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Mémoire

Le mystérieux exil d’Abdelaziz Bouteflika en Suisse

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Chassé du pouvoir en 1981, Abdelaziz Bouteflika a passé plusieurs années sur les bords du lac Léman. Était-il sans le sou comme le racontent ceux qui l’ont côtoyé 

Jean Ziegler, ancien professeur de sociologie à l’université de Genève, et actuel vice-président du comité consultatif du conseil des droits de l’homme des Nations unies, ne tarit pas d’éloges sur son ancien élève.

« Bouteflika s’est inscrit en fac avec l’intention de passer une thèse sur le groupe des 77, fondé en 1964, une coalition de pays en développement conçue pour promouvoir les intérêts économiques de ses membres. C’est une personnalité d’une intelligence exceptionnelle », commente l’auteur de La Suisse lave plus blanc. Les deux hommes, qui ont pratiquement le même âge, se rencontrent alors fréquemment, dans les cafés ou pour des promenades sur le Salève, une montagne de l’autre côté de la frontière. « J’atteste qu’il n’avait pas un sou. Il avait demandé une Bourse, qu’il n’a pas obtenue. C’est sans doute pour cette raison que Bouteflika n’a pas terminé sa thèse. Il est parti travailler à Abu Dhabi vers 1985 », raconte Jean Ziegler, 85 ans.

Devenu président, Abdelaziz Bouteflika invitera à plusieurs reprises son ancien professeur suisse en Algérie. Alain Bittar, le patron de la librairie arabe L’Olivier de Genève, se souvient d’un homme cultivé. « J’avais récupéré toute une bibliothèque de linguistique berbère. Bouteflika s’y intéressait beaucoup. Il m’avait acheté de nombreux ouvrages », se souvient le libraire. « Il n’avait pas renoncé au pouvoir. Mais c’était au vrai pouvoir qu’il aspirait, surtout pas celui d’être une marionnette », commente Alain Bittar.

Des sommes d’argent volatilisées

Mais que faisait en Suisse l’ancien ministre des Affaires étrangères algérien de 1963 à 1979 ? À la mort de Houari Boumediene, son dauphin est brutalement débarqué, accusé par la Cour des comptes d’avoir détourné sur les trésoreries des ambassades algériennes à l’étranger l’équivalent de 60 millions de francs. Un article d’El Moudjahid d’août 1963 évoque deux comptes ouverts à la Société des banques suisses (SBS) à Genève. Dans le livre Où va l’Algérie ? Et les conséquences pour la France*, sorti en février, le journaliste Mohamed Sifaoui écrit que contre une impunité, le pouvoir algérien aurait demandé à Bouteflika « de rembourser une partie des sommes qui se sont volatilisées quand le chef de la diplomatie algérienne gérait certains fonds spéciaux, mais aussi de quitter la scène sur la pointe des pieds ».

Pour le financier Ali Benouari, ancien ministre du Trésor, installé dans la cité de Calvin depuis de nombreuses années, Abdelaziz Bouteflika est avant tout un « grand dissimulateur ». « C’est vrai, il jouait au misérable, portant des pantalons troués et vivant aux crochets de ses amis. Notamment de son frère de lait, l’homme d’affaires Mustapha Berri. Mais, en fait, il avait beaucoup d’argent. Il n’était pas rare de le croiser dans des palaces », assure l’ancien ministre algérien.

Ce ne sont pas les trous dans le pantalon dont se souvient le journaliste algérien Atmane Tazaghart, mais du maillot de corps de Bouteflika. « Je me suis entretenu avec lui à Abu Dhabi, avant qu’il ne revienne en Algérie en 1987. À un moment, il a ouvert sa veste et montré ce vêtement troué, comme pour me prouver qu’il n’avait pas d’argent ! » sourit le journaliste en se remémorant la scène.

Après la Suisse, les Émirats arabes unis

Bref, cette période d’exil allant de 1981 à 1987 est fort peu documentée, comme le souligne La Tribune de Genève, qui a consacré récemment un long article sur « le passé suisse du président algérien ». Le quotidien croit savoir que Bouteflika a choisi la Suisse en raison d’un nombre important de ses concitoyens vivant dans ce pays. « L’hôtel Strasbourg, aux Pâquis, appartient à un Algérien né à Oujda, au Maroc, comme lui. Sa mère et son frère Saïd ont vécu à La Chaux-de-Fonds. D’autres Algériens d’Oujda habitent à Genève », raconte La Tribune de Genève. Mais nous ne sommes pas plus avancés sur les occupations quotidiennes de l’ancien ministre des Affaires étrangères.

Quel était son emploi du temps ? Qui rencontrait-il ? Conservait-il des relations avec des dirigeants du Front de libération nationale (FLN) ? À partir de 1983-1984, Abdelaziz Bouteflika côtoie de plus en plus de dignitaires du Golfe, émiratis et saoudiens, très nombreux sur les bords du lac Léman.

Finalement, il s’envole dans les Émirats arabes unis. Il va y passer deux années, officiellement comme consultant, effectuant de fréquents allers-retours à Genève.

« Alors que beaucoup le considéraient comme un has been, il n’a jamais douté qu’il reviendrait au pouvoir, se souvient un Algérien qui l’a croisé à Lausanne. Il a aussi habité dans le canton de Vaud, mais je n’ai jamais pu savoir qui l’hébergeait. Bouteflika a toujours été très mystérieux, très secret. Je ne sais même pas s’il avait un ami en Suisse. » Ian Hamel pour Lepoint.fr

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