Connectez-vous avec nous

Actu

Algérie : pour la rupture politique ou la révolution comme projet

Publié

le

Nous reproduisons ci-dessous une analyse de Nadir Djermoune, architecte-urbaniste, enseignant au département d’architecture à l’université de Blida et militant politique de gauche, parue initialement dans la revue de critique communiste Contretemps.

L’institution militaire et la dynamique du mouvement

L’actualité des derniers jours est marquée par les arrestations spectaculaires de Saïd Bouteflika, frère et conseillé spécial du président déchu, et des ex-généraux Athmane Tertag et Mohamed Mediène, anciens chefs des services de sécurité. Ces arrestations ont été suivies par la convocation de Louisa Hanoun, dirigeante du Parti des Travailleurs (PT) pour audition dans le cadre de la même enquête, puis par son incarcération.

Que signifient ces incarcérations ? Quel est le message qu’elles adressent au mouvement de protestation ?   « Il n’est pas illégitime », note le journaliste et essayiste Yassine Temlali, « de penser que l’implication de la justice militaire dans cette affaire vise à empêcher que l’éventuel procès des accusés ne révèle sur le fonctionnement du régime d’Abdelaziz Bouteflika des éléments trop embarrassants pour le régime de facto en place depuis sa destitution. Il n’est pas non plus illégitime de croire qu’un procès “maîtrisé”, devant une cour martiale, permet d’éviter à deux anciens puissants généraux, Mohamed Mediene et Athmane Tartag, une humiliation publique qui peut provoquer des remous au sein de l’armée ».

L’interpellation de Louisa Hanoun, en revanche, relève d’un registre plus complexe. D’abord, sur le plan politico-juridique, la présidente du PT se trouve partiellement en porte-à-faux vis-à-vis du mouvement populaire.  Alignée sur Bouteflika durant tout son règne, sous prétexte de la défense de l’Etat-nation contre les complots impérialistes, elle a trop joué la carte de la proximité avec les services de sécurité, une posture dont elle ne s’est d’ailleurs jamais cachée. Pour autant, cela ne fait pas d’elle une criminelle ou une « complotiste », c’est une position qui relève de ses opinions et de sa ligne politique.  Il est cependant facile de l’offrir à la « vindicte » populaire comme complice du « complot qui se trame contre l’armée » et de la gabegie du pouvoir. Ensuite, elle offre un solide argument sur le terrain idéologique et symbolique à Gaïd Salah, l’actuel chef d’état-major de l’armée qui cherche à jouer au Bonaparte, en s’attaquant d’abord aux « oligarques mafieux », puis à l’ancien pouvoir « corrompu » et enfin à une figure censée « représenter les travailleurs ». Il se veut donc au-dessus des idéologies et évite du coup le clivage artificiel « arabe » vs. « kabyle » dans lequel une certaine opposition a voulu, pendant un moment, l’entrainer.

Mais, une institution (militaire) qui essaie de gagner en popularité en déférant devant la justice militaire ces personnalités, qui, par ailleurs, ne sont pas exemptes de tout péché, est peut-être le prélude de quelque chose de politiquement plus grave. Voir dans l’attitude de Gaïd Salah un rapprochement avec le peuple, ou une réponse à la demande d’actes concrets venant du mouvement, et rester aveugle sur la stratégie d’intimidation qui se profile à l’égard de ce même mouvement revient à accorder un soutien pur et simple à l’institution militaire.

Pour une alternative politique à la hauteur du mouvement

Cette institution est aujourd’hui la seule structure organisée dans le pays, comme ce fut le cas pour l’état-major, son ancêtre, face au GPRA en 1962. Elle essaye d’assurer une transition sans heurter de front la protestation populaire. Elle tente de combler une brèche ouverte par le mouvement lui-même et se considère comme légitime pour imposer une feuille de route qui se veut constitutionnelle, avec les risques que cela entraîne pour les libertés démocratiques et la souveraineté populaire.

Le calendrier politique que l’armée s’efforce de mettre en œuvre n’est pas issu de l’initiative de forces politiques représentatives. Il est introduit et imposé par le mouvement, qui n’est toutefois pas en mesure d’en maîtriser les échéances. L’enjeu des élections, présentées à chaque phase de la protestation comme la solution, ne relève pas non plus d’un choix stratégique. C’est une obligation imposée par ce calendrier constitutionnel. Celui-ci fut bouleversé une première fois par le mouvement qui a imposé l’annulation de l’élection présidentielle prévue pour le 19 avril. Les héritiers et les tenants de cette constitution ont reporté l’échéance au 4 juillet, une date que les protestataires refusent, sans présenter de front uni. Il ne faut plus, en effet, considérer comme acquise l’unité de vues entre les différents protagonistes des événements que nous vivons. Il y a début de décantation. En ce sens, l’enjeu du calendrier est triple.

Face à l’institution militaire qui revendique sa constitutionalité afin de consolider son pouvoir, le premier enjeu vient des notables politiques d’obédience néolibérale qui font des offres de services au système « oligarchique » qui émerge. Une fois débarrassés de Bouteflika, qui avait le monopole de l’initiative, ces oligarques désirent passer rapidement à une nouvelle élection présidentielle, d’où sortirait un pouvoir qui serait en position d’engager des « réformes ». Ces cercles cherchent à contrôler le processus conduisant à cette élection en revendiquant une instance de transition cooptée par le pouvoir actuel, donc par les militaires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, puisque, parmi les candidats et candidates à la direction de cette transition, aucun ne peut se poser comme l’émanation du mouvement. Les diverses offres de service qui se sont manifestées ne sont soutenues que par la presse. Et il suffit de regarder qui sont les patrons de cette presse pour comprendre ce qui se joue. La population mobilisée reste toutefois sourde à toute représentation politique.

Le deuxième enjeu renvoie à la proposition de convocation d’une assemblée constituante souveraine. Celle-ci est, dans l’état actuel des choses, la seule démarche qui assure une rupture avec le « système » tant décrié par les manifestants, la seule qui permet d’engager la construction d’un projet politique et social légitime et représentatif des aspirations de la majorité du peuple en mouvement. Elle est de l’ordre du bon sens, voire même de la logique mathématique. Quelles sont en effet les options possibles ? La première serait d’accepter l’ordre constitutionnel actuel afin d’éviter un affrontement avec le pouvoir. Il faudra alors aller vers l’élection présidentielle du 4 juillet en comptant sur la mobilisation populaire pour la rendre honnête et transparente. Ce que refuse le peuple en mouvement, car il ne fait pas confiance aux anciens et se méfie des nouveaux. La seconde option serait de sortir de cette constitution et d’aller vers une nouvelle. Mais comment ? Il faudrait une personnalité qui fasse consensus ou bien une structure représentative et légitime qui puisse diriger ce processus.

Quelques exemples peuvent nous aider à comprendre cette équation. Quand en 1958, l’Etat français en pleine « crise algérienne » fait appel au général De Gaule, celui-ci, fort de sa légitimité symbolique et de l’hégémonie de la bourgeoise française qu’il représentait, accepte de diriger une transition de la IVe à la VeRépublique en passant par un référendum sur une nouvelle constitution taillée sur mesure. Il a fallu mai 68 pour remettre en cause cette légitimité, mais la constitution, elle, est toujours en vigueur. Quand, dans un autre contexte, Boumedienne s’empare en Algérie du pouvoir en 1965, il lui a fallu attendre plus de dix ans, le temps de se construire une hégémonie et une légitimité, pour faire passer, en 1976, une nouvelle constitution. De même, en 1992, Mohammed Boudiaf avait lui aussi, du fait de son parcours passé, la légitimité symbolique d’engager une refondation de la république, sans préjuger sur le contenu de ce qu’il aurait pu faire. Mais son ambition romantique et nationaliste l’a emporté, laissant l’Algérie dans la tourmente. C’est cette tradition bonapartiste qui explique que Saïd Bouteflika ait fait appel au général Zeroual, en mars dernier, dès que la crise a frappé aux portes du pouvoir algérien. Depuis, les tenant d’une continuité du système sont à la recherche d’un « homme providentiel ». C’est ce que Gaïd Salah semble comprendre en s’appuyant sur la légalité que lui octroie l’actuelle constitution. Voilà pourquoi il ne veut pas sortir de ce cadre, croyant sans doute qu’il peut incarner ce personnage…

Le troisième enjeu du processus renvoie à l’attitude d’une nébuleuse qui se veut « révolutionnaire », mais au sens d’une révolution abstraite, renvoyée aux calendes grecques. Considérant que « les conditions ne sont pas réunies pour une telle rupture », elle refuse de s’engager dans une confrontation laborieuse avec la politique concrète. C’est une pensée qui est condamnée à tourner sans cesse autour du problème sans l’aborder.

Refuser l’échéance du 4 juillet sans offrir de perspective réalisable dans des délais raisonnables place le mouvement devant un vide politique et institutionnel. Les protagonistes qui refusent la solution constituante laissent les mains libres à Gaïd Salah qui se prépare justement à combler ce vide.

La bataille constitutionnelle n’est pas suffisante

L’enjeu est donc de taille. Il est désormais impératif d’accompagner cette nouvelle Algérie née du 22 février, et de se hisser à la hauteur de ces moments exceptionnels dans l’histoire d’un pays.  Il ne s’agit pas d’une simple impasse juridique et constitutionnelle. Quelle que soit l’issue immédiate, la voie de l’émancipation est désormais ouverte. Il faut l’occuper avant qu’elle ne se referme.

Il ne s’agit pas toutefois de proclamer un programme révolutionnaire en dehors du temps et de l’histoire réelle mais de partir des contradictions que le mouvement lui-même fait émerger. La nécessité d’une bataille pour une assemblée constituante souveraine n’est pas, de ce point de vue, un simple subterfuge tactique. Elle est fondamentale et d’ordre stratégique pour les travailleurs, pour la majorité du peuple, car elle ouvre la voie à son émancipation et à un projet de vie libre et démocratique. C’est dans ces moments historiques de grande mobilisation qu’une avancée réellement démocratique peut être imposée aux dominants et aux régimes autoritaires. C’est pour cette raison que les défenseurs de la minorité oligarchique refusent cette voie.

Bien évidement, cette solution de la constituante ne peut être que le résultat d’un processus de débat national, mené sous la direction d’un gouvernement civil provisoire. Ce débat doit disposer d’une durée raisonnable afin de donner la possibilité à toutes les forces de se préparer et de mener une discussion de fond sur la constitution souhaitée, préalable indispensable pour éclairer situer les enjeux et avancer vers des élections. La qualité et l’indépendance de cette structure provisoire jouent alors un grand rôle, de même que la véritable liberté de l’information d’expression et de manifestations, dans la mesure où elle permet à toutes les parties du peuple, sous contrôle du mouvement, de peser dans le débat sur la nature des principes auxquels il n’est pas permis de déroger.

Le recours à un renouveau démocratique constituant est tout aussi nécessaire, en ce début du 21e siècle, pour les grandes puissances capitalistes qui ont fait leur révolution démocratique. Pour revenir à l’exemple français cité plus haut, l’arrivée de De Gaulle en 1958 s’est traduite par une remise en cause de l’équilibre démocratique institué par l’assemblée constituante au lendemain de la seconde guerre mondiale. Comme la bourgeoise française était, et demeure, incapable de partager le pouvoir démocratiquement, elle a réussi à façonner une constitution ultra-présidentielle grâce à De Gaulle, lorsque le régime se trouvait en pleine crise face aux avancées du mouvement indépendantiste algérien. Toutes proportions gardées, Bouteflika a pu jouer un rôle comparable en 2009. Aujourd’hui encore, le recours à un processus constituant pour instituer une VIe République est de l’ordre du possible et du nécessaire pour une puissance comme la France. C’est aussi le cas pour les Etats-Unis d’Amérique, l’hyper-puissance mondiale dont les institutions reposent encore sur la constitution des Pères fondateurs et où le pouvoir est structurellement partagé entre les clans financiers pompeusement appelés « démocrates » et « républicains ». Nous pouvons bien sûr élargir cette stratégie d’un renouveau démocratique pour les nouvelles oligarchies que sont la Russie ou la Chine.

Combiner la perspective politique avec un programme socio-économique de transition

La nécessité d’une rupture constitutionnelle pose fondamentalement la question du pouvoir politique. Elle ouvre la question de son contenu, c’est-à-dire du projet de développement qui intéresse les Algériens et les Algériennes, à l’instar de toutes les sociétés humaines. De ce point de vue, ce que revendique la population c’est un changement profond du système, une rénovation de l’Algérie pour que ce pays puisse répondre aux attentes de la société. A travers la dénonciation du « système » c’est, pour l’instant, le contrôle bureaucratique et oligarchique de l’économie qui est visé, une sorte de « capitalisme de connivence ». Mais ce capitalisme de connivence cache tout simplement un autre capitalisme mondial plus vorace et en pleine crise.

Ce sont là des questions qui doivent s’insérer dans les enjeux liés au probable rendez vous du 4 juillet et de la période qui suivra.

Nadir Djermoune

Le 20 mai 2019.

Publicité
Cliquez pour commenter

Poster un Commentaire

avatar
  S'abonner  
Me notifier des

Actu

« Algérie : le pacte de souveraineté » par Djamel Zenati

Publié

le

Le mouvement populaire est à son septième mois. Loin de s’essouffler, il gagne en détermination et en maturité. Sa plus grande victoire est d’avoir réussi à réaliser un large consensus autour de la nécessité d’aller vers une rupture radicale avec l’ordre en place.

Certes, le système autoritaire est toujours là. Toutefois, il est fortement ébranlé dans ses fondements et a perdu toute source de légitimité. L’irruption citoyenne dans le champ public a aiguisé les contradictions en son sein et accéléré le processus de sa déliquescence. Enfin, la paralysie de sa façade institutionnelle l’a contraint à se replier sur son noyau dur : le commandement militaire. Cela a permis de donner plus de lisibilité à la problématique politique dans notre pays.

Nous ne sommes pas dans une séquence de crise, mais dans un moment d’opportunité fondatrice. Les anciens paradigmes et les vieux schémas sont inopérants.

La perspective historique est désormais du côté de la société et de la société seule.

Le sens d’une insurrection

Deux slogans méritent une attention particulière : « Echaâb yourid el istiqlal » et « Dawla madania machi aâskaria ». Cette exigence d’émancipation vient des profondeurs d’une société écrasée sous le poids de la hogra érigée en système. C’est aussi le retour d’un rêve lointain, dont les racines plongent dans l’épopée de la lutte de Libération nationale. Il peut paraître surprenant d’exprimer un désir d’indépendance des décennies après l’indépendance. C’est un anachronisme trompeur. Car le propre des œuvres inachevées est de rebondir inopinément sous l’effet de la transmission mémorielle et du relais générationnel. L’insurrection citoyenne a justement mis le doigt sur le véritable enjeu de ce conflit : la question de souveraineté.

Aussi, le processus de transition en Algérie doit s’articuler autour de la problématique de la souveraineté dans toutes ses dimensions. Et pour une description précise de ce processus, il est nécessaire d’identifier en premier lieu la nature et l’origine de l’obstacle auquel est confrontée cette aspiration légitime du peuple. Pour cela, il faut interroger le processus de construction de l’Etat algérien et ses modes de légitimation.

Fondement de l’autoritarisme algérien

Sous la colonisation, les nationalistes assimilaient à juste titre la souveraineté à une situation, à savoir la fin de la tutelle coloniale. Une fois l’indépendance recouvrée, cette vision s’avèra totalement inadaptée. Elle devait être naturellement abandonnée au profit de la souveraineté comme prérogative, c’est-à-dire la capacité inaliénable reconnue au corps des citoyens de décider librement de son destin. Ce droit imprescriptible du peuple constitue l’esprit même du combat libérateur. Or, ce passage n’a pas eu lieu. Les phénomènes de militarisation et de patrimonialisation de l’Etat, déjà en gestation dans le mouvement national, a fait barrage au transfert de souveraineté. Le maintien du pays sous tutelle fut imposé par la force des armes et justifié par la légitimité révolutionnaire. Les drames algériens, passés comme présents, ont une même origine : la confiscation de la souveraineté.

La dissociation entre souveraineté populaire et souveraineté nationale repose sur le postulat selon lequel le peuple ne peut être l’agent de sa propre émancipation. Derrière ce postulat se profile l’idée de l’inaptitude du peuple. Bien plus, du point de vue des gouvernants, le peuple est dangereux. Toutes les voies de la participation et de la contestation institutionnalisées sont obstruées. Les citoyennes et citoyens sont astreints au devoir d’obéissance, faute de quoi ils s’exposent à des risques pouvant parfois aller jusqu’à la liquidation physique.

L’idéologie sécuritaire

Au cœur de l’autoritarisme algérien se trouve donc l’idéologie sécuritaire. Elle a structuré l’Etat dans son organisation et son fonctionnement. La théorie du complot, le cliché de l’ennemi intérieur et le spectre de la main étrangère sont inlassablement agités. Ils visent à installer un climat de menace permanente et à légitimer ainsi la suprématie et l’omnipotence du pouvoir sécuritaire. Le pays est mis sous contrôle de l’armée, institution à partir de laquelle tout découle et ruisselle et autour de laquelle tout s’ordonne. Elle n’est pas la colonne vertébrale de l’Etat. Elle est l’Etat.

Choix politiques, répartition des pouvoirs et prérogatives, arbitrages, nominations et distribution de la richesse nationale, tout relève de l’armée ou est subordonné à son agrément.

L’idéologie sécuritaire n’a épargné aucun domaine de la vie du pays, elle a enveloppé jusqu’à la sphère économique. En effet, l’attachement du pouvoir en place à l’économie rentière a pour but de maintenir la société dans un rapport de dépendance vis-à-vis de l’Etat autoritaire. La rente pétrolière a servi prioritairement à entretenir et à équiper la machine sécuritaire. Elle est mobilisée ensuite pour l’entretien du sérail et de ses diverses clientèles. Elle sert accessoirement à «acheter la paix sociale». Le résultat est là : le destin du pays est suspendu au prix du baril de pétrole. En voulant soumettre le peuple, nos gouvernants ont juste réussi à accroître les vulnérabilités du pays et à le livrer aux groupes mondialistes. La confusion entre sécurité nationale et défense nationale a eu des effets désastreux.

En définitive, si le système parvient à se maintenir, ce sera au prix d’une grande violence et de concessions sur le plan géopolitique. C’est-à-dire une inflexion dans l’orthodoxie algérienne en matière de politique étrangère et une ouverture sans limites à la mondialisation. En d’autres termes, un renoncement pur et simple à la souveraineté du pays. Accepter d’hypothéquer l’avenir de tout un pays sur l’autel d’appétits de pouvoir est la plus grande des trahisons.

Les limites de l’état autoritaire

Quand un Etat puise son autorité dans la seule puissance coercitive, il perd toute légitimité aux yeux des citoyens et devient un Etat fragile. C’est la situation où l’Etat est partout dans la société et la société nulle part dans l’Etat. C’est l’Etat désincarné. En agissant dans le sens d’affaiblir la société pour mieux la dominer, l’Etat s’affaiblit lui-même. Nous sommes là au cœur de la contradiction de l’Etat militaire ou policier. L’exemple algérien est dans ce sens paradigmatique.

L’insurrection citoyenne ne résulte pas seulement d’une crise de la représentation. Elle renvoie à la crise de légitimité de l’Etat. L’élection présidentielle à laquelle tient tant le pouvoir en place n’est pas la réponse appropriée ni attendue. C’est pourquoi elle est massivement rejetée par les citoyennes et citoyens. Elle est perçue à juste titre comme la solution d’une minorité pour une minorité. Cette élection ne peut se tenir sauf à vouloir plonger le pays dans le drame.

La seule issue possible est l’amorce d’un processus constituant. Toutes les conditions sont réunies pour aller sans violence vers une rupture négociée entre Algériens, sans l’intervention ou l’ingérence de quiconque.

Il ne faut pas se tromper de moment historique. L’heure n’est pas à la compétition politique. Le mouvement populaire est pluriel et traversé par une multitude de contradictions. La transition consiste à s’accorder sur le cadre et les mécanismes de nature à permettre aux différences et aux pluralismes de s’exprimer librement et sans violence et de garantir un arbitrage institutionnalisé des conflits politiques et sociaux.

Cependant, l’œuvre de construction-déconstruction commande au préalable de restituer au peuple le droit de décider librement de son destin. Elle suppose également de restituer l’Etat à la nation. Pour cela, il faut rompre avec la dichotomie formel/réel et rétablir au plus vite la normalité républicaine. De quoi s’agit-il au juste ?

La schizophrénie institutionnelle

Pour appréhender rigoureusement la réalité en Algérie, il est indispensable de la saisir dans sa double manifestation formelle et réelle. Il y a le pouvoir formel et le pouvoir réel, la norme formelle et la norme réelle, l’Etat formel et l’Etat réel, etc. Cette construction duale est un autre héritage du mouvement national. La différence entre le formel et le réel n’est pas de l’ordre de l’écart entre le prévu et le réalisé. C’est un rapport ésotérique où le formel sert de structure porteuse au réel. En s’installant dans la durée, la mobilisation populaire est parvenue à neutraliser l’univers formel.

La conséquence a été de mettre en lumière l’univers réel. Faute de façade civile, le commandement militaire exerce désormais le pouvoir ouvertement et directement. Situation fort embarrassante qui ne peut se prolonger indéfiniment. D’où la volonté d’imposer la tenue de l’élection présidentielle le 12 décembre prochain. Cette consultation ne changera rien. Bien plus, elle constitue un élément de complexification de la situation. Pour rompre avec le système, il faut se placer en dehors du système. Sans l’abandon effectif de la construction duale décrite précédemment, aucune élection ni révision constitutionnelle n’est en mesure de porter le changement radical tant exigé par les populations. La transition démocratique dans notre pays doit être pensée en rapport avec la problématique de la souveraineté. Notre pays a besoin d’un pacte de souveraineté.

Le pacte de souveraineté

Le pacte de souveraineté s’articule autour de trois questionnements formant un tout cohérent : à qui appartient la souveraineté, comment s’exerce-t-elle et pour quelles finalités ?

Il contient les actes constitutifs du processus de transition propre à notre pays et s’inscrit dans une perspective démocratique.

La restitution de la souveraineté

En démocratie, l’ordre politique et social résulte de la seule volonté des citoyens libres. La souveraineté appartient au peuple. Ce principe fondamental est incompatible avec l’existence d’une tutelle quelle qu’elle soit. Il est également incompatible avec tout instituant méta-social ou autre principe au-dessus de la volonté humaine. D’où les exigences suivantes :

Le transfert de souveraineté

L’institution militaire, par la voix de son commandement, doit annoncer de manière publique et solennelle son retrait définitif du champ politique et sa subordination au pouvoir politique.

L’institution militaire doit s’engager à accompagner le processus de transition vers l’ordre nouveau.

L’institution militaire doit procéder au démantèlement de tous les dispositifs de contrôle des institutions et des populations.

L’institution militaire, partie intégrante de l’Etat, doit se conformer aux lois et règlements de la République, notamment en matière budgétaire, de passation des marchés et autres modalités de contrôle.

Redéfinir les missions de l’armée et définir les formes de coopération entre les domaines civil et militaire dans une perspective de complémentarité pouvant concourir au développement général de la société.

La fin des rentes symboliques et de la violence

Il faut proclamer la fin de la légitimité historique par la dissolution du parti du FLN, la restitution du sigle FLN à la mémoire collective et reversement de son patrimoine à l’Etat.

L’islam doit être protégé de toute forme d’instrumentation. Son utilisation comme ressource politique et idéologique ou à des fins de restriction des libertés doit être strictement interdite.

Proscrire toutes les formes de violence politique ou sociale.

L’exercice de la souveraineté

La souveraineté populaire ne peut se réduire à la souveraineté déléguée. L’exercice de la souveraineté doit aller au-delà de l’acte électoral. Partout dans le pays des voix s’élèvent pour exiger de nouvelles formes de participation des citoyens à la vie de la cité.

Les libertés fondamentales

La souveraineté populaire serait altérée sans la souveraineté des individus. Pour être souverain, le citoyen doit être libre dans ses choix de vie, ses croyances et ses options politiques. Autrement dit, libéré des contraintes et pesanteurs quelles qu’elles soient. Il doit jouir de tous ses droits et exercer ses libertés sans aucune restriction ni distinction.

Inscrire comme règle d’or le principe d’égalité entre l’homme et la femme.

Les droits et libertés doivent être garantis. Pour ce faire, les principes d’indépendance de la justice, d’impartialité de l’administration et de neutralité de l’armée doivent être inscrits et leurs contenus respectifs clairement explicités et juridiquement codifiés.

La refondation de l’Etat

L’une des sources du malheur algérien se trouve précisément dans la confusion et la concentration du pouvoir. La souveraineté populaire s’éteint devant le pouvoir illimité de l’Etat. Il est impératif de définir une nouvelle rationalité institutionnelle.

– Réorganiser les pouvoirs dans le respect du principe d’équilibre et de séparation.

– Préciser le rapport entre institutions.

– Redistribuer les pouvoirs par la création de régions dotées d’une large autonomie.

La création de région a pour but :

– Servir de digue aux dérives éventuelles du pouvoir central.

– Garantir une plus grande participation du citoyen à la chose publique.

– Rationaliser l’action publique.

– Rendre plus efficace la prise en charge des préoccupations des populations.

– Reconstruire la nation par le bas.

L’enjeu économique et social

Dès le déclenchement de la révolte citoyenne, la rue algérienne ne cesse de vibrer aux cris de «Klitou lebled ya serrakine !». Il y a là un message fort : la question sociale est au cœur de l’exigence populaire. La démocratie algérienne sera sociale ou ne sera pas. Un pays économiquement fragile et socialement fracturé ne peut prétendre à la stabilité ni à l’indépendance.

La souveraineté est indissociable du développement économique et social. Il est vain de vouloir rompre avec le système autoritaire si sa base matérielle demeure en place. D’où la nécessaire rupture avec l’économie rentière.

Notre pays a besoin d’une nouvelle manière de produire, de répartir et de consommer. Il a besoin d’une économie productive, sociale et solidaire. Une économie orientée vers l’épanouissement de l’humain tout en préservant la nature.

L’une des spécificités de notre pays se trouve dans la richesse de son sous-sol. Cette richesse est la propriété de tous les Algériens. Elle est aussi celle des générations futures. La rente générée par l’exploitation du sous-sol n’est pas comparable à l’impôt. Sa destination ne peut donc relever de l’Exécutif quand bien même légitimé par les urnes. La gestion de la rente doit faire l’objet d’un consensus populaire. Aussi, est-il impératif de proclamer la souveraineté du peuple sur la rente.

L’Algérie et ses environnements

L’Algérie est le produit d’un long processus historique plusieurs fois millénaire. C’est une terre de résistance aux dominations et oppressions de toutes sortes. L’Algérie assume avec fierté son identité plurielle et sa diversité culturelle. L’Algérie est attachée aux valeurs de liberté, d’égalité, de justice sociale et aux pluralismes. L’Algérie milite pour la paix dans le monde et défend le droit des peuples à l’autodétermination. L’Algérie est attachée à sa souveraineté et s’interdit toute ingérence dans les affaires internes des autres pays.

L’Algérie œuvre à développer une coopération saine et respectueuse des intérêts réciproques et s’élève contre l’ordre mondialisé injuste et générateur de misère et de violence. L’Algérie est un pays maghrébin, africain, méditerranéen et fait partie de la grande famille des pays du Sud. Ces différentes appartenances suggèrent une structure d’alliance particulière. L’ambition de l’Algérie doit aller au-delà de ses frontières. Elle doit jouer le rôle de moteur continental et d’avant-garde dans le combat contre l’ordre mondialiste. Elle ne doit être inféodée ni à Moscou, ni à Paris, ni à New York, et encore moins à leurs sous-traitants à Téhéran, Doha, Riyad ou Abu Dhabi.

Un des effets pervers et dangereux de la mondialisation est le transfert de souveraineté des Etats vers les blocs mondialistes. L’impuissance tendancielle des Etats a provoqué une rupture de confiance entre gouvernants et gouvernés. Le réenchantement du politique est le fait des mouvements citoyens et des sociétés civiles. Une citoyenneté mondiale est en train de naître autour de thématiques nouvelles comme la lutte contre les guerres, la faim, la destruction de l’environnement, les inégalités, etc. Le peuple algérien ne peut être en retrait de cette évolution planétaire. La place de l’Algérie est aux côtés des peuples qui luttent. Elle est aux côtés du progrès et de la liberté. L’enjeu se situe également à ce niveau.

Le sens du pacte de souveraineté

Le pacte de souveraineté est la traduction concrète d’un compromis historique ambitieux, raisonnable et réalisable. Il est le garant d’un renouvellement du «vivre-ensemble» dans notre pays. Par ailleurs, il contient tous les éléments à même de fonder la nouvelle Loi fondamentale. Il constitue enfin une base sur laquelle va s’organiser la négociation avec le commandement militaire.

Le processus constituant consistera en un transfert de souveraineté puis l’élaboration d’une nouvelle Constitution et débouchera enfin sur l’organisation des élections. Il nécessitera la mise en place de quelques mécanismes simples loin des schémas classiques de la transition avec institutions. L’avancement du processus se fera par accords successifs entre des représentants de la société et ceux du commandement militaire.

La transition démocratique n’est nullement dirigée contre l’institution militaire. Elle vise au contraire à soustraire notre armée aux vicissitudes et autres contingences du politique. C’est un fait universellement reconnu que la fonction militaire est incompatible avec l’exercice du pouvoir.

La transition démocratique est de l’ordre de la nécessité. En dépit de ses intelligences, ses ressources et ses potentialités, l’Algérie renvoie l’image d’une ruine, d’une désolation. Il est temps de rompre avec cette fatalité. L’Algérie n’est pas destinée à demeurer éternellement otage du diktat et de la médiocrité. Elle a le droit d’aspirer au meilleur, la grandeur et la respectabilité. Elle en a les moyens et surtout la volonté.

Le commandement militaire doit prendre à sa juste mesure le sens de ce moment historique. Ensemble, entre Algériens, nous pouvons relever ce grand défi. Pourquoi s’entêter à vouloir détruire le pays quand nous disposons de tous les moyens pour le reconstruire ?

Notre espoir, du reste partagé par des millions de citoyennes et citoyens, est de voir le commandement militaire montrer enfin une volonté à accompagner cette marche historique. Elle s’exprimera tout d’abord par la libération de tous les détenus privés de leur liberté en raison de leurs opinions et engagement dans le mouvement populaire. Cette mesure est de nature à installer un climat apaisé favorable à l’amorce de négociations sincères. La détermination du peuple algérien est forte et inébranlable. La manière forte conduira inévitablement à l’irréparable.

Djamel Zenati, le 20 septembre 2019

Continuer la lecture

Actu

AGS, la peur bleue de la chute

Publié

le

Sans leur statut de retraités frais émoulus, les deux figures de la police politique de sinistre mémoire, les généraux-majors Tartag et Toufik, ne subiraient pas les affres de la détention et de l’humiliation publique, sous l’oeil des caméras. Un sort, terrible, qui terrorise le dictateur nouveau…

Le sous-ministre de la Défense redoute cette fin, qui paraît inéluctable, et la repousse avec l’énergie du désespoir en multipliant les initiatives liberticides comme un naufragé se battrait frénétiquement contre la force de l’océan.

C’est, en effet, contre la vague de tout un peuple, résolu à recouvrer sa véritable indépendance, jadis confisquée par la « bande », que le pâle El Gaïd tente de résister en interdisant derechef l’accès à Alger aux Algériens. Avant cette ultime infamie, le généralissime de foire avait embastillé, par groupes entiers, de fiers porteurs d’emblèmes amazighs ou de vaillants pourfendeurs de ses diatribes malsaines et provocatrices.

AGS se comporte ainsi pour protéger les intérêts de la « issaba » en général et les siens propres en particulier. Les Annabis savent, mieux que quiconque, l’ampleur de la mainmise de son clan sur une ville martyrisée par une famille, la sienne, à qui on ne refuse rien ! Demandez-vous juste pourquoi un symbole de la rapine, contre laquelle part théoriquement en guerre le général d’opérette, n’est pas sous les verrous à l’heure où nous mettons sous presse. Qui protège Tliba ? La réponse est dans la question. Si l’opulent député d’Annaba tombe, il entraînerait dans son sillage ses principaux associés, l’engeance du dictateur nouveau…

Pour éviter pareille débâcle, AGS est prêt, tel un Néron de vaudeville, à faire brûler un pays qu’il jure, pourtant, de chérir à chaque visite de caserne. « La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires » : s’il avait encore une once de lucidité, AGS devrait méditer cette formule de Clémenceau, surtout lorsqu’il s’agit de mener bataille contre son propre peuple. Aucun dictateur n’en est sorti indemne…

Saïd Kaced

Continuer la lecture

Actu

Dérive : où va la justice algérienne ?

Publié

le

Le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) a rendue publique hier une déclaration dans laquelle il s’inquiète des dérives graves de la justice algérienne.

Dans un texte intitulé « Où va la justice algérienne ? », les membres du CNLD relèvent les anomalies et les dérives observées au niveau du tribunal de Sidi M’hamed.

« Le tribunal de Sidi M’hamed, après avoir placé sous mandat de dépôt un jeune Bilal Ziane (atteint d’un cancer et qui a RDV pour sa chimiothérapie le 23 septembre) et un vieux (Garidi Hamidou) âgé de 76 ans atteint d’une maladie chronique, le procureur et le juge d’instruction du même tribunal (Sidi M’hamed) ont placé, mercredi 18 septembre un malade mental 100 %, Maati Salah, âgé de 47 ans, qui a été arrêté par les services de sécurité lors de la marche du mardi, alors qu’il avait une pancarte entre ses mains sur laquelle sont dessinés tous les présidents algériens », écrit le CNLD.

La famille de Maati Salah a présenté le dossier médical de son proche et attend toujours que la justice algérienne fasse son travail.

« Une fois présenté devant le procureur de la République près du tribunal de Sidi M’hamed -alors qu’il n’avait aucune pièce d’identité sur lui le jour de son arrestation- son frère aîné a présenté un dossier médical attestant sa maladie à 100% et attend toujours la suite de la justice », lit-on dans la déclaration du CNLD.

Le CNLD rappelle que « Maati Salah a été placé sous mandat de dépôt le mercredi 18 septembre avec la jeune étudiante Dahmani N. et quatre autres citoyens. Au total, 6 détenus arrêtés le mardi 17 septembre et 24 autres arrêtés le vendredi 13 septembre ».

Les membres du CNLD tiennent à rappeler que ces dérives de la justice algérienne inquiètent l’opinion nationale et internationale et interpellent à l’occasion le Conseil national de l’ordre des médecins d’Algérie qui doit réagir.

« Pendant que la liste des détenus d’opinion a dépassé les 70 détenus à El Harrach, l’opinion nationale et internationale s’inquiètent de plus en plus des accusations inventée par une justice qui reste toujours soumise au moment où tout un peuple est en train de lutter pour la libération de l’Algérie. Le Conseil national de l’ordre des médecins d’Algérie doit réagir », s’indignent les membres du CNLD.

Synthèse I. Farès

Continuer la lecture

NOS CHRONIQUES

Nous suivre

Newsletter

Recevoir nos articles par email

A La Une

Tags

Populaires