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Chronique

8 mai 1945 : l’éveil des damnés

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Les massacres de l’Est algérien, en mai 1945, ont ôté les dernières illusions de réformer le régime colonial et ont donné raison aux indépendantistes qui, depuis 1925/26, avec l’Etoile Nord Africaine ont mis dans leur programme sa destruction comme seul moyen d’émancipation.

Durant la guerre, la France défaite en 1940 est humiliée, occupée, réduite plus tard par les alliés, lors de la victoire sur l’Allemagne, au statut de comparse. Le 12 août 1941, Roosevelt et Churchill, sans la France, avaient signé la « Charte Atlantique » où « ils respectent le droit qu’a chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit vivre » et plus encore, ils désirent que soient rendus les droits souverains et le libre exercice du gouvernement à ceux qui en ont été privés par la force.

En Algérie, les colonialistes, pétainistes honteux, ont perdu à jamais cette image de puissance et ce statut d’êtres supérieurs. Le débarquement américain a révélé leur insignifiance. En 1945 désormais, les Algériens ne sont plus cette masse de sous-hommes anonyme et soumise.

Nous avons alors, Ferhat Abbas qui vient, enfin, de trouver la Nation algérienne, mais… dans le cadre d’« une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », viennent ensuite les Ulémas dont le principe est de ne pas s’engager en politique mais de protéger et promouvoir l’Islam et la langue arabe, leurs statuts sont clairs, « art.3-Toute discussion politique, ainsi d’ailleurs que toute intervention dans une question politique, est rigoureusement interdite au sein de la société » et enfin le PPA qui est ouvertement pour l’indépendance du pays.

De Gaulle, chef de la France, en exil, ne comprend rien à la chose. Dans son mépris des aspirations réelles des Algériens, il croit encore que l’aumône peut faire de l’effet. Il fait un geste qu’il pense auguste. Dans l’ordonnance du 7 mars 1944, il accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales.

Le même mois, les acteurs du mouvement national se rassemblent. Il y a les indépendantistes autour du PPA (Parti du Peuple Algérien) et de son chef Messali Hadj, les réformistes Ulémas et une évolution des assimilationnistes en autonomistes autour de Ferhat Abbas.

Cette alliance se fait autour d’un texte de ce dernier, le Manifeste du peuple algérien, appuyé par le PPA. Auparavant, le texte, signé par 28 élus et conseillers financiers, a été envoyé aux Américains. Le rassemblement prend le nom des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML).

Le PPA garde son autonomie, mais il est le véritable moteur des AML. C’est lui qui tient le discours qu’attendent les proscrits, notamment les jeunes plébéiens.

En 14 mois, en mai 1945, le parti indépendantiste assure l’hégémonie de sa ligne politique au sein des AML. Il n’est plus question que « d’un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb ». L’idée s’empare des masses populaires et intègre leur conscience.

Les AML acceptent aussi que Messali Hadj comme « leader incontesté du peuple algérien ». Des velléités insurrectionnelles apparaissent. Elles sont vite abandonnées pour le moment. Les colonialistes préparent la riposte.

Le 25 avril 1945, afin de décapiter le mouvement, Messali Hadj est arrêté et déporté à Brazzaville. Le PPA décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, pour la libération de son leader. A Alger et à Oran, la police et des ultras tirent sur les manifestants. Malgré les morts et les blessés, la mobilisation ne faiblit pas.

Le carnage est en préparation. Des milices coloniales se constituent. A Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras, est lancé un appel par les AML et le PPA pour manifester pacifiquement le 8 mai. Il s’agit de célébrer la victoire sur le nazisme et de mettre en avant les revendications nationalistes. Certains, des ruraux peu rompus à la chose politique et impatients d’en découdre avec l’oppression, ont pu venir armés.

Ce jour, à Sétif, le drapeau du PPA, qui deviendra l’emblème national, fait son apparition. C’est en voulant le protéger de la police que le premier manifestant est tué et d’autres suivent. Enormément d’autres. La même tragédie se déroule dans d’autres villes.

Tout bascule, une violence inouï se déchaîne contre les Algériens. Les sinistres Général Duval, Lestrade Carbonnel (préfet de Constantine) et André Achiary (sous-préfet de Guelma) vont exprimer la brutalité coloniale. Les charniers sont ouverts pour cacher les massacres.

Le bilan estimé pour les Algériens est de 40 à 45 000 morts. Le bilan exact pour les Européens est de 102 morts. Ces derniers ont été tués, pour la plupart, en zone rurale et en représailles des assassinats d’Algériens commis par les milices et les forces armées. L’hystérie criminelle dure

A la fin de la tragédie, l’Algérie n’est plus la même. Le massacreur en chef, le Général Duval, déclare : « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable ».

Dans le camp algérien, l’heure est à se déterminer. La réalité coloniale vient de s’exprimer. Elle met en scène deux camps inconciliables sans l’assujettissement de l’un à l’autre. C’est la leçon que tire le PPA.

Les réformistes continuent de croire en la bonne volonté du colonat. Ferhat Abbas, qui crée l’Union Démocratique du Manifeste Algérien (UDMA), développe la thèse d’un Etat algérien, au sein « d’une vaste et libérale communauté française». Il rassure en disant « … les distinctions actuelles, consécutives au régime colonialiste, nous font un devoir d’accepter des aménagements provisoires… ». Les Ulémas se confinent dans la revendication sociale et religieuse.

Le PCA persiste dans son incompréhension que la lutte des classes est plus complexe pour un Algérien. Ce Parti occulte l’oppression coloniale ou la minimise. L’Algérien doublement opprimé n’adhère pas.

Les Européens en général, sauf quelques militants communistes, sont plus que jamais effrayés par la perspective de devoir partager leur statut avec les « indigènes ». Ce qu’ils ont surtout retenu, c’est qu’ « ils ont osés ». Eux qui paraissaient si calmes et si insérés dans le système. Eux ce sont leurs employés, leurs ouvriers, leurs bonnes et leurs « amis si francisés». La répression sauvage les met devant une réalité, la possibilité ouverte d’un changement radical. Et que ce changement ne peut se faire que s’ils abandonnent leurs privilèges. Leur grande masse n’est peut être pas mobilisée, mais elle serait loin d’accepter un Etat algérien.

De forts courants se cristallisent et se radicalisent en prévision de devoir défendre l’Algérie française. Lors des élections de novembre 1946, la peur fonctionne et annihile les nuances, les européens votent massivement pour « le Rassemblement pour la défense de l’Algérie française».

Plus tard en 1956, Mouloud Feraoun écrivait (dans Journal) « est-ce bien vrai qu’ils veulent nous « intégrer », ces Français ? Allons donc ! Ils le veulent parce qu’ils savent fort bien que la chose est impossible en fait. »

La cassure est faite et « l’Algérie de papa » est en danger de mort. En face, les Algériens ne seront pas insensibles à l’insensibilité de la communauté européenne devant l’atroce tuerie.

La conclusion qu’on ne réforme pas le colonialisme est celle à laquelle est parvenue la matrice ENA-PPA-MTLD, depuis le début, lors de son irruption sur la scène des luttes anticolonialistes. Mai 1945 lui a donné raison. Il restait, en son sein, de clarifier la stratégie et les moyens à mettre en œuvre pour la libération du pays. Près de dix ans plus tard, le 1er novembre 1954, de jeunes militants entraînent un peuple impatient dans la grande aventure vers l’indépendance. L’UDMA et les Ulémas sont obligés deux ans plus tard de se fondre dans le Front de Libération Nationale/Armée de Libération Nationale (FLN/ALN). Le PCA obtient de ne pas se dissoudre, mais de soumettre ses éléments à la discipline du Front.

A. H.

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