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Politique

Djamel Zenati : « Le mal algérien ne se réduit pas aux agissements néfastes d’une «issaba» »

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L’Algérie traverse une séquence historique décisive. Elle peut évoluer vers le meilleur comme vers le pire. Au moment où la mobilisation citoyenne atteint des sommets, les manœuvres se multiplient. Les acteurs de l’ombre rivalisent d’ingéniosité afin de rendre illisible la situation. Poussé dans ses derniers retranchements, le système tente le tout pour le tout et ne recule devant rien.

Retournements spectaculaires, intimidations et répression, rumeurs et désinformation, théorie du complot… ; bref, tout est mobilisé pour égarer l’opinion. Et au final, seuls les dupeurs sont dupés. Car après les manigances et autres ignominies de la semaine, vient le vendredi pour tout effacer et restituer à la problématique politique son sens réel.

La rue n’entend pas s’inviter ni servir d’arbitre dans les brouilles claniques d’un establishment en folie. Comme elle refuse de se faire voler ses colères et ses espoirs.
Cependant, il y a de l’enseignement dans les sorties tonitruantes du chef d’état-major. C’est l’avantage de la clarification.

Par son ampleur et la puissance de ses effets, la mobilisation populaire a provoqué la paralysie totale du pouvoir apparent. Président intérimaire absent, gouvernement en quarantaine, Parlement à l’arrêt, walis reclus.

Cela a contraint le pouvoir réel à sortir de sa tanière. Le système ne tient que par la grâce de l’armée. L’évolution future du pays dépend désormais du comportement de l’institution militaire. Et à ce titre, sa responsabilité est entièrement engagée.

L’ÉCHAFAUDAGE PÉRILLEUX

Le mal algérien ne se réduit pas aux agissements néfastes d’une «issaba» ou d’une bande de pilleurs. Le conflit oppose la société toute entière au système autoritaire dans sa globalité.
L’ordre politique en place et le personnel aux commandes ont atteint un seuil de délabrement et de dépravation tel que l’idée même de transition démocratique est inconcevable sous la légalité autoritaire en vigueur.

L’option imposée par le chef d’état-major entraîne progressivement le pays vers l’inconnu. En effet, la volonté manifeste de maintenir le système déplace le conflit vers un affrontement entre armée et populations. A l’intransigeance des décideurs répond la défiance de la société.

Ce face-à-face est porteur de tous les risques. Les indices sont déjà là. Une répression féroce s’organise contre les manifestants. Un pas dangereux est franchi avec l’acte immoral perpétré par des policiers à l’intérieur d’un commissariat à Baraki. Déshabiller des femmes militantes dans un lieu où le citoyen est censé être en sécurité n’a pas d’autre sens sinon d’humilier, abaisser, avilir, salir.

Nous ne sommes plus dans la répression. L’intention est d’attenter à l’honneur et la dignité d’une femme, d’une famille, d’un peuple. Ce comportement nous replonge hélas dans la triste nuit coloniale.

La recherche du désordre n’est pas dans l’intérêt du pays. Dans l’esprit de tout Algérien, le système autoritaire est tombé. C’est là où se trouve précisément le moteur de la déferlante citoyenne et sa permanence. Les ruptures s’opèrent d’abord dans les esprits. Elles se traduisent par la suite en énergie sociale. Vouloir ressusciter le système sous une forme ou une autre, c’est prendre le risque de provoquer un choc collectif aux conséquences incommensurables.

C’est également s’inscrire dans le sens contraire à la marche de l’Histoire. L’aspiration de l’homme à la liberté et au progrès est une donnée anthropologique irrépressible. Les hommes naissent libres et égaux. Et ils entendent l’être et le rester. Tous les systèmes philosophiques et politiques bâtis sur la négation de cette réalité finissent toujours par s’effondrer, même s’ils sont sans cesse réinventés. L’esclavagisme, le colonialisme, le fascisme, le stalinisme, le nazisme ou encore l’islamisme n’ont pas connu un grand destin.

Il ne peut en être autrement de l’autoritarisme algérien. Tous les drames de l’humanité tirent en grande partie leur origine des errements de dirigeants aveuglés par l’obsession du pouvoir.
La difficulté en Algérie tient à deux caractères de l’autoritarisme.

Premièrement, il n’a pas de mémoire. Prisonnier de l’immédiateté, il sombre dans l’amnésie et la déraison et reproduit inlassablement ses impasses. Il a perdu le sens de la perspective.

Deuxièmement, il n’a pas de conscience. Il refuse de se rendre à l’évidence que bien peu d’Algériens sont disposés à accepter indéfiniment l’état de soumission et de hogra.
Mémoire et conscience sont deux ressorts sans lesquels une société est condamnée au déclin. Le pouvoir en place est dans l’instinct de survie le plus primaire. La mobilisation citoyenne est dans l’Histoire. Les enjeux et les défis diffèrent. Les responsabilités aussi.

LE NÉCESSAIRE BOND QUALITATIF

Jusque-là, le mouvement populaire est inscrit dans une démarche de rejet. Il s’est défini par le seul principe d’opposition. Si la mobilisation demeure otage de cette attitude, elle prend le risque de se voir subtilement intégrée dans une construction contraire à son idéal. Cette formidable force matérielle ne saurait avoir comme unique horizon de marcher au rythme de l’agenda du pouvoir. Elle doit désormais s’affirmer comme une force intelligente, capable de se penser, d’élaborer par elle-même et pour elle-même. D’importantes étapes ont été franchies. Le mouvement est en effet passé de la protestation à la contestation et ses thématiques se sont grandement enrichies. Seulement, un autre bond qualitatif est nécessaire. Il s’agit à présent de se projeter, de construire une issue.

Cette nouvelle phase a ses exigences. Elle implique un engagement total et concret, un sursaut de toute la Nation. Comme elle suppose un sens élevé de la responsabilité et du compromis. La ligne de clivage partagera les porteurs de solution et les autres. Parlons d’abord des seconds. Qui sont-ils ?

Il y a les tenants du statu quo. Ce sont les dignitaires du système et leurs différentes clientèles.Confortablement installés dans le confort des privilèges depuis des lustres, ils sont terrorisés à l’idée de devoir céder le pouvoir. Ils organisent la résistance au changement en usant de tous les moyens.

La contre-révolution est invisible, silencieuse. Elle ronge le mouvement populaire de l’intérieur par l’enveloppement, l’envahissement. Elle agit sur ses thématiques et modes d’action dans le sens de dévier, pervertir, affaiblir et diviser.
Il y a les partisans d’un retour aux années de braise. Animés par un esprit de revanche, ils veulent nous faire revivre la mésaventure. Leur erreur est de méconnaître les évolutions et autres maturations survenues dans le pays et dans le monde. De plus, le rejet du système intègre l’ensemble de ses sécrétions.

Il y a les minimalistes, ceux pour lesquels le changement se réduirait à l’assainissement du dispositif électoral afin d’aller à des élections sans fraude. Ils ne retiennent de la démocratie que sa dimension procédurale au détriment de l’essentiel, sa dimension substantielle.

C’est-à-dire les valeurs démocratiques. Cette approche a prévalu au lendemain de la révolte d’Octobre 88. Nous connaissons désormais ses limites et surtout ses effets néfastes. Sans sa dimension substantielle, la démocratie se retourne inévitablement contre elle-même.Il y a les opportunistes. Leur démarche est inscrite dans un rapport instrumental avec le mouvement et consiste à surfer sur la vague citoyenne dans l’espoir de s’en servir comme d’un tremplin.

Il y a enfin les aventuriers de tous bords. Leurs propositions sont sans lendemain et visent juste à entraîner le mouvement sur des voies sans issues. Il ne faut pas omettre une autre menace qui plane sur le mouvement : le populisme. La démarche populiste repose sur la négation des conflits, le mépris de la pensée et l’éloge de la dictature du peuple. La démarche populiste éloigne de la solution car elle distrait par son spectacle et égare par son indigence politique.

Les frontières entre ces différentes catégories ne sont pas étanches et des convergences objectives entre certaines d’entre elles sont de l’ordre du possible. Les tenants du statu quo pourraient très bien chercher alliance chez les minimalistes ou, dans un moment de désespoir, céder à la tentation de pactiser avec les partisans d’un retour à l’épisode sanglant.

Il faut encore ajouter que les résistances au changement vont au-delà de cette typologie indicative. Elles se situent à un niveau autrement plus délicat. Elles sont en nous.

LA CULTURE AUTORITAIRE

Le système ne se réduit pas à des hommes et à des institutions. C’est aussi et surtout des mentalités, des comportements, des codes et des modes, des pratiques et des réflexes. Une culture autoritaire s’est développée et ancrée dans les esprits. Elle a déteint sur l’ensemble de la société. Il faut dire qu’elle a trouvé un terrain favorable dans un autoritarisme ambiant, précipité d’un héritage historique aux origines lointaines.

Très inquiétante est la réaction autoritaire à l’autoritarisme, une sorte d’autoritarisme de compensation. La société exerce une violence sur les plus faibles et les principales victimes sont les femmes, les jeunes et les démunis. Cela se manifeste par l’inégalité dans la parole, l’accès aux lieux publics, dans les relations sociales de manière générale. L’agression sur l’environnement et l’incivisme en sont d’autres expressions.

L’autoritarisme d’en haut et celui d’en bas s’alimentent et se renforcent mutuellement.
Souvent, nous soignons les humiliations et les privations subies en les infligeant aux autres. La culture autoritaire s’insinue à travers nos faiblesses, nos lâchetés et nos égarements.

Elle prospère également sur nos ignorances et notre tropisme conservateur.

La condition de la femme dans notre société est le parfait exemple. L’inégalité entre l’homme et la femme a pour fondement un fait de nature, ici le sexe. La femme est déclarée inférieure à sa naissance. Cette infériorité est posée en postulat, en vérité intangible au-dessus de tout débat.

La vérité définitive est la meilleure définition du mensonge transcendantal. Et c’est là où commence l’ordre injuste. A partir du moment où l’esprit accepte et intériorise une inégalité fondée sur un fait de nature, il est possible, par glissements de sens successifs, de justifier toutes les autres inégalités. De la supériorité de la race aryenne au takfir islamiste, les idéologies de la pureté obéissent toutes à ce cheminement. C’est-à-dire la juvénilisation des sociétés et la néantisation de tout ce qui est noble dans l’humain.

La rupture avec le système est d’abord un effort sur soi, une révolution des consciences, un sursaut culturel. La transition démocratique est une aventure passionnante. C’est aussi un long cheminement plein d’embûches et d’obstacles. Il commande de la patience, de l’intelligence, de l’ingéniosité et beaucoup de sacrifices.

L’erreur fatale est de vouloir se débarrasser du système autoritaire sans avoir au préalable défini un cap, une alternative. Le changement et la déconstruction du système en place sont deux processus intimement liés et se déploient dans un même temps et en un même mouvement. Certaines voix proposent un séquencement : le départ du système et le reste après.

Cette démarche est erronée. Bien plus, elle est dangereuse. Il suffit de se remémorer l’expérience du mouvement national pour s’en convaincre. Le refus de débattre du projet révèle en vérité l’existence d’un projet caché, voire plusieurs.

DE LA TRANSITION DÉMOCRATIQUE

Il n’y a pas de modèle universel de transition démocratique. Par contre, l’idéal de liberté et de progrès est un universel. Il est commun à tous les peuples. Le chemin pour y parvenir est particulier. Chaque peuple puise dans ses propres ressources les voies et moyens de réaliser son émancipation sans pour autant se priver des expériences des autres. La transition démocratique est une expérience historique. S’il est vain de croire à l’existence d’une théorie générale de la démocratie, il est possible toutefois de repérer des situations démocratiques à l’aune de trois principaux marqueurs interdépendants : la citoyenneté, la représentation et la limitation du pouvoir d’Etat.

Par ailleurs, la question des acteurs et des institutions de la transition est relativement accessoire devant celle du contenu à donner à la transition. En effet, il est absurde de vouloir mandater si au préalable l’objet sur lequel porte le mandatement n’est pas clairement précisé.

La transition démocratique fera face à deux défis majeurs. Le premier est d’ordre politique. Il est le déterminant de tout le reste. Il consiste à construire un compromis historique autour des grands principes devant définir ce que doit être l’Algérie de demain. Comment y parvenir ? Il suffit de se placer du point de vue du mouvement populaire et saisir le contexte dans toutes ses réalités et sous toutes ses facettes.

LE SENS D’UN SOULÈVEMENT

La mobilisation populaire est l’œuvre d’un citoyen libéré des peurs et des pesanteurs. C’est un citoyen pacifique résolu à arracher ses droits et en parfaite conscience de sa responsabilité dans le destin du pays. La réappropriation de l’espace public et la libération de la parole citoyenne constituent un intense moment de modernité politique.

La réalité du mouvement c’est le surgissement de l’Algérie réelle dans toutes ses couleurs, ses nuances, ses diversités et ses unités. C’est l’Algérie avec ses espoirs, ses inquiétudes et toutes ses contradictions.

C’est l’emblème national entrelaçant le drapeau amazigh sans complexe ni rivalité, dans la communion et le bonheur de retrouver l’ancêtre manquant. C’est l’appel de la profondeur nord-africaine et la promesse d’un Maghreb des peuples soudés par l’histoire, la culture et, pourquoi pas, le destin commun.

Le mouvement, c’est le produit d’acteurs concrets, porteurs d’un idéal de renouveau.

C’est l’irruption d’une jeunesse pleine de dynamisme et de génie, le cœur palpitant de la Nation. Une jeunesse décidée à conquérir sa liberté et celle des autres.

C’est une présence féminine forte et sans précédent. La femme est l’incarnation de la vie et de l’égalité, le symbole de la radicalité sans la violence, de la modération sans la concession. L’implication de la femme explique dans une large mesure le caractère pacifique de l’insurrection citoyenne.

Le mouvement, c’est aussi le surgissement de l’armée des laissés-pour-compte. Longtemps confinés à la marge de la vie sociale, les démunis ont trouvé dans la mobilisation populaire une modalité d’exister dignement. Ils ont retrouvé le sentiment d’appartenir enfin à un collectif. Sans haine ni esprit de vengeance, ils viennent battre le pavé munis de la seule rage de vaincre la fatalité en s’emparant de cette ultime lueur d’espoir.

C’est enfin l’éveil des élites longtemps comprimées, ignorées, méprisées ou asservies. Elles portent une demande de reconnaissance par la réhabilitation du savoir et du mérite.

Bref, le mouvement populaire est l’expression d’une Algérie en marche vers un destin meilleur, celui de la liberté, de l’égalité, de la justice sociale et de la pluralité.

Tels sont les grands contours du compromis historique à venir.
Le mouvement populaire est inscrit dans un enjeu planétaire dans le sens où, s’il réussit, il ouvrira le champ des possibles à tous les peuples opprimés.

LE DÉFI ÉCONOMIQUE

Le second est d’ordre économique et social. Il est autrement plus difficile car, contrairement au défi politique, le défi économique n’est pas tributaire de notre seule volonté. Car, outre le passage de l’économie rentière à l’économie productive et l’exploration d’horizons nouveaux (économie circulaire, énergies vertes et intelligence artificielle), il s’agira de négocier une nouvelle insertion à l’économie mondiale. Cette bataille se situe à l’international.

Seulement, dans les méandres ténébreux de la mondialisation, l’adversaire est difficilement identifiable. Il n’a pas de visage, pas de nom et pas de frontière. Il n’a pas non plus de limite ni d’état d’âme. L’affronter requiert patriotisme et expertise. Il dicte par ailleurs une révision de notre structure d’alliance.

La participation de notre diaspora sera d’un apport décisif. Son attachement à la terre natale est indéfectible. Elle l’a prouvé et le prouve encore en ces moments de grande mobilisation. Elle vit au rythme du pays.

L’Algérie possède d’énormes avantages compétitifs en mesure de la hisser au rang de pays émergent.
Cet aspect de la transition revêt enfin une importance toute particulière en raison de son impact direct sur les situations concrètes.

Autrement dit, la transition est attendue sur sa capacité à produire un meilleur quotidien. Aussi, la question sociale doit figurer au centre du processus de transition. Le pire des échecs est d’entendre le citoyen dire demain : «C’était mieux avant».
Le mouvement populaire doit faire preuve d’anticipation en organisant le débat sur la définition d’une nouvelle stratégie économique et d’un pacte social.

Le défi économique appelle un engagement total et continu, un sursaut de toute la Nation. Le pays aura à mobiliser l’ensemble de ses ressources : humaines, matérielles et symboliques.

Cependant, la libération de toutes les énergies est conditionnée par un changement politique profond. L’exigence populaire de départ du système prend ici tout son sens.

LA CONFIGURATION DU SYSTÈME

Il n’est pas dans ce propos de livrer une radioscopie exhaustive de la configuration et du fonctionnement du système. Il se limite à en identifier quelques aspects importants susceptibles de suggérer les ruptures nécessaires.

Le pouvoir en Algérie présente une forme bicéphale avec une partie visible, le pouvoir apparent, et une autre discrète, le pouvoir réel. Ce dernier est souvent désigné par le vocable de «décideurs». La notion de «forces extraconstitutionnelles» apparue récemment est inadaptée car elle ne recouvre pas toute la réalité du phénomène.

Elle est même tendancieuse dans la mesure où elle n’englobe pas les militaires, pourtant noyau dur du cercle des décideurs. Avec l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, le cercle des décideurs s’est élargi à la fratrie, aux copains et à quelques oligarques dont l’ascension fulgurante a été encouragée à dessein. Jamais la privatisation de l’Etat n’a atteint de degré de flagrance. Les institutions ont perdu tout caractère national.

L’édifice institutionnel repose sur la dominance de la présidence de la République, institution à partir de laquelle s’organise la domination de la société.

Les droits et libertés consacrés dans la Constitution sont vite remis en cause par la Constitution elle-même ou par un procédé plus insidieux : la délégalisation. Le recours abusif à la technique du renvoi, renvoi de la Constitution à la loi puis de la loi au règlement, confère à l’administration, instrument de l’Exécutif par excellence, une position de pouvoir discrétionnaire. La toute-puissance des walis en est un exemple vivant.

La rente est la base matérielle du système. Cela explique l’attachement acharné des dirigeants à la dépendance de notre économie de la seule industrie extractive. La moitié du budget de la Nation est affecté à la protection et à l’entretien de la dictature au détriment du développement et de la satisfaction des demandes citoyennes.

Pour les besoins de sa légitimation et son omnipotence, le système utilise toutes les ressources possibles et imaginables : la contrainte, l’histoire, la rente et la religion.
La nature du système ainsi décrite est génératrice de violence, de corruption, de sous-développement, de misère sociale et de désert culturel.

Au final, la crise algérienne se résume en un abus de pouvoir généralisé. Aussi, la transition politique peut être pensée et structurée autour du principe de la limitation du pouvoir et ses divers mécanismes.

LES RUPTURES RADICALES

– Institutionnalisation du pouvoir

En premier, il y a lieu de lever une confusion assimilant pouvoir et Etat et délibérément entretenue pour servir l’autoritarisme. Le pouvoir est une capacité et l’Etat une modalité. L’Etat est le siège de l’intérêt général dont il tire sa légitimité. Il perd son autorité une fois soumis à l’intérêt d’une personne ou d’un groupe. L’Etat repose sur trois principes cardinaux : la neutralité de l’armée, l’impartialité de l’administration et l’indépendance de la justice.

En second, il est impératif de mettre fin à l’existence des décideurs. Le pouvoir doit être institutionnellement identifié, jouissant de la légitimité populaire et soumis à l’obligation de rendre des comptes.
La conséquence immédiate est la séparation du politique et du militaire et la subordination du militaire au pouvoir politique.

– Libertés et droits de l’homme

Le pouvoir est limité par la reconnaissance et la garantie des libertés individuelles et collectives. Leur exercice doit être effectif et ne souffrir d’aucune sorte de contrainte. La pratique de la délégalisation doit être bannie et les violences idéologiques combattues.

– La séparation des pouvoirs

La limitation du pouvoir, c’est aussi la rupture avec la dominance du pouvoir exécutif sur les autres. La séparation et l’équilibre des pouvoirs sont des remparts contre les abus et les dérives. L’indépendance de la justice est le cœur de l’Etat de droit. Elle est la gardienne des libertés et le recours ultime du citoyen.

La grande conflictualité sociale comme les phénomènes de la corruption et du pillage renvoient toujours à la défaillance de la justice. Le pouvoir du juge est immense. Il peut mettre fin à la vie par le prononcé d’une peine capitale. Il est dès lors facile d’imaginer les dégâts et les drames dont serait capable une justice aux ordres. Là aussi, il faut bannir la pratique de l’injonction et la marchandisation des décisions de justice.

– La refondation de l’Etat

La concentration du pouvoir et son corollaire, la forte hiérarchisation, sont une source de mésaventure. Elles sont à l’origine du verrou bureaucratique et de la corruption. La limitation du pouvoir, c’est aussi une nouvelle rationalité institutionnelle. Autrement dit, une refondation de l’Etat par une nouvelle répartition des prérogatives entre le centre et les échelons inférieurs. La nécessité de créer des régions dotées d’une large autonomie est incontournable. Elle traduit l’exigence d’une plus large participation des citoyens et des élites à l’administration de la Cité.

Les régions sont des territoires d’une République une et indivisible. Elles ne sont pas dans un rapport de rivalité entre elles ou en concurrence avec l’Etat.

Elles sont dans une compétition stimulante et solidaire et constituent un instrument de reconstruction et du renforcement du lien national. La région est un espace d’affirmation de la citoyenneté, de développement économique, de rayonnement culturel et de protection de l’environnement. C’est le lieu privilégié de l’invention du progrès.

La création de régions n’est nullement une division du pays. C’est la reconstruction de la Nation par le bas, à partir de nos réalités. L’imposition d’une nation mythique par le système en place a montré ses limites.

Les autres séparations

La légitimité historique est la négation de la souveraineté populaire. Bien plus, elle prépare les conditions à tout instituant méta-social. La légitimation par l’histoire a favorisé, par un effet de substitution, l’émergence de la légitimation par la religion.

Dans le cas de l’Algérie, la légitimation par l’histoire est inséparable de la légitimation par la violence. Depuis l’indépendance, voire même avant, s’est imposé le postulat absurde selon lequel la société est inapte à produire elle-même l’ordre politique et social. Il est temps de consacrer la suprématie de la transcendance politique sur tout autre référent.

L’histoire est le patrimoine commun à tous les Algériens. La rupture avec la légitimité historique ne peut intervenir sans la dissolution du parti du FLN et la restitution du sigle à la mémoire collective.

Il en est de même du culte. L’islam est la religion de l’amour, de la libération et de l’effort. Investi par l’autoritarisme et instrumenté par l’islamisme, il est devenu la religion de la haine, de la soumission et de la paresse. Pris en étau par les dictatures nationalitaires et l’intégrisme religieux, les musulmans sombrent dans l’abîme. La plus grande escroquerie politique consiste à faire croire que le salut est exclusivement dans la religion. L’islam lui-même dit le contraire. La séparation du politique et de la religion vise en premier à protéger la religion.

Elle vise ensuite à soustraire les esprits à l’influence néfaste et dangereuse du fanatisme.
Lors de la prière du vendredi 22 février, sur instruction du pouvoir, les imams ont tenté de dissuader les fidèles de se joindre à la mobilisation populaire.

La réaction a été cinglante : les fidèles ont vigoureusement rappelé à l’ordre les imams en exigeant d’eux de se limiter à leur stricte mission, c’est-à-dire diriger la prière, et ne pas déborder sur le terrain politique. Cet acte exprime une demande de séparation. Et il ne s’agit pas de séparer les individus mais les champs. Les fidèles sont aussi des manifestants. L’exigence de sécularisation n’est pas l’abandon de la religiosité. C’est un éveil à la rationalité.

La seconde République sera proclamée une fois consacré l’Etat de droit régionalisé dans le cadre des principes démocratiques.

APPEL À LA RAISON

En conclusion, les termes de l’alternative en Algérie sont au nombre de deux : éclosion ou implosion.
Il revient à l’institution de choisir.

Les citoyennes et citoyens sont demandeurs d’un changement profond et pacifique par la voie du dialogue franc et apaisé. Ils ne sont pas dans la haine ni dans le règlement de comptes.

Le caractère joyeux de la mobilisation est déjà en soi le garant d’une issue sans violence et sans vaincu. De la convergence des volontés sortira un seul vainqueur : l’Algérie.

Si par malheur ce grand espoir venait à être contrarié, le pays ira droit au chaos.
Il n’y aura alors que des vaincus.

Djamel Zenati , Militant de la démocratie
#El Watan du 02 MAI 2019

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