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Mort de Toni Morrison : cinq romans incontournables de la première femme noire Nobel de littérature

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Première femme noire à obtenir le prix Nobel de littérature, la grande romancière Toni Morrison est morte à 88 ans ce lundi 5 août. Abordant avec réalisme et modernité les problématiques de l’identité afro-américaine aux États-Unis, Toni Morrison a écrit 11 romans depuis 1970.

Lauréate du prix Nobel de littérature en 1993, elle reste à ce jour la seule auteure noire à avoir reçu ce prix prestigieux. Avec ses romans La Chanson de Salomon et Beloved, elle a apporté un ton nouveau à la littérature afro-américaine. Toni Morrison était célèbre dans le monde entier.

C’est une des voix les plus puissantes de la littérature contemporaine qui vient de s’éteindre. L’Américaine Toni Morrison avait su donner une visibilité littéraire aux Afro-Américains et dessiner une histoire complexe et inédite des États-Unis. Ses livres sont hantés par le racisme, la ségrégation, les non-dits, les traumatismes de l’enfance.

Descendante d’une famille d’esclaves, Toni Morrison devient professeur d’anglais et de littérature et publie son premier roman à 39 ans. The Bluest Eye (L’Oeil le plus bleu en français) raconte l’histoire d’une petite fille afro-américaine des années 1930 qui rêve d’avoir des yeux bleus. Car elle imagine que si elle était aussi jolie que son idole, l’actrice Shirley Temple, elle serait capable d’enrayer l’extrême violence de son environnement familial. Ce premier roman passe inaperçu, mais le second Sula est sélectionné pour le National Book Award tandis que le troisième Le chant de Salomon, ample saga sur le retour au sud et aux racines, publié en 1977, lui apporte la célébrité.

Une enfance pauvre

Toni Morrison était née à Lorain dans l’Ohio dans une famille ouvrière catholique de quatre enfants et avait passé son enfance dans le ghetto de cette petite ville sidérurgique près de Cleveland. Et c’est sa grand-mère qui lui parlera du folklore et des traditions des Noirs du Sud, des rites, des divinités, ce qui nourrira sans doute sa littérature.

Toni Morrison devient professeur, éditrice. Son triomphe de romancière arrive en 1987 avec Beloved, un million d’exemplaires vendus. Le livre sera adapté au cinéma grâce à son amie Oprah Winfrey, grande prêtresse de la télévision américaine.

Elle reçoit le prix Pulitzer pour ce 5e ouvrage. Beloved est inspiré de l’histoire vraie et atroce de Margaret Garner, une mère infanticide hantée par le fantôme de sa petite fille qu’elle avait égorgée pour lui éviter l’esclavage. Ce roman est dédié aux soixante millions de victimes de l’esclavage, une mémoire qu’elle ne cessera d’interroger.

Ce qui sous-tend également toute l’œuvre de Toni Morrison c’est le sentiment de révolte intacte jusqu’au bout, notamment contre les violences policières contre les jeunes noirs, contre le racisme, l’injustice.

Malgré son immense succès mondial, la passion, le combat sont restés intacts. Son franc-parler aussi comme quand elle avait qualifié avec humour en 1998 le président Bill Clinton de premier président noir des États-Unis. Il présente toutes les caractéristiques des citoyens noirs, précisait-elle. Un foyer monoparental, une enfance pauvre, une grande connaissance du saxophone et un amour de la Junk food digne d’un garçon de l’Arkansas.

La consécration littéraire arrive en 1993. L’académie suédoise lui décerne le prix Nobel pour l’ensemble de son œuvre, son expressivité, sa puissante imagination teintée de surnaturel. Son style précis, violent et lyrique.

En 2012 elle publie son dixième roman. Home raconte le retour de la guerre de Corée d’un soldat noir jeté sur les routes de son enfance dans l’Amérique ségrégationniste des années 50. Elle le dédie à son fils Slade décédé deux ans plus tôt d’un cancer et avec lequel elle avait publié plusieurs livres pour enfants.

Son onzième et dernier roman, God Help the Child ( Délivrances en français ) raconte l’histoire d’une enfant repoussée dès sa naissance par sa mère « mulâtre au teint blond » à cause de sa peau « noire comme la nuit »

Franceinfo vous propose de revenir sur cinq d’entre eux.

L’Oeil le plus bleu (1970)

Dès son premier roman, Toni Morrison distille le sel de son style et de ses thématiques : des tragédies familiales avec pour toile de fond l’Amérique raciste. L’Oeil le plus bleu raconte le destin, dans l’Ohio de 1941, d’une jeune fille noire appelée Pecola, évoluant près d’un père incestueux et alcoolique. Dans un espoir d’acceptation, et ayant grandi avec la représentation de la beauté féminine comme celle d’une femme blanche aux yeux bleus, Pecola espère voir ses yeux changer de couleur pour le bleu. Le même que son idole Shirley Temple. 

En constante recherche de stabilité, Pecola termine le roman détruite par deux viols de son père, dont l’un débouche sur une grossesse et la mort du bébé prématuré. Très moderne dans son approche, Toni Morrison aborde avec force l’identité noire, avec comme thématique majeure le racisme intériorisé. L’écrivaine se permet également de donner une perspective sur l’Amérique post-Grande Dépression d’un point de vue autre que celui des Blancs. 

Le Chant de Salomon (1977)

Le Chant de Salomon est le troisième roman de Toni Morrison, et celui qui lui a permis d’atteindre une large notoriété aux États-Unis. Il raconte l’histoire de Macon « Milkman » Dead, né juste après qu’un homme soit mort en tentant de voler. Le livre est un parcours initiatique, évoluant dans le Michigan entre 1930 et le début des années 1960. A la recherche de ses origines, Milkman Dead cherche lui aussi à prendre son envol.

Le Chant de Salomon explore les thématiques des relations humaines, de l’historique familiale et de l’identité afro-américaine, à travers une galerie de portraits à laquelle fait face Milkman Dead.

Beloved (1987)

Certainement le roman le plus célèbre de Toni Morrison, Beloved est peut-être aussi son plus cérébral et tragique. Le roman raconte la dérive de Sethe, une ancienne esclave échappée d’une plantation, hantée par ses actes passés. Et plus particulièrement l’égorgement de sa fille Beloved encore bébé, pour lui éviter de vivre dans les chaînes de l’esclavage. L’arrivée dans le récit d’une jeune femme, nommée elle-aussi Beloved, sème la confusion dans l’esprit de Sethe.

Roman coup de poing, Beloved aborde avec férocité la pression psychologique du système esclavagiste sur ses victimes, et ses conséquences sur un destin familial. Le livre évoque également la passion, c’est-à-dire la souffrance, qui mène l’humain à accomplir les pires atrocités au sacro-saint nom de l’amour. Le roman a permis à Torni Morrison de remporter le prix Pulitzer. Portée par Oprah Winfrey et réalisée par Jonathan Demme, son adaptation au cinéma est sortie en 1998. 

Jazz (1992)

Loin de l’esclavage mais toujours autant ancré dans la dure réalité des Afro-américains, Jazz prend racine à New York, quartier de Harlem, dans les années 1920. Dans un nouvel exemple de passion destructrice, Toni Morrison peint le portrait d’un triangle amoureux composé de Joe, sa femme Violet et sa maîtresse Dorcas, qu’il tue.

Tel le style musical dont son titre s’inspire, Jazz est un roman libre, où chaque personnage tient sa place et développe sa propre facette de l’histoire et où l’ensemble compose une grande tragédie moderne. Un portrait à l’acide d’une situation inextricable, de ses causes et de ses conséquences, autant qu’une autopsie de la masculinité. 

Home (2012)

Une décennie après son Nobel de littérature, Toni Morrison sort son avant-dernier roman, nouveau parcours initiatique d’un homme noir détruit et en quête de sens. Cette fois, la destruction est arrivée par la guerre, celle de Corée, dont le personnage Frank Money revient tout juste. Mais de retour au pays (« home », « à la maison » en anglais), Frank retrouve la société ségrégationniste qu’il connaissait, et tente de s’en échapper en retournant au plus près de ses origines.

Auréolé d’un important succès de librairie en France, Home interroge le monde et ceux qui le font. Avec une symbolique très forte, le roman se demande comment donner du sens à un monde qui rejette ceux des siens qui ont vécu le pire. Avec Agences

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André Breton : La dernière grève

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C’est sans doute au sujet du travail que se manifestent les plus sots préjugés dont soit imbue la conscience moderne, au sens collectif du mot. Ainsi les ouvriers, excédés à bon droit du sort inférieur qui leur est fait, se fondent généralement pour affirmer leur droit de vivre sur le principe même de leur esclavage.

Au nom du sacrifice individuel qu ils consentent, qu’ils luttent de ci de là pour obtenir une légère atténuation de leur peine, selon moi c’est trop peu, en vérité. A leurs grands maux, bien sûr ils n appliquent pas assez les grands remèdes des révolutions. Mais la convention sociale dont ils sont de naissance les prisonniers les plus surveillés leur a fait une âme de misère. Ils se recommandent trop volontiers de leur capacité de travail, par un de ces détours élémentaires qui, dans sa réflexion sur lui-même, conduit l’homme à s’exagérer la valeur de ce qu’on méconnaît en lui. Si paradoxal que cela puisse paraître, ils cultivent de façon quasi-religieuse l’idée du travail. C’est à croire que par là, comme tous les autres, ils éprouvent le besoin de donner la mesure de leur désintéressement. Il n’est pas jusqu’à la dureté du travail qui ne confère à ceux qu’il courbe le plus le maximum d’autorité. Dans les confédérations les voix qui l’emportent ne sont-elles pas aujourd’hui celles du Bâtiment, de la Terrasse, des Métaux ? Toutes proclament le caractère sacré du travail et tendent à l’exalter d’autant plus que ce travail est plus matériel.

De là la scission qui s’accuse chaque jour entre « manuels » et « intellectuels » au grand profit d’une gent sans scrupules, complètement indigne de pitié, qui les exploite les uns et les autres. Certes je ne nie pas que les premiers aient eu quelques raisons de se plaindre des seconds. Il est inadmissible que la grande colère des ouvriers, si belle, si pleine de sens, se canalise indéfiniment dans les savants discours de ces messieurs. Quelques duperies exemplaires, dont c’étaient toujours les mêmes qui se rendaient coupables, justifient à cet égard les dernières réserves. Il n’en est pas moins vrai qu’ici une distinction s’impose, faute de laquelle le ferment révolutionnaire menace à notre époque de demeurer inactif. Or je pense avec tous les hommes vraiment libres que la Révolution, jusque dans ses abus, demeure la plus haute, la plus émouvante expression qui se puisse donner de cet amour du Bien, réalisation de l’unité de la volonté universelle et des volontés individuelles. Celles-ci n’ont pas à s’identifier avec la loi et la raison, telles du moins qu’on nous les présente. C’est dans une révolution qu’à travers le jeu nécessaire des penchants humains la vérité morale pourra seulement se faire jour. Bon gré mal gré il faut que cette sorte de jugement ne se bute pas à l’hostilité systématique des meneurs ouvriers. Qu’ils ne nous demandent pas de prendre leur cause en mains, encore moins de faire aboutir leurs revendications. Selon nous ils ne sont que depuis trop longtemps le jouet du mirage politique. Là où les paroles les ont trahis eussent toujours été mieux placées des armes.

Qui sommes-nous donc devant eux ? Les derniers, d après leur hiérarchie du travail. En effet, il nous a été donné non seulement de choisir nos occupations, mais encore de ne subir dans ces occupations d’autre contrainte que la nôtre, de tirer de la nature de notre production une joie personnelle suffisante pour que nous n’ayions, en fait de maîtres, à nous plaindre que de nous. Artistes, philosophes, savants, on ne nous fait pas cette injure de nous payer « aux pièces » et bien hardi qui s’arrogerait le pouvoir de reconnaître entre nous ceux qui seuls ont droit de cité. C’est de toute notre vie qu’il nous sera demandé compte, nous le savons, et que ceux qui nous patronnent ne sont pas encore nés. Nous ne sommes guère des travailleurs ; c’est presque toujours nous embarrasser fort que de nous poser la question d’usage : « Travaillez-vous en ce moment ? » (Peut-on dire qu’Hercule, que Christophe Colomb, que Newton travaillaient ?) Nos attributions nous éloignent en majorité, autant qu il est possible, de ce que se répartissent du monde intellectuel les professions libérales proprement dites. Du point de vue révolutionnaire, il y a lieu de constater que ces dernières ont fourni dès à présent un tel contingent d’arrivistes et de traîtres que nous sommes prêts à leur marquer la même défiance que leur marque la classe ouvrière.

Il nous reste, dans les limites où il nous appartient d agir avec efficacité, à témoigner en toutes circonstances de notre attachement absolu au principe de la liberté humaine et cela, je crois, non pas seulement en assurant individuellement dans notre oeuvre la sauvegarde de ce principe, non pas seulement en élevant une faible protestation contre chaque violation qui en est faite, mais encore en recourant, le cas échéant, aux moyens d’agitation générale les plus propices, à commencer par la grève.

La grève

Que les rieurs me pardonnent, je n’ai pas l’intention de plaisanter. L’insuffisance de repos et de salaire ne sont pas au monde les seules causes de mécontentement. Puisqu’à ne considérer que la fin qui nous occupe, ce mécontentement apparaît la condition nécessaire d’une révision globale des pouvoirs, sa nature ne saurait en aucune manière être sujette à caution. En ce qui nous concerne, en ce qui concerne tous ceux qui poursuivent avec un complet désintéressement leurs recherches dans le domaine de la pensée, nous aurions, si nous voulions, à régler avec la société un conflit autrement grave que celui qui met aux prises employeurs et employés. C’est devenu un lieu commun de déplorer la grande misère des laboratoires. On ne sait au juste comment subsistent les savants. Les grands poètes fiers meurent dans l’indigence : la fin de Baudelaire, de Jarry ont beau faire verser des larmes de crocodile, il y a quelque part, en Bretagne, un homme adorable sur qui s’acharne un semblable destin. A soixante-quatre ans, cet homme, qui fut à tous égards une providence, voit le vent et la pluie crever son manoir. Il ne se plaint d’ailleurs pas (lui, se plaindre !) et pourtant, dans le même temps, l’absurde Henri de Régnier se prélasse à l’Académie française, pourtant il continue à être question de Mme de Noailles. Paul Fort est pauvre pendant que Jammes, au prix de quels services, vit grassement. Je n’espère pas faire cesser ce scandale, mais, m’adressant à tous ceux qui savent encore jouir d’une puissante idée, d’un beau poème, je leur demande si une telle infamie doit se perpétuer, s’il est vrai que les Patries veulent le plus tôt possible le sang de leurs grands hommes. Quelles sont les lois qui protègent cette forme de l’activité humaine, précieuse entre toutes ? Est-il juste, par exemple, qu’à talent égal, les peintres s’enrichissent sur le sol même où les poètes pourraient mendier ? Ces questions, rien ne saurait me retenir de les poser pour ceux qui ne les posent pas, et dans l’intérêt seul de l’esprit. Le dénuement matériel, supporté héroïquement ou non, est toujours une entrave. Sous l’Ancien Régime même, on paraissait l’avoir compris et il semble aujourd’hui qu’un choix assez judicieux présidait à l’attribution des pensions. Ce ne saurait être une raison pour que nous ne nous opposions pas aujourd’hui à l’éventualité d’un tel choix. Un mauvais ouvrier doit bien pouvoir vivre de son travail.

A ces revendications que je formule à dessein sur le modèle des revendications ouvrières viennent naturellement s’adjoindre celles qui s’appuient sur l’absolue nécessité de maintenir hors de toute atteinte non seulement la liberté de pensée, mais celle d’exprimer cette pensée. Cela ne suppose rien moins qu’au premier chef l’abrogation des lois indéfendables visant les menées anarchistes. Il importe que les hommes qui, sans vulgaire ambition, consacrent leur vie à assurer le triomphe de l’esprit, soient mis une fois pour toutes à l’abri des persécutions, qu’ils n’aient rien à craindre des puissants de ce monde. Les mesures de protection envisagées jusqu’ici se sont montrées illusoires : d’Espagne on réclame aujourd’hui l’extradition d’un écrivain accusé du crime de lèse-majesté ; on en exile impunément quelques autres. En France on tolère l’établissement de la censure pendant la guerre. Ce n’est pas à un syndicat, si bien organisé soit-il, — et je ne pense pas à celui des gens de lettres, nécessairement composé en majeure partie d’industriels— qu’il appartient de résoudre de tels différends.

Pourquoi pas la grève ? Elle a été jusqu’ici le seul recours de nos amis les vrais travailleurs et elle a l’avantage de présenter une valeur symptomatique des plus objectives. Je la vois très bien éclater à l’occasion d un incident de presse ou autre comme il s’en produit tous les jours. Il ne tiendra qu’à nous qu’elle se prolonge assez longtemps, puisque matériellement nous n’avons rien à y perdre. Ce sera comme une grève des électriciens qui durerait plusieurs soirs. Sans doute notre première tentative échouera, et la seconde, et la troisième. Mais un jour ! Il y aura des pétitions, des réunions. Le débauchage, si l’on peut dire, s’opérera comme ailleurs, quoique d’une façon plus violente, j’espère. Et puis ce sera le silence sur toute la ligne de la pensée ; il ne paraîtra plus de livres, ou des livres ridicules, si nous ne saccageons pas les boutiques ; c’en sera fini momentanément des recherches de laboratoire, d’atelier. D’opinion désintéressée sur tel ou tel sujet, chacun n’aura plus que la sienne, incertaine. Oh ! cela n’est pas impossible à réaliser, qu on y prenne garde : cela se conçoit. Que penserait-on, tout de même, en février 1926, pour peu qu’il y ait un an que cet interdit durât ? Le temps paraîtrait bien long, qu en dites-vous ? Tiens, le chômage aurait atteint les ouvriers typographes, peut-être quelques libraires, les étudiants s’agiteraient pour de bon, etc. Et l’on feuilletterait quelque part avec regret les deux premiers numéros de La Révolution surréaliste, accueillante pourtant aux idées subversives, mais qui serait déjà une douce et triste chose…

André Breton

Texte d’André Breton paru dans La Révolution surréaliste, n° 2, 15 janvier 1925.

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Albert Camus, le danseur de corde

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Dans une chronique publiée dans L’Express le vendredi 28 octobre 1955, Albert Camus livre, dans un exercice alambiqué, son regard sur la lutte de libération des Algériens. Il le fait en se démarquant nettement de ceux qui, parmi ses compatriotes français, ont pris fait et cause pour cette lutte. Tout au long du texte, l’auteur roule et déroule un argumentaire qui, on le sent, lui semble difficile à faire admettre. Il se met dans un centre dont il tente, seul, de définir une circonférence.

Albert Camus ignore délibérément toutes les données de la tragédie algérienne et s’accroche à l’espoir de tout arrêter avec un retour de tous à une notion de justice dont il se garde de livrer le contenu. Son célèbre dilemme, entre sa mère et la justice, est éblouissant dans le texte. On se rend compte qu’entre une justice sans réalité et une mère réelle et présente, il ne pouvait pas ne pas choisir la mère.

Il commence ainsi : «Avant d’en venir, sinon aux solutions du problème algérien, du moins à la méthode qui les rendait possibles, il me reste à m’adresser aux militants arabes (comprendre le FLN). A eux aussi, je demanderai de ne rien simplifier et de ne pas rendre impossible l’avenir algérien. Je sais que, du bord où je suis, ces militants ont l’habitude d’entendre des discours plus encourageants.»

L’avertissement nous prépare à ne pas attendre de lui ce qui devrait être attendu d’une personnalité vécue, plus que de nombreuses autres, comme une alliée naturelle. Il ne va pas rejoindre le combat parce qu’il a d’autres solutions et une méthode au «problème», dont il n’ose pas dire le nom. Il nous explique pourquoi il ne va pas être encourageant : «Si j’étais d’ailleurs un combattant arabe et que des Français vinssent m’assurer de leur appui inconditionnel, il va sans dire que j’accueillerais avec empressement ce renfort. Mais Français de naissance et, depuis 1940, par choix délibéré, je le resterai jusqu’à ce qu’on veuille bien cesser d’être allemand ou russe: je vais donc parler selon ce que je suis.»

Il veut rester Français, tout simplement. Il ne dit pas que ceux qui soutiennent les «militants arabes» ne sont pas Français, mais pour lui, seul, cela aurait la conséquence de perdre la France.

Son «seul espoir est que les militants arabes qui [le] liront voudront réfléchir au moins aux arguments d’un homme qui, depuis vingt ans, et bien avant que leur cause soit découverte par Paris, a défendu sur la terre algérienne, dans une quasi-solitude, leur droit à la justice.» Ici, il se dédouane par la primauté de l’intérêt pour la cause algérienne et minore ceux qui l’ont rejointe plus tard.

Il cherche, ensuite et ouvertement, à isoler les réseaux de militants anticolonialistes en les discréditant aux yeux des indépendantistes : «Qu’ils fassent d’abord, et soigneusement, la différence entre ceux qui soutiennent la cause algérienne, parce qu’ils souhaitent, là comme ailleurs, la démission de leur propre pays, et ceux qui demandent réparation pour le peuple algérien parce qu’ils veulent que la France soit grande aussi de sa justice. L’amitié des premiers, je dirai seulement qu’elle a prouvé déjà son inconstance.» La liberté des Algériens passe par la promotion de la France à travers sa «justice», Camus veut en convaincre les militants du FLN, comme si ces derniers pouvaient se soucier de ce que la France coloniale pouvait subir. Il faudrait être un grand naïf pour admettre que l’auteur n’en est pas un.

Ayant réglé leur compte aux tenants français de l’indépendance, il veut se placer. Il se dit faire partie des seconds « … qui sont et ont été plus sûrs, il faut seulement qu’on ne stérilise pas leur difficile effort par des flots de sang ou par une intransigeance aveugle». Il faut donc cesser de se battre et attendre que Camus fasse appliquer sa notion de justice. Il précise quand même un peu :

«Les massacres de civils doivent être d’abord condamnés par le mouvement arabe de la même manière que nous, Français libéraux, condamnons ceux de la répression. Ou, sinon, les notions, relatives d’innocence et de culpabilité qui éclairent notre action disparaîtraient dans la confusion du crime généralisé, dont la logique est la guerre totale.» La menace est claire, nous ne savons pas si Camus avait cette intention, mais il veut faire peur en brandissant la «guerre totale» à la face des nationalistes. L’offensive de l’ALN dans le constantinois est invoquée pour appuyer ses assertions : «Déjà, depuis le 20 août, il n’y a plus d’innocents en Algérie, sauf ceux, d’où qu’ils viennent, qui meurent. En dehors d’eux, il n’y a que des culpabilités dont la différence est que l’une est très ancienne, l’autre toute récente». Tous coupables, sans nuances, sauf l’ancienneté. Colonisateurs et colonisés dans la même violence et la même injustice. C’est une loi de l’histoire, dit-il :

«Telle est, sans doute, la loi de l’histoire. Quand l’opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas sur la terre de l’injustice.» D’après lui, devant cette attitude de l’opprimé, la loi de l’esprit en dicte une autre : «Mais il peut avancer plus ou moins et, si telle est la loi de l’histoire, c’est en tout cas la loi de l’esprit que, sans cesser de réclamer justice pour l’opprimé, il ne puisse l’approuver dans son injustice, au-delà de certaines limites. Les massacres des civils, outre qu’ils relancent les forces d’oppression, dépassent justement ces limites et il est urgent que tous le reconnaissent clairement». Les conséquences de la guerre d’indépendance sont résumées aux victimes françaises et il a «une proposition à faire, qui concerne l’avenir» et dont il parlera bientôt.

Camus projette, alors, sa vision de l’«avenir arabe», tout «respectable» qu’il le considère. Il le pense « …commandé par l’accession rapide des peuples musulmans à des conditions de vie modernes… » et compromis «par un mouvement plus aveugle qui, sans souci des besoins matériels immenses de masses tous les jours multipliées, rêve d’un panislamisme qui se conçoit mieux dans les imaginations du Caire que devant les réalités de l’histoire». Parce que « …ce n’est pas par l’Orient que l’Orient se sauvera physiquement, mais par l’Occident, qui, lui-même, trouvera alors nourriture dans la civilisation de l’Orient.» Bourguiba en serait l’exemple à suivre. «Les Français (lui en l’occurrence)…ne peuvent en tout cas soutenir l’aile, extrémiste dans ses actions, rétrograde dans la doctrine, du mouvement arabe.» «Ils (Camus) se prononcent pour la personnalité arabe en Algérie, non pour la personnalité égyptienne. Et ils (Camus) ne se feront pas les défenseurs de Nasser sur fond de tanks Staline ni de Franco prophète de l’Islam et du dollar. En bref, ils ne peuvent être les fossoyeurs de leurs convictions et de leur pays.» Alors, viendra la reconnaissance de «la personnalité arabe» par «la personnalité française». Cette reconnaissance a une condition «il faut pour cela que la France existe».

La chute de la chronique camusienne peut survenir. Il s’est expliqué et peut oser cette phrase : « … nous, qui demandons aujourd’hui la reconnaissance de cette personnalité arabe, restons en même temps les défenseurs de la vraie personnalité française, celle d’un peuple qui, dans sa majorité, et seul parmi les grandes nations du monde, a le courage de reconnaître les raisons de l’adversaire qui présentement le combat à mort. Un tel pays, qu’il est alors révoltant d’appeler raciste à cause des exploits d’une minorité, offre aujourd’hui, malgré ses erreurs, payées au demeurant de trop d’humiliations, la meilleure chance d’avenir au peuple arabe».

Toute la détresse du militant de « gauche » , pied-noir dans l’âme, s’étale. Il n’aura convaincu personne. L’exclusion des Algériens dans ses livres est le symptôme de la déchirure qu’il vit, entre son vécu et une réalité sociale qu’il voudrait plus tranquille, au prix de l’acceptation de la ségrégation colonialiste. Surtout qu’il s’agit, pour lui, de justifier son attitude qui ne ressemble ni à celle de ceux qui se battent ni à celle de ceux qui les soutiennent ni à celle des colonialistes (qu’il n’évoque, étrangement, pas dans sa problématique).

Bien avant lui, des communistes pieds-noirs ont refusé, contre les orientations léninistes, l’indépendance, soit ouvertement en brandissant la peur d’un gouvernement arabe, soit en proposant l’émancipation dans une France socialiste, soit en demandant de différer l’objectif en arguant que l’Algérie était encore une «nation en formation».

Par Ahmed Halfaoui

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Culture

Drame du concert de Soolking : Idir soutient le rappeur et le DG de l’ONDA

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Le chanteur emblématique Idir a enfin réagi, dans une vidéo diffusée en ligne, sur le drame du 22 août dernier qui a coûté la vie à cinq adolescents lors du concert de Soolking au stade du 20-Août à Alger.

L’immense chanteur d’expression kabyle, Idir a tenu à soutenir et rassurer le rappeur Soolking et de l’encourager de continuer son parcours artistique malgré le drame du stade du 20-Août, à Alger.

C’est un soutien emblématique qui vient au secours de Soolking. «Ce n’est pas de ta faute mon fils, continue ton chemin. J’aime bien ce que tu fais», témoigne Idir.

Le maître de la chanson kabyle a aussi estimé que ce n’était non plus la faute au DG de l’ONDA, Samy Bencheikh qui a été démis de ses fonctions par Noureddine Bedoui. «C’est un homme que je connais bien. Il est intègre et proche des artistes. Ça serait dommage de se séparer d’un homme aussi compétant», dira l’interprète de l’immortelle chanson « Vava Inuva » avant d’affirmer son souhait de voir Samy Bencheikh réintégré après l’enquête sur les responsabilités de chacun.

Le sage, visiblement fatigué sur la vidéo, a tenu avec beaucoup d’émoi à présenter ses sincères condoléances aux familles des victimes du drame.


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