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Culture

« L’art de perdre » d’Alice Zeniter, une fiction pour combler les silences de la guerre d’Algérie

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Perdre la guerre, perdre sa terre, laisser perdre sa langue maternelle. Dans « L’art de perdre » (Flammarion), Alice Zeniter fait vivre et bouger trois générations meurtries par la guerre d’Algérie, à commencer par le grand-père harki. Une fiction pour réparer les non-dits d’une guerre occultée.

Plus d’un demi-siècle après la signature des accords d’Evian, la guerre d’Algérie resurgit en cette rentrée littéraire. Le sujet était jusque là plutôt chasse gardée de romanciers masculins comme Laurent Mauvignier (« Des hommes ») ou Jérôme Ferrari (« Là où j’ai laissé mon âme »). Et leurs œuvres étaient taraudées par cette interrogation sur la génération de leurs pères : qu’y avaient-ils fait ?

Avaient-ils été résistants ou bourreaux ? Le ton change en cet automne 2017, où des romancières (Alice Zeniter, Brigitte Giraud) essaient de retisser le fil rompu de la mémoire, cette transmission chaude et vivante du passé des siens. Et il est moins question, dans leurs romans, de héros ou de tortionnaires que de vies au quotidien emportées dans la tourmente.

« L’art de perdre » plante le décor de la France coloniale. Puis emporte le lecteur dans l’odyssée prenante d’une famille déracinée du fond de la Kabylie, qui échangera ses oliviers, ses montagnes et son soleil pour le décor tristounet d’une HLM normande.

Ali, l’ancien combattant devenu harki

L’histoire court sur trois générations. Elle nous est contée par Naïma, la narratrice, jeune Parisienne vive, cultivée et petite-fille de harki, comme l’auteure Alice Zeniter. Et elle commence avec Ali, notable d’un village de Kabylie accroché à flanc de montagne. Respecté de son entourage, il est une des voix qui comptent dans sa communauté montagnarde, d’autant qu’il a voyagé. Engagé pendant la seconde guerre mondiale, il a fait la campagne d’Italie, et combattu à la bataille de Monte-Cassino. Il en est revenu décoré, et milite fièrement dans une association d’anciens combattants.

Quand les indépendantistes, en novembre 1954, commettent les premiers attentats, Ali n’a pas encore compris que le tourbillon l’emporterait comme un fétu de paille. A quoi tiennent les hasards de la vie ? Lorsque le FLN demande aux vétérans de renoncer aux pensions versées par l’armée française, Ali s’indigne : c’est non. Il n’a pas risqué sa vie pour rien. A-t-il conscience des conséquences ? Il est désormais classé dans le camp du colonisateur, malgré les horreurs perpétrées par l’armée française jusque dans son village kabyle. Des soldats français sont venus traquer les rebelles dans ces hameaux perdus, et ils ont tué sauvagement « Fatima la pauvre », une veuve âgée sans ressource, parce que son fils avait rejoint les insurgés.

Du camp de Rivesaltes aux préfabriqués de Provence

Il n’y a plus le choix. Le dos au mur, Ali, sa femme Yema et leurs enfants se retrouvent un jour de 1962 sur un bateau sans retour, qui quitte « Alger la Blanche » pour Marseille. Ils connaîtront le camp boueux de Rivesaltes et les préfabriqués d’un village de Provence avant de se poser enfin en Normandie dans un logement HLM, trop petit pour la fratrie de dix.

De cette fratrie émerge l’aîné, Hamid. Encore enfant, le futur père de Naïma va apprendre en trois mois à lire et à écrire le français. Seul capable de comprendre et remplir les formulaires sans cesse réclamés, il paiera le prix de ses dons en devenant l’intermédiaire obligé entre ses parents (voire entre toute la cité) et l’administration française. Car Ali, qui faisait autorité dans son village de Kabylie, est réduit, de ce côté-ci de la Méditerranée, à sa condition d’ouvrier illettré.

La suite de l’histoire ? Hamid épousera Clarisse, fille de Bourguignons, et scrutera plus tard avec anxiété les (excellents) bulletins de ses quatre filles. Et c’est l’une d’elles, Naïma, qui en fera le héros (l’un des héros) de cette saga. Elle encore qui brisera un tabou en retournant en Algérie sur les anciennes terres familiales. De cette confrontation entre la réalité et les récits nostalgiques entendus en France, elle tirera un récit savoureux, tour à tour critique et empathique.

La vie qui va, loin des identités figées

Déroulant la pelote générationnelle, elle  ressuscitera une mémoire ensevelie, enfouie au creux des gestes et des souvenirs. On connaissait jusque là Alice Zeniter comme l’auteur virtuose de romans cérébraux, elle habille ici de chair son récit comme jamais, en succession de scènes vibrantes. Le lecteur voit surgir devant lui Ali l’homme blessé, Hamid qui fuit le passé, ou Yema, petit bout de femme vive et chaleureuse qui étreint d’autant plus fort sa petite-fille Naïma que les mots lui manquent pour communiquer avec elle. L’aïeule est arrivée trop tard sur le sol normand pour acquérir totalement le français. La petite fille ne connaît pas l’arabe, que son père n’a jamais jugé utile de lui apprendre. De quelle utilité lui aurait-il été à l’école ?

Pont entre les générations, ce beau livre vaut aussi voyage, navette entre la France et l’Algérie. Il ne règle pas de comptes. Il raconte la vie qui va, bouillonnante. Anne Brigaudeau pour Francetélévision

L’Art de perdre, Alice Zéniter
(Flammarion – 514 pages- 22 euros)

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Hassen Ferhani doublement primé au Festival de Locarno

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Le cinéaste algérien Hassen Ferhani a reçu samedi le « Prix du meilleur réalisateur émergent » et celui du « Jury junior » du 72e Festival international du film de Locarno (sud-est de la Suisse) pour son film « 143, rue du désert », annonce les organisateurs.

Premier long métrage de Hassen Ferhani, « 143, rue du désert » a été présenté en avant-première mondiale lors de cet événement. Il était en compétition dans la section « Cinéastes du présent », deuxième plus importante section de ce festival qui a pris fin samedi soir.

D’une durée de 100mn, ce film, une production algéro-franco-qatarie, raconte l’histoire de Malika, gérante d’un modeste restaurant sur la route du désert, au fin fond du Sahara algérien, où viennent se ravitailler routiers, aventuriers et autres voyageurs.

Hassen Ferhani avait réalisé en 2016, « Fi rassi rond-point » (Dans ma tête un rond-point ), un documentaire primé en Algérie et dans des festivals internationaux tenus en Tunisie, en Italie et en France où il a reçu de nombreux prix.

Le cinéaste portugais Pedro Costa a quant à lui remporté le Léopard de la meilleur réalisation pour son film « Vitalina Varela » en compétition internationale.

17 films de différents pays, étaient en compétition depuis le 7 août pour cette édition 2019 du festival de Locarno qui a choisi de mettre à l’honneur le cinéma de l’Asie du sud-est (Indonésie, Philippines et le Laos). APS

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Chemini accueille la 2e édition de l’Agora du livre

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La localité de Chemini s’apprête à vivre à partir du 16 août l’agora du livre dans sa deuxième édition qui sera dédiée au professeur de linguistique amazigh et écrivain Mohand Akli Haddadou, décédé le 19 novembre 2018.

Cette manifestation lancée l’année dernière par l’association socioculturelle Agraw du village Takhlidjt s’étalera jusqu’au 20 août 2019 et sera ouverte avec l’inauguration d’une stèle au symbole amazigh érigée au niveau d’un rond-point qui portera désormais le nom de « 19-Mai-1981 » en hommage aux militants du printemps de Béjaïa et de la cause identitaire amazigh.

Plusieurs sites ont été choisis au chef-lieu tels que le lycée, la Maison de jeunes, la Bibliothèque municipale et les places publiques pour abriter des expositions sur l’artisanat et les produits du terroir (burnous, robe kabyle, poterie, bijouterie, métier à tisser, miel d’abeille locale, figue).

Des tables rondes, communications et vente-dédicaces avec des auteurs agrémenteront également cette grande manifestation, organisée cette année avec le concours du Haut commissariat à l’Amazighité (HCA) en hommage au défunt enfant de Larbaa Mohand Akli Haddadou.

A cet effet un appel a été lancé par l’association à l’adresse de tous les acteurs intervenant dans la domaine du livre, tels que les éditeurs, auteurs, libraires, distributeurs à se manifester pour prendre part à l’événement qui sera marqué par la remise des prix pour les lauréats du concours de la meilleure oeuvre scientifique et littéraire relative aux œuvres de Mohand Akli Haddadou.

Contact Association AGRAW

Tél : 034 26 51 58 après 19 h 00

Mobile: Nadir 06 69 25 71 29

Azzedine : 0551 40 42 67

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Mahmoud Darwich chez Barzakh

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Pour marquer la commémoration du 11e anniversaire de la disparition de Mahmoud Darwich, l’éditeur algérien Bazakh a réédité deux recueils tirés de l’oeuvre du grand poète palestinien mort le 9 août 2008.

Les deux ouvrages, l’un en français, l’autre en arabe et français, constituent un florilège de poèmes proposé par deux grands poètes et traducteurs- le Palestinien Elias Sanbar et le Marocain Abdellatif Laâbi- parmi les textes les plus marquants de la poésie arabe contemporaine et dont Darwich est une des figures de proue.    

Le premier volume, une anthologie intitulée « Rien qu’une autre année », titre d’un ses poèmes et qui donne un aperçu de l’itinéraire de Darwich sur près de 20ans (1966-1982)  avec neuf recueils, que Abdellatif Laâbi a choisi de rendre en Français.   

L’anthologie s’ouvre sur les poèmes tirés du recueil « Un amoureux de Palestine », publié en 1966. C’est par ces poèmes chantés, que les lecteurs arabes découvrent « A ma mère », et « Poèmes sur un amour ancien ». Avec d’autres textes, ces deux poèmes constituent, s’il en est, l’acte de naissance d’un grand poète qui allait vite confirmer son envergure internationale.

Du deuxième recueil de Dawich, « Fin de la nuit, 1967 », Laâbi a choisi six poèmes dont l’emblématique « Rita et le fusil », texte à la charge poétique intense où le chagrin, le questionnement, la colère et l’amour se mêlent au sentiment d’échec et d’impuissance.   

 « Les oiseaux meurent en Galilée, 1970 », un troisième recueil composé de neuf poèmes marque une évolution dans l’expression poétique de Darwich. Les textes qui le composent trouvent, par la profondeur et la puissance du verbe, une résonance particulière chez le lecteur de Darwich: « Pluie douce et un automne lointain « , « Rita, aime-moi », « Chute de la lune »’, autant de poèmes qui célèbrent l’amour et l’humain, sans cesser de pourfendre l’injustice et la tyrannie.   

De « Ma bien-aimée se réveille, 1970 », Laâbi a choisi de traduire trois poèmes dont « Passeport » -interprété par le chanteur engagé libanais Marcel Khalifé- « Chronique de la douleur palestinienne », sur la débâcle des armées arabes en 1967, ou encore « Ecriture à la lueur d’un fusil », un poème narratif par excellence où Darwich convoque l’histoire et ses héros tragiques.          

Du recueil « T’aimer ou ne pas t’aimer » (1972), Laâbi propose « Cantiques », « Le guitariste ambulant », « Le passager » et surtout l’incomparable « Sirhan boit le café à la cafétéria », un poème où le personnage de Sirhan se donne une destinée, possible pour chaque Palestinien.         

« D’essai numéro 7 « (1975), le traducteur a sélectionné « ‘Comme si je t’aimais », « La sortie du littoral méditerranéen », « Le fleuve est étranger et tu es mon amour » et « Gloire à cette chose qui n’est pas arrivée ».

Par le choix du titre donné à ce recueil, Mahmoud Darwich a voulu, symboliquement, signifié les changements opérés dans sa précédente expérience et souligné la transition vers une autre expression poétique dont « Noces », un recueil publié en 1977, porte déjà les prémices.

Ce recueil dont l’anthologie rassemble sept poèmes parmi lesquels le poème-titre, regroupe entre autres « Il était ce qu’il adviendra », « Ainsi parla l’arbre délaissé », et « Le poème de la terre », un des textes les plus aboutis de Dawich. Dans « Ahmad Azzatâr »  ou Tel Azaatar -du nom d’un camp des réfugiés au Liban rendu tristement célèbre après le massacre de milliers de Palestiniens en 1976- la tragédie est cette fois déclamée en vers par la voix du poète.                  

Pour clore l’anthologie, Abdellatif Laâbi propose en Français « ‘Souterrains », « Rien qu’un autre année » e surtout l’éternel « Beyrouth », le long poème écrit rn 1981 et gravé à jamais dans la mémoire de milliers d’admirateurs de Darwich pour qui « Beyrouth (reste) notre unique tente, Beyrouth notre unique étoile ». 

Dans un deuxième ouvrage réédité concomitamment par Bazakh, Elias Sanbar, traducteur et ami intime de Dawich, propose sept recueils et longs poèmes représentant l’itinéraire du grand poète palestinien entre de 1992 à 2005.

Cette anthologie bilingue, en Aabe et Français, a été choisie et présentée par l’homme de culture et éditeur franco-syrien, Farouk Mardam-Bey, comme « une ouevre majeure, un important jalon dans l’histoire de la poésie arabe contemporaine ».

Cette compilation d’extraits de l’œuvre de Darwich, traduits par les soins de Sanbar, comporte entre autres « Onze asres », « Discours de l’homme rouge », six poèmes tirés du recueil « Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude », outre « Murale »,  « Etat de siège » ainsi que des poèmes extraits de « Ne t’excuse pas » et « Comme des fleurs d’oranger et plus loin ».  

Mahmoud Darwich est décédé en 2008 à l’âge de 67 ans. Considéré comme une des voix majeures de la poésie au XXè siècle dans le monde, il laisse une œuvre monumentale traduite dans une vingtaine de langues.        

« En mêlant l’individuel au collectif , le quotidien à l’éternité, (…) le poète y réussit le pari de toute une vie: opposer la fragilité humaine à la violence du monde et élever la tragédie de son peuple au rang de métaphore universelle », dira Mardam-Bey à propos du legs poétique de Darwich. 

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