, dans l’humilité. Dans cette militance ingrate, non reconnue, assumée dans l’ombre, parce qu’elle ne conduit ni aux honneurs officiels ni à la célébrité ni encore moins à la réussite personnelle. Elle s’était convaincue que l’Humanité avait droit à un autre sort et s’en était fait une religion, qui lui dictait toutes ses attitudes, même dans sa vie quotidienne.

Cela transparaissait dans ses gestes, dans son rapport avec les autres, avec ses collègues, comme avec tous les gens qu’elle côtoyait. On s’en rendait tout de suite compte. Au premier abord. Désintéressée n’est pas un vain qualificatif quand il la concerne.

Elle tomba malade, se battit contre la maladie, longuement et s’en sortit, pour revenir plus forte sur les ondes de la Chaîne III. Elle reprit son dynamisme comme jamais. Faisant oublier d’où elle revenait. Nous croyions tous qu’elle était repartie pour de bon. Ceux qui la connaissaient au moins. La menace était derrière, définitivement. Plus qu’un espoir, une certitude. Une illusion, en fait, renforcée par la vitalité qui animait la battante. Puis, brutalement, tout s’est effondré.

Il n’y a même pas eu le temps de se rendre compte qu’elle allait partir. Quelques appels au don du sang dans l’urgence, c’est tout. Elle aura quand même été égale à elle-même, jusqu’au bout.

Ahmed Halfaoui

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