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Conférence de la « société civile » : a-t-on pris la peine d’écouter le peuple ?

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Une foule hétéroclite dès 8h30 dans la courette du siège du Cnapset dans le quartier Les Sources, sur les hauteurs d’Alger. C’est le 15 juin que s’est tenue la première conférence à l’initiative d’un conglomérat d’organisations syndicales et associatives, professionnelles et corporatistes, comités et collectifs, se revendiquant de la société civile. Objectif ? Proposer une feuille de route de sortie de crise pour la maison Algérie.

Différents accents renseignent sur la pluralité régionale des délégations présentes. On s’affaire autour des préposés à l’entrée pour régler les frais de participation. « C’est essentiellement pour couvrir une partie des coûts liés à la restauration des conférenciers. Nous n’avons aucun sponsor derrière nous ! », confiera un organisateur.

Prévus à 9h, les travaux ne débuteront qu’à 10h30 passées. La salle est pleine à craquer. La presse est en nombre. Les caméras sont au coude à coude. Une sourate psalmodiée par le représentant de l’association des imams impose le silence et quelques mines déconfites. Puis, « Qassaman », l’hymne national, fait lever tout le monde, sauf les photographes dans des poses improbables. L’hymne national dans son intégralité.

C’est Sadek Dziri, coordinateur de la Confédérations des syndicats algériens (qui compte 13 syndicats autonomes), président de séance, qui ouvre le bal, se réjouissant à l’avance de la percée réalisée par les participants à la conférence qui ont « réussi à transcender leurs différences et leurs divergences pour aboutir à un texte historique, de référence, qui constitue désormais la feuille de route de la société civile ».

Un autre intervenant lira le texte, « résultat de longues tractations au bout de quatre réunions marathoniennes ». L’écoute du document déclamé avec emphase masque mal l’impression de déjà-entendu. Rien de nouveau sous le ciel de la société civile…

La transition comme solution de sortie de crise, une issue maintes fois énoncée

En pratique, le document revient sur des « mécanismes » longtemps ressassés, depuis le départ de Boutefilka : personnalité ou présidence collégiale pour diriger la phase de transition, de six mois à une année tout au plus. Un gouvernement de technocrates. Une commission indépendante pour préparer les élections présidentielles. Dialogue avec toutes les parties sociétales devant aboutir sur une conférence nationale. Enfin, hâter la transition démocratique à travers un processus électif qui doterait le pays d’institutions légitimes.

S’en tenir à l’esprit et à la lettre du document serait faire preuve d’indigence intellectuelle et politique. Les concessions ont dû être fondamentales pour ne s’en tenir qu’à des aspects formels. Pour rassurer l’assistance, on rappelle que ce document est un premier jalon qui devra être suivi par d’autres réflexions. Alors ce n’est plus une feuille de route ?

En tout cas, les premières interventions des premiers initiateurs des rencontres de la société civile, renseignent sur les divergences de vue des uns et des autres. En fait, chacun dans son intervention, qu’il s’agisse de Ferssaoui de RAJ, de Araâr du Forum civil pour le Changement, a ré-exposé sa vision propre en dehors du document supposé consensuel, au point où El Ibrahimi, de l’association El Baraka, revenant dans son analyse aux origines de la crise algérienne, n’a pas manqué d’égratigner l’histoire, en dénonçant l’arrêt du processus électoral en 1992… Il finira par se faire huer à un moment par une partie de l’assistance.

Débats et contradictions

La seconde partie verra des interventions intéressantes à plus d’un titre, mettant à nu des contradictions qu’il ne sera pas facile d’aplanir. Certaines interventions ne manquent pas d’éloges à l’égard de l’institution militaire et de son chef, d’autres restent profondément ancrées dans la légalité d’une Constitution et des institutions décriées par le Hirak chaque vendredi.

D’aucuns se revendiquent d’être le Hirak, d’autres encore, plus humblement, rappellent qu’ils ne sont qu’une partie de la société civile. Devant les atermoiements des uns et les propos laudateurs des autres, Mustapha Zebdi, excédé, lancera à l’assistance : « Ya djemaâ, y a comme une odeur de cachir dans la salle ! » Applaudissements.

Autre point d’achoppement, la question de la femme et de l’égalité entre citoyens, soulevée une première fois par un représentant de la diaspora, venu spécialement pour ses assises, et une seconde fois, par la représentante d’une association féminine, fera grincer des dents sur certaines chaises. Ouléma, imams et association de la famille s’abstiennent d’applaudir. A chaque intervention, le malaise se précise.

La « cohabitation des idéologies » tant vantée en début de séance est-elle en train de voler en éclat ? Un intervenant fera remarquer que ce ne sont pas toutes les régions d’Algérie qui sont présentes à ce rendez-vous. Mais personne n’osera évoquer les questions identitaires ; Kabylie et M’zab, tout comme la question des libertés démocratiques, des interpellations et des intimidations à l’égard des manifestants du Hirak qui, si elle est évoquée par quelques rares intervenants, ne figure nullement dans le canevas de la conférence.

Les plus pessimistes parleront de cette conférence comme d’une offrande faite à la mouvance arabo-islamiste, présente en force et en nombre. Quant aux plus optimistes, ils évoqueront une opportunité offerte à la société civile de transcender ses clivages et d’aller vers l’unité des rangs pour sauver le pays.

Mais que vaut un pays sans son peuple ? Depuis des mois, le Hirak tient chaque vendredi sa conférence. Ses slogans sont ses discours, et ses pancartes et banderoles, ses résolutions. A-t-on vraiment pris la peine de l’écouter ?

Zoheir Aberkane

Article paru dans Minbar El Oummel (N°22), une publication du Comité d’organisation des socialistes internationalistes (COSI).

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