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Chronique

Le douar des urbanistes

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Celui qui, le premier, a pensé à la configuration des cités de ce pays devrait être honoré de la médaille de l’urbanisme. Il a eu le génie de ne pas chercher trop loin pour trouver l’architecture et les agencements qu’il nous fallait. Il a juste regardé au-delà de la ville, derrière les murs et il n’était pas sorcier de résoudre la question qui se posait, celle d’un habitat adapté à nos valeurs. Le douar.

Les valeurs passant sur tout le reste, tant pis si beaucoup de choses essentielles à la vie en ville sont sacrifiées.

On a eu droit à un toit, que demander de plus sans risquer de blasphémer. Et puis, du reste, on n’est pas dépaysé.

Tout y est, la mosquée au milieu, le hammam mitoyen, le dispensaire… Que demander de plus ?

Pour ceux qui demandent un plus, ils feront comme on fait au douar…aller en ville. Prendre le bus quoi ! Le douar reste un douar et ne laisse pas de place au superfétatoire. Prendre le bus demande, aussi, de le faire comme au douar. Il faut y aller de ces centaines de mètres ou de ces kilomètres vers la route qui mène à la ville.

Il faut sortir du douar pour pouvoir le quitter. Au retour on descend, de même, loin du douar. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il fasse grand soleil. Que l’on soit jeune, vieux, malade ou handicapé.

Chose qui pose problème et à laquelle les urbanistes n’ont pas pensé, c’est que le douar on ne le quittait pas souvent et parfois jamais. Le douar se suffisait de tout.

La cité, elle, on la quitte tous les jours pour aller loin à la peine, et/ou dans l’urgence permanente et y retourner le soir venu. On la quitte, aussi, souvent pour tout et pour rien, pour des papiers, pour des courses… Heureusement, encore, que les besoins ne sont pas nombreux et même qu’ils se résument à l‘essentiel. Se reposer, dormir et manger.

L’urbaniste qu’on doit médailler a par ailleurs poussé à la perfection sa reproduction du douar. Autour du bâti, du terrain vague et rien que du terrain vague. Des vagues de poussière durant l’été et de la boue en hiver. S’il y avait des trottoirs et du goudron sur les passages, le schéma d’ensemble en serait dérangé, chose qui compromettrait la géographie des lieux. Et puis à quoi peuvent servir des trottoirs et du goudron en dehors de la ville ?

Au douar, on vit de la terre et dans la terre. Au douar, la poussière et la boue font partie de l’habitat, on ne peut pas s’en plaindre. Notre urbaniste, on allait oublier, a fait beaucoup de sociologie avant de concevoir les plans adéquats. Il a même prévu l’intimité des ouvertures sur l’espace. Il n’y a pas toujours réussi, mais il a pensé à préserver les balcons des regards extérieurs. Difficulté majeure, un appartement dans un immeuble, même planté dans la boue, ne fera jamais une maison traditionnelle.

Des années après cette trouvaille urbanistique géniale, on se rend compte que s’est inventée une nouvelle sociologie, aux antipodes de celle du douar et de celle des valeurs défendues. La cité-douar n’a pas eu les mêmes vertus que son modèle, elle les a même inversées.

Elle a produit une société qui ne se reconnaît dans rien, qui pointe des paraboles vers le ciel à chercher une vie meilleure, par la procuration des images qu’elle chasse inlassablement, pour s’évader de la poussière et de la boue, loin du douar et de ses gardiens.

Des images venues d’ailleurs, qui semblent décrire la vie que le douar cloné ne permet pas d’avoir et qui font espérer que de nouveaux urbanistes découperont l’espace et le peupleront autrement qu’en référence au douar.

Elle a produit une jeunesse qui ne connaît pas le vert de la nature, et qui le détruit quand elle le rencontre au lieu de le cultiver, comme au douar. Un douar qui, lui-même, n’est plus resté ce qu’il était et qui tente tous les jours de se débarrasser de ce qu’il n’est plus tout à fait.

Ahmed Halfaoui

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