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Chronique

Le système « de défense » a parlé pour demander le silence : un discours, sur le mode personnel

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Par Youcef Immoune

Jusqu’au 26 mars 2019, le rapport « unissant » le peuple à l’institution militaire était fondé sur l’hypocrisie diplomatique nécessaire dans la situation délicate de la contestation populaire. L’objectif tacite est l’évitement de part et d’autre de l’intervention militaire pour réprimer la contestation. Cela n’aurait arrangé personne vu la configuration des antagonistes : la population nationale en opposition au sommet de l’Etat, avec le vœu pieu que l’institution militaire joue le rôle d’arbitre, mieux de protecteur. Aujourd’hui, les masques sont tombés et l’institution militaire refuse le rôle de « marionnette » auquel le réduit la situation.  Le chef des armées semble dire qu’il n’est dans son rôle que droit dans ses bottes et les muscles tendus.

Quand le projet populaire est d’édifier l’Etat de droit dans le cadre d’une république démocratique, cela signifie la rupture avec l’Etat de non droit des militaires-présidents successifs depuis l’indépendance, voire depuis le début de la colonisation. L’institution militaire par la voix de son chef, en conformité avec la seule logique qui structure sa pensée et en ordonnant l’activation de l’article 102 de la Constitution, vient dire clairement combien l’armée se situe dans le camp opposé au mouvement populaire.

Ce peuple, descend chaque vendredi dans la rue par millions, en scandant « Djeich chaab, khaoua », en disant en même temps que « Chaab et le système, machi khaoua ». L’institution militaire, par  voie de déduction, vient, par la voix de son chef qui s’est adressé à l’une des instances du système, sur la base de la légitimité de la « Constitution du système », de répondre : « Djeich oua chaab machi khaoua ».

Surgit ici la réalité sur la base de laquelle il est désormais pertinent d’analyser le bras de fer engagé entre le mouvement populaire et le système au pouvoir. A partir de la dernière déclaration de l’institution militaire, par la voix de son chef, il devient clair que cette dernière – peut-être à son insu-se déclare être le système : le système contre lequel le mouvement populaire se bat ; le système, maintenant comme instance politique et répressive qui refuse le projet démocratique du peuple ; le système qui méprise la contestation joyeuse du peuple en sonnant la fin de la récréation.

Or, Constitution pour constitution, il y a lieu de rappeler avec force l’article 7 qui institue la souveraineté du peuple en tant que source de légitimité, même celle de l’institution militaire. A partir de là, il est désormais légitime de considérer l’intervention du chef de cette institution comme une déclaration personnelle, qui engage dangereusement et indûment toute l’institution militaire, à rompre avec cette légitimité. Il y a lieu de rappeler l’article 9 où il est stipulé que les institutions doivent s’interdire toute pratique népotique ; l’article 24 qui condamne par la loi tout abus d’autorité ; l’article 25 qui déclare l’impartialité de l’administration.

Constitution pour constitution, faut-il rappeler les articles 28, 29 qui circonscrivent les missions de l’institution militaire autour des limites de la défense de la Nation, la sauvegarde de l’indépendance, la défense de la souveraineté. Le recours à la guerre et à la répression n’est réservé qu’à la défense de ces impératifs ainsi définis. Le recours à la guerre est même prohibé en direction d’autres peuples si l’intention est de leur porter atteinte. Que dire alors si cette intention s’avère être en direction du peuple concerné par cette constitution.

Au vu de tous ces rappels, la déclaration du chef de l’institution militaire est fondée sur des intentions non pertinentes. Premièrement, au regard de la situation de contestation. Le chef de l’institution militaire est seul à se démarquer du peuple, puisque l’institution militaire tire sa légitimité du peuple, qui, faut-il le rappeler, n’est plus un concept mais une réalité tangible de millions de citoyens physiquement présents dans les marches. Deuxièmement, les revendications du peuple vont dans le bon sens de l’histoire, en réclamant l’instauration d’une véritable démocratie, empêchant tout « népotisme », tout « pouvoir individuel », tout « abus d’autorité », toute « partialité de l’administration ». Troisièmement, la contestation est intelligente, pacifique et patriotique, soucieuse de ne pas porter atteinte à l’ordre public, soucieuse de la stabilité des institutions, soucieuse de la légitimité de l’Etat. A ce titre et conformément à la Constitution, le peuple présent dans les marches confirme le mandat donné à l’institution militaire pour protéger le peuple occupé à construire l’avenir du pays et protéger le pays contre toute menace intérieure et extérieure.

Compte tenu de ces considérations, qu’il n’est pas vain de répéter autant de fois qu’il est nécessaire, le chef de l’institution outrepasse son rôle institutionnel. Sa déclaration participe d’une initiative plutôt personnelle, en tant qu’homme politique participant du système. Tout activation de l’article 102, aujourd’hui incompatible avec la situation, est un acte anticonstitutionnel dans la mesure où il constitue une réponse à l’injonction d’un homme, soit-il le chef de l’armée. Tout acte répressif à l’encontre du peuple en mouvement est un acte de guerre, interdit par la Constitution, que les alliés intérieurs et extérieurs du système ne peuvent justifier sous quelque légitimité que soit.

Y. I.

Docteur ès Sciences du langage, Professeur des universités, Département de français, Université Alger2

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