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Culture

Amin Maalouf, éloge du Levant

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La dérive des questions identitaires et ses conséquences sur l’évolution des sociétés contemporaines obsèdent le Libanais Amin Maalouf. 

Les identités meurtrières était le premier livre qu’il avait consacré à ce sujet, il y a vingt ans déjà. Avec son nouvel essai, Le naufrage des civilisations, il revient sur cette thématique, alors que les conflits identitaires n’ont cessé de se répandre à travers la planète et font peser des menaces sur des pays qui furent autrefois des hauts lieux de cohabitation heureuse des religions, des cultures et des hommes.

«  C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde », écrit l’académicien français d’origine libanaiseAmin Maalouf, dans son nouvel essai : Le naufrage des civilisations. Un constat amer et inquiet, qu’illustre le dessin de la jaquette, emprunté à Victor Hugo, mettant en scène un bateau en perdition dans une mer remontée, sous un ciel sombre et déchiré d’éclairs.

Or, cette idée du naufrage prévisible du bateau de la planète n’est pas originale en soi, car depuis Malaise dans la civilisation (1930) de Freud, les déclinistes de tous genres se sont succédé, attirant l’attention sur l’apocalypse à laquelle l’humanité serait condamnée si elle ne faisait pas preuve d’un sursaut moral, psychique, social, voire écologique. Ce qui est nouveau dans la réflexion de l’auteur des Croisades vues par les Arabes, c’est le rôle de précurseur des convulsions contemporaines qu’il attribue à la crise du monde arabo-musulman et plus largement à celle que connaît leLevantin pluriel dont l’écrivain et sa famille sont issus.

Qu’est-ce que le Levantin ? « Tel que je l’emploie, explique Maalouf, ce vocable suranné désigne l’ensemble des lieux où les vieilles cultures de l’Orient méditerranéen ont fréquenté celles, plus jeunes, de l’Occident. De leur intimité a failli naître, pour tous les hommes, un avenir différent ».

Pourquoi ce modèle n’a-t-il pas survécu aux assauts de l’Histoire ? À partir de quel moment les lumières du Levant se sont éteintes ? Avec quelles répercussions pour les pays en question et pour le monde en général ? Telles sont les questions qu’Amin Maalouf se pose dans les pages de son nouvel opus quasi élégiaque. Élégie pour le modèle de coexistence harmonieuse de peuples, de religions et de cultures que le Levant a longtemps incarné avant d’« aller s’abîmer dans la nuit contre sa fatidique montagne de glace ». Comme on le voit dans le dessin de la couverture du livre ou comme le Titanic dont le souvenir traverse ces pages comme métaphore de la fin irréversible de l’utopie de la civilisation globale.

Fin de la globalisation heureuse

La faillite de la globalisation heureuse préoccupe l’auteur du Naufrage des civilisationsdepuis très longtemps. Venu à l’écriture par le biais du journalisme et la fiction historique qui l’a fait connaître du grand public, Amin Maalouf, né au Liban en 1949, a publié son premier essai sur ce thème il y a vingt ans. « Tous les 10 ans, je ressens le besoin de mettre au clair mes positions par rapport aux questions d’actualité qui sollicitent mon attention. »

Son premier essai dans cette veine avait pour titre Les identités meurtrières. Il y dénonçait la tendance des sociétés contemporaines à s’enfermer dans des identités singulières et réductrices, conduisant à des guerres identitaires que les populations se livrent aujourd’hui à travers le monde. Ces guerres, qui ont ensanglanté le pays natal de l’auteur mais aussi l’Irak, étaient au cœur de son deuxième essai, Le dérèglement du monde.

Le naufrage des civilisations est « en quelque sorte le troisième volet de ma réflexion sur les identités meurtrières », confie l’auteur. Partant du « paradis en flammes » levantin, il passe en revue les répliques de cette crise qui affecte aujourd’hui la planète entière.

L’essai énumère aussi les nombreux périls auxquels notre monde est confronté : la dérive totalitaire, les perturbations climatiques, la course aux armements, la « robotisation » de notre quotidien, qui pourraient à terme vider de son sens « la notion même d’humanité, patiemment construite au fil des millénaires », prévient Maalouf.

Le principal péril au cœur du livre reste cependant la crise du vivre ensemble et de la coexistence des différences, qui se traduit par la retribalisation à l’oeuvre dans les sociétés contemporaines.

Cette question, centrale aux yeux de l’auteur, occupe l’essentiel des 300 et quelques pages que compte le livre. Elle l’interpelle en tant que penseur car, comme il l’explique, « dans un monde en décomposition, où prévaut l’égoïsme sacré des tribus, des individus et des clans, bien des situations se compliquent et s’enveniment au point de devenir impossible à gérer ».

Conteur et historien

Cela donne un essai passionnant, allant du modèle particulier du Levant à une réflexion plus générale sur les turbulences du monde contemporain. Patiemment, à coups d’arguments, d’analyses et de récits, l’écrivain a construit son édifice intellectuel, mettant à contribution toutes les palettes de son talent.

Conteur hors pair, héritier à la fois de Naguib Mahfouz et de Stendhal, l’auteur de Léon l’Africain (1986) et Samarcande (1988) mêle l’histoire de sa famille contrainte d’errer à travers un Moyen-Orient en flammes et les soubresauts de toute une région où musulmans, chrétiens et juifs ont vécu en bonne entente des siècles durant.

La maison que son grand-père maternel avait fait bâtir à Héliopolis, dans la banlieue bourgeoise du Caire, est érigée en emblème de l’utopie levantine. Dans cette maisonnée maronite, où l’auteur mit les pieds la dernière fois quand il avait huit ans, on parlait avec joie et fierté, des amis proches appartenant à d’autres religions, ou à d’autres pays. Le respect des autres était la règle. « C’était juste une intonation dans (les) voix, à peine perceptible. Mais un message se transmettait… »

Particulièrement touchante, mais non moins symbolique de la coexistence des civilisations et des hommes, est l’histoire de la grand-mère mourante qui dut vendre l’immeuble à un vil prix à un officier de l’armée égyptienne. Non sans avoir fait promettre à l’acheteur de laisser sur la façade, la statue de sainte Thérèse qu’elle avait fait venir d’Italie. « Aux dernières nouvelles, la sainte est toujours à sa place », écrit Maalouf, devenu lui-même grand-père à son tour, portant haut sa belle tête léonine.

Le naufrage des civilisations est aussi un livre historique. Diplômé d’Histoire, c’est en historien sans complaisance qu’Amin Maalouf brosse le portrait tout en nuances de Nasser, qui fut « le dernier géant du monde arabe, peut-être même sa dernière chance de se relever ». C’est précisément au 5 juin 1967, lorsque le monde arabe déclara la guerre à son voisin israélien sous le commandement de ce raïs pas comme les autres, qu’Amin Maalouf date le basculement fatal du monde arabe dans sa condition actuelle de convulsions sans répit.

Immensément populaire auprès de la rue arabe depuis qu’il avait libéré l’Égypte dans les années 1950 du joug de l’impérialisme européen, Nasser avait su impulser dans la psyché égyptienne un élan nouveau, faisant de son pays le lieu d’une véritable renaissance culturelle. « Le raïs avait beau être un dictateur militaire, un nationaliste passablement xénophobe, et un spoliateur pour les miens, se souvient Maalouf, il n’en reste pas moins que, de son temps, la nation arabe était respectée. Elle avait un projet… »

Jusqu’à …la journée fatidique de juin 1967, lorsque sous l’emprise de son nationalisme exacerbé et la surenchère de ses alliés, il entraîna le monde arabe dans une guerre humiliante contre le frère ennemi aux effets catastrophiques dont les Arabes ne se sont pas encore relevés. Le raïs n’avait pas su mesurer les rapports de force sur le terrain. « Personnellement, Nasser ne voulait d’ailleurs pas de cette guerre, du moins pas à ce moment-là », ajoute Amin Maalouf. Et de poursuivre : « Sans doute parce qu’il en connaissait les véritables enjeuxcomme il l’a laissé entendre dans l’un de ses derniers discours sur Israël : « Tout comme l’ennemi ne peut pas se permettre de perdre une seule bataille, nous non plus nous ne pouvons plus nous permettre de perdre. Lui, il se bat le dos à la mer, et nous, nous nous battons le dos au néant » ».

Effet papillon

Ce qui rend la lecture des essais de Maalouf toujours passionnante, c’est la profonde érudition de l’auteur, doublée de la perspicacité de ses commentaires sur la société et la politique. L’originalité de sa démarche consiste à relier les événements dans une vision holistique du monde, comme l’essayiste l’a fait dans son dernier opus reliant la grande défaite arabe de 1967 à l’avènement des révolutions conservatrices d’Orient (la révolution iranienne, l’ouverture de l’économie chinoise) et d’Occident (les révolutions conservatrices de Thatcher et de Reagan), avec le tout débouchant sur les attentats du 11-Septembre 2001 et ses réactions en chaîne. Tout est lié dans le monde devenu planétaire. « Aujourd’hui, il ne fait plus de doute que les convulsions qui secouent la planète sont directement liées à celles qui ont agité le monde arabe dans les dernières décennies », réaffirme l’auteur.

Dans cette vision de l’Histoire perçue comme actions et réactions, le battement d’ailes d’un papillon au Levant peut provoquer l’effondrement des tours dans le lointain New York. D’où, sans doute, la nécessité de prendre au sérieux la sonnette d’alarme que tire Amin Maalouf dans son constat sombre de l’état du monde.

Redresser la barre pour éviter que l’incendie allumé dans un coin du monde arabe n’embrase l’ensemble de la planète. RFI.


Le naufrage des civilisations, par Amin Maalouf. Éditions Grasset, 2019, 333 pages, 22 euros.

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Culture

Le mouvement théâtral dans les Ziban a accompagné toutes les causes sociales

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Le mouvement théâtral dans les Ziban a accompagné depuis près d’un siècle de toutes les causes sociales nationales et locales, a considéré samedi à Biksra, le chercheur et journaliste, Faouzi Mesmoudi.

Dans une communication intitulée « théâtre à Biskra, voyage dans la mémoire » donnée à la maison de la culture Ahmed Rédha Houhou, le conférencier a considéré que le théâtre apparu dans les Ziban officiellement en 1926 a été un affluent du mouvement nationaliste qui a porté la cause nationale à l’instar des troupes « Djamaïyat El Moustakbal El-fani », « Djamaïyat El-Kawakab Ettamthili » et « les troupes de l’union théâtral » dont les spectacles mettaient à nu la politique coloniale haineuse et favorisaient la prise de conscience face aux abus du colonialisme français.

Ces troupes faisaient de la résistance par l’art et leur action a permis l’émergence d’éminents dramaturges à l’instar de Mekki Chebah, Saâd-Eddine Khemar, Mohamed El-Hadi Senoussi et Larbi Ben M’Hidi, a estimé l’intervenant soulignant que ce dernier s’est particulièrement distingué dans la pièce « Fi Sabi Ettaj » en 1944.

Après l’indépendance, le mouvement théâtral porté par plusieurs troupes dont « Adhawa », « Masrah El Jawal » et « Masrah El-Madina » a accompagné la marche de construction engagée dans le pays et a lutté contre les fléaux sociaux hérités de 132 années d’occupation française qui avaient plongé la société dans l’ignorance et l’illettrisme, a estimé Mesmoudi qui est également directeur des moudjahidine dans la wilaya de Tébessa.

Le mouvement théâtral dans la région a connu des phases de faiblesse sans disparaître totalement et a besoin actuellement de renouveau, a considéré le conférencier dont la communication s’inscrit dans le cadre d’une journée d’information sur le théâtre local conjointement organisée par la maison de la culture, la section locale de l’Union nationale des écrivains algériens.

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Culture

Mostaganem : quelque 440 jeunes formés dans les arts dramatiques

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Quelque 400 jeunes ont été formés depuis le début de l’année en cours dans les différents domaines des arts dramatiques, a-t-on appris ce vendredi 19 juillet du commissaire du Festival national du théâtre amateur (FNTA) de Mostaganem (FNTA), Mohamed Nouari.

Dans une déclaration à l’APS, en marge des phases de sélection régionale des troupes devant participer au prochain festival de Mostaganem, Mohamed Nouari a indiqué que, depuis le début de l’année 2019, quinze sessions de formation ont été organisées au profit de 400 jeunes et artistes amateurs dans les différents métiers du 4e art dont la scénographie, la mise en scène, l’éclairage et autres spécialités.

Quatre séminaires ont été organisés durant la même période au niveau de la bibliothèque de lecture publique Moulay-Belhamissi, du chef-lieu de wilaya et de nombreuses conventions de partenariat ont été signées avec plusieurs théâtres régionaux, maisons de la culture et troupes théâtrales et autres organismes comme l’AARC et l’instance arabe du théâtre.

Concernant la convention avec l’AARC, Mohamed Nouari a indiqué que cet organisme prendra en charge une tournée nationale à la troupe lauréate du grand prix de la prochaine édition du Festival, organisera un colloque national à Alger sur le thème de « l’évolution du mouvement théâtral en Algérie » et assurera l’édition de quatre ouvrages.

Avec l’Instance arabe du théâtre, il est prévu la numérisation de la 52e édition du FNTA et l’organisation de sessions de formation dans les métiers du théâtre et encadrées par des formateurs et experts arabes.

Enfin pour ce qui est de l’édition, le même responsable a indiqué que le commissariat du festival publiera quatre ouvrages, une biographie de Si Djilali Ben Abdelhalim, élaborée par Bouhouraoua Madani, deux ouvrages sur « le théâtre et l’enfant » et « le théâtre et la femme » de Zeggaï Djamila et le dernier consacré à « l’évolution du mouvement théâtral » de Salim Skander.

La 52e édition du FNTA de Mostaganem (1967-2019) se déroulera du 27 août au 1er septembre prochains avec la participation de 20 troupes théâtrales programmées dans la compétition officielle ou hors concours.

APS

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Culture

Mort de Johnny Clegg : les cinq chansons incontournables du « Zoulou blanc »

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En mêlant les rythmiques africaines et pop, Johnny Clegg a produit des chansons toujours souriantes, opposant de la joie au régime raciste de l’Apartheid.

Le chanteur sud-africain Johnny Clegg, surnommé le « Zoulou Blanc », est mort mardi 16 juillet à l’âge de 66 ans. Engagé contre l’Apartheid, il s’est fait connaître grâce à ses airs universels de partage, des chansons soutenant la solidarité entre les hommes et entre les peuples. Une oeuvre riche et optimiste, que Franceinfo vous propose de redécouvrir grâce à cinq chansons.

Africa (1979)

En 1979, Johnny Clegg fonde le groupe Juluka, avec le chanteur noir Sipho Mchunu. Une révolution dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid, et une manière de défier les moeurs et les autorités. Le premier album de la formation, Universel Men, sorti en 1979, ajoute une couche de provocation à l’encontre de la société raciste du pays. Sous forme d’un album concept, Universal Men raconte le destin d’un travailleur Zoulou. Le single Africa, issu de l’album, offre à ce travailleur une voix, une complainte puissante, visant à être entendue de tout le continent. Une chanson qui porte déjà tout ce qui fera l’ADN de Johnny Clegg : des rythmes pop sur des percussions fortes, un mélange de genre optimiste et joyeux.

Scatterlings of Africa (1982)

Rendue célèbre par sa réutilisation dans le film Rain Man en 1988, dans une version réenregistrée par Clegg, Scatterlings of Africa n’en est pas moins l’un des premiers grands succès du musicien. La chanson ouvre avec ferveur le quatrième album de Juluka, et deviendra la porte d’entrée de Johnny Clegg vers le succès en Europe et aux États-Unis. Avec AsimbonangaScatterlings of Africa se chamaille joyeusement le titre de standard ultime du chanteur, refaisant surface sur chacune de ses compilations. Un hymne à l’Afrique encore une fois.

Asimbonanga (1987)

En 1987, l’album Third World Child (« Enfant du tiers-monde ») propulse Johnny Clegg et son nouveau groupe Savuka sur le devant des projecteurs occidentaux. Ses messages, censurés en Afrique du Sud, attirent un public européen et nord-américain très nombreux, notamment en France. Pour l’album, Clegg réenregistre Scatterlings of Africa, mais produit un deuxième tube tout aussi engagé que le reste de sa discographie : Asimbonanga (Mandela). Si le titre n’est pas assez explicite, Asimbonanga (qui signifie « nous ne l’avons pas vu » en langue zoulou) est un hymne à la tolérance, à l’acceptation, et un hommage à Nelson Mandela, qui purge alors sa 24e année de prison dans les geôles du régime raciste sud-africain. La chanson rend également hommage à d’autres pourfendeurs de l’apartheid comme Steven Biko, à qui Peter Gabriel a lui-aussi consacré une chanson. En 1999, alors que Clegg interprète la chanson en concert, un invité spécial apparaît sur scène… Mandela lui-même.

Great Heart (1987)

Également issue de l’album Third World Child, Great Heart est une ballade légère qui, une fois de plus, combine les ingrédients habituels de sa musique : une rythmique très marquée d’influence africaine, avec un esprit mélodique pop européen. Et la chanson ne manque pas de référencer l’Afrique dans ses paroles, véritable terre de vie et de diversité pour Johnny Clegg. Cependant, Great Heart montre une face plus douce de la musique de Clegg. Une chanson légère et souriante comme le « Zoulou blanc » en était le spécialiste.

Dela (1990)

Dela est une chanson d’amour. Une très belle et toujours enjouée chanson d’amour, issue de l’album Cruel, Crazy Beautiful World de Savuka en 1990. Dernier grand tube de Johnny Clegg, Dela est une ballade charmante et envoûtante, que sa production 80’s entoure d’une atmosphère de joyeuse nostalgie. Dans cette chanson, le chanteur célèbre la fameuse Dela avec autant de ferveur qu’il célèbre les hommes et l’Afrique dans ses autres chansons. Avec moins de colère cependant… La chanson sera reprise ensuite dans les deux films George de la Jungle en 1997 et 2003… Cruelle destiné pour ce joli refrain. Francetvinfo


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