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Chronique

Ecriture de l’Histoire

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Une nouvelle forme d’écriture de l’Histoire est en train de voir le jour. Elle gagne du terrain. Mais elle ne va pas forcément dans les sens qu’il faudrait. Entre les intentions des auteurs et les visées politiques, la marge de manœuvre est très large. 

Il y a eu les historiens français et occidentaux, ensuite quelques algériens, universitaires ou politiques. Il y a eu, à part, les « historiques », suivis par des anciens combattants à la plume un peu naïve. Dans tous ces écrits, si on excepte Mohammed Harbi, il n’y a pas de tentatives de sortir des événements pour aller vers l’écriture de l’Histoire. Les détails de la guerre, les faits sont découpés et suspendus isolément ou insérés dans une narration linéaire, qui ignore leurs déterminants fondamentaux. On peut, ainsi, passer du mythe au complot et du fait d’arme à la trahison, sans pouvoir obtenir un quelconque lien des acteurs avec la réalité ou avec les tendances politiques qui traversaient le FLN/ALN.

L’Histoire événementielle de César à Tabari fournissait une meilleure matière à l’intelligence des choses. César s’attardait, dans sa guerre des Gaules, sur le mode de vie des populations, sur leur organisation, sur leurs coutumes. Chez la plupart de ceux qui ont écrit, sur l’Algérie en guerre pour son indépendance, on ne trouve rien qui explique telle ou telle position des chefs, sauf une description des alliances, des conflits, des purges, des exécutions de cadres de hauts rangs ou de dirigeants comme Abane Ramdane.

La sociologie de la direction est très peu abordée. Récemment, associé à Harbi, Gilbert Meynier a tenté un pavé qui va plus loin que les habituelles litanies. L’initiation d’une approche des œuvres historiques où l’émotionnel n’a pas de place est peut être en train de se dessiner. Ce qui permettra de pouvoir avoir une meilleure lecture du présent. Une lecture dont on a un besoin pressant, quand l’opportunité de la libération du pays est de plus noyée dans les questions sur la légitimité du pouvoir actuel. Comme il est issu de la guerre de libération et des conflits qui ont affecté sa direction, on va fouiner dans les recoins de cette guerre pour le ternir, quitte à disqualifier cette guerre elle-même, qui aurait enfanté un pouvoir illégitime.

Cela peut aller plus loin. La décentralisation du débat, au profit d’événements circonscrits, même très importants, procède de cette attitude. A ce titre, la dernière investigation policière sur la mort du Colonel Amirouche, aurait été plus efficace si elle était étayée par une vision globale des enjeux aussi bien externes qu’internes de la guerre d’indépendance. Pour autant qu’Amirouche ait été victime d’une livraison à l’ennemi (le Colonel El Haoues, mort à ses côtés, ne figurant pas au même plan).

L’écriture officielle, lissée, emphatique qui croit idéaliser le combat libérateur, se trouve impuissante à faire face, ou au moins, à se faire une place dans l’espace où se vend le passé revisité. Cette écriture, enseignée aux enfants, reproduit les vieux schèmes qui veulent servir à l’opinion que l’Etat actuel de l’Algérie est, dans le même temps, un aboutissement naturel et idéal. L’Algérie éternelle, qui a toujours tendue vers ce présent. Rien de ce qui est écrit et qui risque d’écorcher le parcours ne doit apparaître.

Eh bien, c’est ce qui se produit, quand l’artisanal fait face à une industrie qui se met en place et qui, avec l’avantage de paraître désintéressée, atteint à la crédibilité faute d’ouverture la plus larges possible sur le passé proche et lointain. Des premières traces d’hommes connues aux réalités d’aujourd’hui.

Parce que l’Histoire est aussi têtue que les faits qui la constituent et qui la font. Elle est là, elle se manifeste chaque jour, elle se rappelle dans les mots et dans les lieux. Chaque chose nous renvoie à elle. De façon à ce que nous ne puissions l‘ignorer.

Mais pour que nous puissions avancer collectivement il faut que nous ayons les réponses qui nous éclairent, sur ce présent que nous ne comprenons que par bribes. Quand la pression est trop forte et que l’on soit obligé de lever un peu le voile officiel. Sur le passé lointain et fondateur et sur ce passé proche qui devait définir sans difficultés majeurs ce que nous sommes. Nous étions niés en tant qu’être humains, nous n’avions pas d’existence autre que celle qu’imposait notre présence sur cette terre, nous avons voulu en finir avec tous les dénis qui nous frappaient, nous voulions faire table rase de l’oppression, de l’injustice et du mensonge. Des volitions simples, légitimes, sans obstacles autres que le colonialisme. Il en fut autrement. Nous avons, heureusement, gagné de ne plus être des sous hommes et de sortir de la nuit coloniale. Nous avons cru pourtant que nous pourrions, à tout jamais, dire oui ou non, selon ce que ces deux mots pouvaient signifier.

Mais on s’est mis à nous prendre pour des enfants immatures, auxquels il ne fallait pas laisser beaucoup de liberté.

Le « pouvoir révolutionnaire » bâti sur les principes de novembre, allait s’occuper de nous. Des dates, quelques icônes historiques découpées dans le temps, des héros, et l’Histoire, qu’on devait, connaître était écrite. Il était inutile d’en savoir plus. Un peu de nationalisme, beaucoup de religion, une lampée d’idéal libertaire, dans une mixture insipide qui servait d’idéologie. Une bien belle façon de minorer et une société et son Histoire.

Depuis, maintes vérités se sont effondrées et d’autres réhabilitées, d’autres enrichies, mais l’essentiel reste à faire. Cet essentiel, seuls les moyens de l’Etat peuvent permettre de le réaliser. A commencer par la mise au placard des discours lénifiants qui défient les évidences criantes. Une façon, la seule qui préparera l’esprit critique à se mettre en place et qui fera qu’il n’y aura pas besoin de censure pour « protéger » le peuple des « influences tendancieuses » auxquelles il est, de toutes les manières, exposées.

Pour rappel, la télévision et Internet existent et se moquent bien de tous les pouvoirs et de tout ce qu’ils peuvent dire. On peut y découvrir les effets de l’Histoire officielle. De toute évidence, elle ne semble pas faire l‘unanimité et encore moins figurer au programme des sites et autres blogs et commentaires.

Le pire se trouve dans les attaques de moins en moins dissimulées contre le bien fondé de la libération du pays. De braves citoyens se battent, isolément, contre la déformation néocolonialiste des faits, mais le combat risque, à terme, d’être inégal. Et la faute ne doit pas être attribuée à cette minorité de militants du Web, mais à ceux qui ont tout fait pour que l’Histoire soit formatée pour ne laisser filtrer que ce qui est jugé « assimilable » par les masses. Eh bien, cela a fait de ces masses des réceptacles assoiffés de « vérités », qui ne soient pas celles de livres estampillés du sceau officiel ou celles ânonnées par des médias archaïsés.

Elles seront des « vérités » de ce simple fait, parce qu’elles sont différentes.

A. H.

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