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Politique

Abdelaziz Bouteflika : sa candidature est-elle réellement possible ?

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La nouvelle fait déjà beaucoup sourire à l’étranger : Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, postule à sa propre succession à l’élection présidentielle de 2019. Cet homme assis dans un fauteuil-roulant après un A.V.C., est absent physiquement de toutes les manifestations populaires et politiques depuis des mois. Remplacé par une photo. Comment l’un des pays les plus jeunes du pourtour méditerranéen peut-il encore confier son destin à un octogénaire dont l’existence même est remplie de mystère ?


Réputé pour son amour débordant des jolies femmes, Abdelaziz Bouteflika est un pur produit de la guerre d’Indépendance. C’est en grande partie ce conflit qui en a fait un animal politique. Un habile stratège et un séducteur patenté armé d’un cynisme aiguisé.

Dans la garde rapprochée de Boumediene

Né en 1937 à Oujda au Maroc au sein d’une famille originaire de Tlemcen, le jeune Abdelaziz est initié au nationalisme dans les rangs des scouts musulmans, véritable vivier de futurs moudjahidines (« combattants » en arabe). En 1956, il intègre « l’Armée des frontières » basée au Maroc. Il ne connaît pas l’épreuve du feu mais va progressivement grimper les échelons de l’appareil clandestin au sein d’un petit groupe destiné à jouer un rôle central durant la guerre puis après l’indépendance : le clan d’Oujda. Centré autour de deux hommes, le colonel Boumediene et le colonel Boussouf, sorte de « Béria local », ce groupe fortement politisé et armé va progressivement mettre la main sur l’appareil du Front de Libération nationale (FLN) puis sur l’Algérie à partir de 1965. Bouteflika devient rapidement le secrétaire de Houari Boumediene. Il supervise à la fin de la guerre les troupes basées au sud du pays, à la frontière malienne.

Proche de Houari Boumediene, Bouteflika est partie prenante du coup d’Etat contre Ben Bella le 19 juin 1965. Habile apparatchik, il devient sous Boumediene un jeune ministre des Affaires étrangères soucieux de faire de l’Algérie le chantre du Tiers monde. Il ouvre des négociations avec la France en faveur de l’émigration économique en signant l’accord du 27 décembre 1968 relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles, voyage énormément et se fait un solide carnet d’adresses.

Disgrâce et exil

Lorsque son mentor meurt, Bouteflika connaît une période plus trouble. Pourtant ministre d’État sous Chadli Bendjedid, il est accusé d’extorsion de fonds et doit s’exiler de 1981 à 1987 où il se lance dans des affaires fructueuses.

De retour au pays, il va, en bon spécialiste, comploter, ferrailler en interne et réussir à gravir pas à pas les sommets de l’appareil du FLN qui monopolise le pouvoir avec la compagnie pétrolière Sonatrach et l’efficace Direction du Renseignement et de la Surveillance. Durant la guerre civile (près de 100 000 morts et un million de déplacés en onze ans), il s’oppose à la ligne dure portée par le président Zeroual et choisit une solution plus conciliante vis-à-vis des islamistes.

Ancien du clan d’Oujda mais aussi ministre de Boumediene, il a pour lui la légitimité historique pour incarner en cette période de guerre civile à la fois l’unité de l’Etat et tenir un discours de paix civile.

1999 : le sacre du fils prodigue

Après les élections « libres » de 1991, la campagne de 1999 est d’une importance cruciale pour le pays. Opposé au socialiste Ait-Ahmed – l’un des « neuf chefs historiques du FLN » -, au libéral Mouloud Hamrouche et à l’islamiste Abdellah Djaballah, « l’indépendant »  Bouteflika gagne l’élection dès le 1er tour avec 73,5 % de votants. La réalité est moins lisse puisque les autres candidats se sont retirés du scrutin, reprochant le manque de transparence et les fraudes. Mais qu’importe, conforté par le président Zéroual, seul garant de la stabilité des institutions, Bouteflika est élu président de la République le 20 avril 1999.

Toutes les élections suivantes se déroulent suivant un scénario identique : des opposants inexistants, un président surpuissant aidé par une armée et une entreprise d’Etat et des scores de « démocratie populaire » en sa faveur : 85 % en 2004, 90,2 % en 2009 et 81 % en 2014. La messe est dite. Ou presque.

Bouteflika reste l’homme de la réconciliation nationale. Il crée des aides financières pour les familles des victimes de l’islamisme, libère les militaires emprisonnés après des exactions contre des membres du Front islamique du salut (FIS)… Malgré les critiques des défenseurs des droits de l’homme, ces mesures sont appréciées par une population désireuse de tourner la page une bonne fois pour toutes.

SOS rente pétrolière

Au niveau économique, la flambée des prix du pétrole permet au pouvoir d’enchaîner les grands chantiers : métro d’Alger, amélioration des voies de communication, construction d’une grande mosquée. Sous-traités à des entreprises étrangères ne créant que très peu d’emplois locaux, ces chantiers nourrissent souvent la frustration des jeunes chômeurs. Devenus les premiers partenaires économiques d’Alger, les Chinois y amènent leurs ouvriers célibataires qui ne se mélangent que très peu avec la population locale. Une certaine xénophobie commence à éclore dans un pays ayant rompu tout contact avec l’altérité depuis l’exil des pieds-noirs en 1962.

Sous Bouteflika, les scandales financiers (Khalifa, Sonatrach…) s’enchaînent au cœur de la caste mêlant hommes d’Etat, militaires et nouveaux riches qui se partagent la rente pétrolière tandis qu’une grande partie du peuple affronte le chômage et la pauvreté.

Culturellement, l’Algérie de Bouteflika souffre de schizophrénie. Berbérophone ? Arabophone ? Francophone (la langue de l’ancien occupant) ? Socialiste ? Islamique ?… ou tout à la fois ?

Recherche identité désespérément

Tiraillée entre une frange « occidentaliste et francophile » et une tendance « national-islamiste » dont les têtes pensantes étaient formées à Kairouan ou au Caire, l’Algérie peine à définir son identité culturelle. La guerre civile a forcé Bouteflika à donner des garanties aux conservateurs. Dans la ligne droite de la politique d’arabisation de Bendjedid, Bouteflika a fait fermer en 2006 quarante-deux établissements francophones tout en scolarisant sa famille dans des établissements privés tenus par… des prêtres français.

Le Printemps noir des Kabyles en 2004 a également obligé le gouvernement à offrir des garanties linguistiques et culturelles à ces irréductibles montagnards culturellement humiliés mais très présents au sein des armées ou de la police.

Au niveau diplomatique, l’Algérie de Bouteflika reste dans la ligne tiers-mondiste de Ben Bella et Boumediene. Soutien déterminé des Palestiniens, l’Algérie a toujours ses frontières fermées à l’ouest avec son voisin marocain. Elle s’est également rapprochée des Américains, notamment sur les questions de sécurité tout en restant très attachée à son armurier russe.

L’exception algérienne

Avec la France, c’est une autre affaire. L’ancienne puissance coloniale garde des intérêts économiques importants en Algérie même si la Chine l’a dépassée et que les Italiens arrivent à grands pas. Bouteflika a toujours eu un rapport conflictuel avec la France fait de mépris et d’admiration. Ancien moudjahidine, il surjoue souvent les contentieux historiques en période de crise tout en se faisant soigner aux hôpitaux de Grenoble et du Val-de-Grâce…

Dans un monde arabo-musulman secoué par les printemps arabes, l’Algérie est une exception. Dernier pays se revendiquant encore du socialisme, il est également le seul à avoir obtenu son indépendance après une guerre brutale et le premier à avoir subi l’islamisme avec les années noires.

Mais le pays a changé. Il est jeune, connaît l’un des pires taux de chômage d’Afrique (17 % en 2014) et son pétrole n’est pas éternel. La majorité des forces vives du pays ne pensent qu’à décrocher un visa pour la France ou l’Amérique.

Malgré la grogne sociale, qu’illustrent les manifestations de ces cinq dernières années, et le caractère surnaturel de sa candidature, Bouteflika reste un symbole. Il est à la fois le dernier représentant des « résistants de 1962 », avec ses travers et ses espoirs mais aussi l’homme de l’unité recouvrée en 1999. Son maintien acharné au pouvoir montre l’inertie de cette société qui n’a pas su réellement relever le défi démocratique. Si les années noires ont vacciné la population contre toute dérive islamiste, aucune alternative crédible n’émerge pour le moment. Causeur.fr

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Les travailleurs de Sonelgaz chassent le ministre de l’Energie

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Les travailleurs et les travailleuses continuent de donner l’exemple. Ce dimanche 21 avril, ce sont les employé-e-s de Sonelgaz, la compagnie nationale de l’électricité et du gaz, qui ont réservé un accueil des plus humiliants au nouveau ministre de l’Energie, Mohamed Arkab, en visite à Gué de Constantine, à Alger. Voir les vidéos ci-dessous.

Fraîchement nommé au gouvernement impopulaire de Bedoui, Mohamed Arkam voulait se rendre au siège national de Sonelgaz, sis à Gué de Constantine. Mais c’était compter sans la mobilisation et la détermination des travailleurs de Sonelgaz qui ont organisé un rassemblement devant le siège pour lui signifier qu’ils ne veulent ni de lui, ni du gouvernement illégitime de Bedoui.

« Arkab dégage » et « klitou lablad Ya saraqin » (vous avez volé le pays, voleurs !), ont scandé les centaines de travailleurs et de travailleuses encerclés par les CRS déployés tout au tour du siège.

Situation surréaliste, car désormais, c’est sous haute protection policière et avec une bonne dose de répression que les ministres du gouvernement Bedoui doivent organiser leur sortie sur le terrain.

A. G.

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Actu

« Min djibalina » pour accueillir Ahmed Ouyahia au tribunal de Sidi M’hamed

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C’est avec « Min djibalina » (De nos montagnes), une chanson patriotique, que quelques centaines de personnes, rassemblées aujourd’hui dimanche 21 avril, ont préféré accueillir Ahmed Ouyahia attendu au tribunal de Sidi M’hamed, rue Abane-Ramdane à Alger. Voir vidéos.

Le message est assez clair. Les citoyens entendent prendre leur revanche sur Ahmed Ouyhia, l’homme des sales besognes. C’est une façon de lui dénier son « algérianité », lui qui estimait que les Algériens devraient se passer du… yaourt ! Une déclaration que les citoyens avaient très mal pris.

Des citoyens ont tenu à manifester en brandissant des pot et des bouteilles de yaourt pour narguer Ahmed Ouyahia. Des slogans appelant à l’application de la peine de mort à son encontre ont été scandés.

Pour rappel, Ahmed Ouyahia et Mohamed Loukal sont convoqués pour aujourd’hui 21 avril par le procureur de la République pour être entendus dans une affaire de « dilapidation de deniers publics ».

A. G.

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Politique

Qui est le général Ahmed Gaïd Salah ?

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Il est l’homme fort de l’Algérie, la seule voix du régime qui réponde aux millions de manifestants. À 79 ans, ce général chef d’état-major de l’armée est un pur représentant du « système » détesté par les Algériens. Au terme d’une carrière sans éclat, sera-t-il celui qui laissera le pays marcher vers la démocratie ?

Correspondance/Mediapart-  Depuis deux mois maintenant, il est la seule voix d’un régime algérien aux abois. Avant la démission contrainte d’Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril, quelques lettres attribuées au président ont un temps permis de répondre aux millions de manifestants. Elles n’ont fait que renforcer une révolution inédite, sans précédent depuis l’indépendance du pays en 1962. Depuis, le « système » est aux abonnés absents. Pas un seul discours du premier ministre Bedoui ; pas une déclaration intelligible de ses ministres ; une déclaration a minima du président par intérim, Bensalah, pour annoncer la tenue de l’élection présidentielle le 4 juillet.

Seul un homme, le chef d’état-major de la puissante armée nationale populaire (ANP), se montre et s’exprime. À 79 ans, le général Ahmed Gaïd Salah se retrouve de facto aux commandes du pays et dans un face-à-face quotidien avec un peuple déterminé à engager une transition vers la démocratie débarrassée des figures associées au système Bouteflika.

Semaine après semaine, un rituel s’installe. Le vendredi, des millions de personnes manifestent sur le thème « Qu’ils dégagent tous ! ». Le lundi ou le mardi, à l’occasion de déplacements mettant en scène la puissance de l’armée et l’autorité incontestée de son chef, le général répond. Le pouvoir algérien, c’est lui. L’organisation de l’après-Bouteflika, c’est toujours lui. La gestion de cette révolution qui emporte le pays, c’est encore lui.

Derrière une lourde langue de bois qui n’a rien à envier au parler soviétique des années 1960, ses discours sont millimétrés. Le général souffle le chaud et le froid. Menaces et ouvertures. Lignes rouges et concessions. Le résultat ? Il demeure impossible de répondre à la seule question qui taraude les Algériens : l’armée, colonne vertébrale du régime politique, imposera-t-elle son choix – comme elle l’a fait depuis 1962 ? Ou laissera-t-elle le processus révolutionnaire déboucher sur « la démocratie et la liberté » tant espérées par les Algériens ?

Voilà donc un pays entier suspendu aux choix d’un vieux général à l’embonpoint marqué et de son état-major. Jusqu’alors, l’homme était décrit comme transparent, rustre, colérique avec ses officiers, courtisan et docile avec le président Bouteflika, qu’il avait assuré publiquement de son « indéfectible soutien ».

Mais voilà que le général, qui a contraint à la démission le président, fait cavalier seul. Il sabre le clan du frère, Saïd Bouteflika. Il menace publiquement de poursuites l’ex-général général Mediène, dit « Toufik », qui a été pendant plus de 20 ans le tout-puissant patron du DRS, les services de renseignement, et qui est aujourd’hui accusé de comploter dans l’ombre. Il demande que des enquêtes judiciaires s’ouvrent ou s’accélèrent contre des hommes d’affaires liés au clan présidentiel.

À 79 ans, Gaïd Salah tente-t-il de sauver ce qui peut l’être du « système » – dont il est un pur produit – en éliminant ses figures les plus honnies, ou se découvre-t-il de nouvelles ambitions ?

« Combien d’années puis-je durer pour vous ? Dix ans, quinze ans ? » C’est la question qu’il posait régulièrement à ses officiers alors qu’il était déjà à l’âge de prendre sa retraite. Chef de l’armée algérienne depuis 2004, vice-ministre de la défense depuis 2013, il forme avec le général Ben Ali Ben Ali, chef de la Garde républicaine, le duo des derniers vétérans de l’armée de libération nationale (ALN) encore actifs.

« J’espère qu’il aura la sagesse de laisser faire les urnes en 2019 », disait le général Rachid Benyelles, ancien chef des forces navales et ancien secrétaire général du ministère de la défense dans les années 1980. C’était il y a deux ans, en mai 2017. Le projet d’un cinquième mandat de Bouteflika n’avait pas encore pris forme. Fin connaisseur des arcanes du régime, Rachid Benyelles savait que le pouvoir de Bouteflika tenait grâce au soutien du chef d’état-major de l’armée.

Originaire d’Ain Yagout, dans la wilaya (département) de Batna (à 390 kilomètres à l’est d’Alger), où il est né le 13 janvier 1940, Ahmed Gaïd Salah rejoint les rangs de l’armée de libération nationale à l’âge de 17 ans, en 1957. Désigné chef d’une compagnie de l’armée des frontières que dirige Houari Boumédiène, il reste à la base de l’ALN en Tunisie jusqu’à l’indépendance du pays. Il commande ensuite l’une des unités qui participent à la guerre israélo-arabe de 1967, appelée « guerre des Six-Jours ».

Entre 1969 et 1971, il bénéficie d’une formation en artillerie à l’académie militaire soviétique de Vystrel. En 1972, Gaïd Salah décroche son premier poste important. Le voilà jusqu’en 1976 nommé chef du secteur opérationnel centre de la 3e région militaire, frontalière avec le Maroc et le Sahara-Occidental.

« Qu’il aille refaire ses classes ! »

Or, ce passage sur le front marocain coïncide avec l’occupation du Sahara-Occidental par le Maroc. Cela va lui coûter une mise au placard qui durera près d’une décennie. Gaïd Salah perd toute une unité à Amgala, oasis sous contrôle du Front Polisario, en janvier 1976. L’unité compte 109 soldats, dont la majorité sont des appelés. Elle est complètement anéantie par les forces marocaines.

« L’Algérie, en envoyant des troupes au Sahara-Occidental, refuse le fait accompli marocain. Elle le fait en occupant militairement des points névralgiques disséminés à travers le territoire sahraoui. C’est ainsi que Guelta Zemour, Bir Magrine, Amgala, Bir Lahlou, Tifariti et quelques autres points, sont occupés par des détachements de l’armée nationale et populaire (ANP). Mais ces implantations sont choisies en dépit du bon sens et sans aucune idée opérationnelle de la façon dont elles pourraient être défendues. En cas d’attaque de l’une des positions, aucune autre ne peut lui porter secours », notait dans ses mémoires Khaled Nezzar, ancien ministre de la défense, au sujet de cet épisode douloureux pour l’armée algérienne.  

Gaïd Salah ne sort pas indemne de l’épisode. Selon plusieurs récits d’anciens militaires, le président Boumédiène pique une colère noire, ordonne des changements à la tête des secteurs opérationnels. « Qu’ils aillent refaire leurs classes avec les élèves officiers ! », aurait tonné Boumédiène.

Gaïd Salah est remplacé par Liamine Zeroual (qui deviendra président de 1994 à 1999). Le voici muté et nommé directeur de l’école de formation des officiers de réserve de Blida. Il va y manger son pain noir pendant de longues années. Ceux qui ont travaillé sous son commandement expliquent sa « sympathie » pour les jeunes conscrits par les pertes survenues à Amgala. « Cela lui est resté sur la conscience », disent-ils. « Cette perte nourrit sa ‘‘haine” contre le Maroc. Cela se traduit par un ton ferme contre “l’ennemi extérieur” dans ses discours prononcés lors des inspections effectuées dans les unités déployées dans les régions militaires frontalières avec le voisin de l’ouest », souligne un observateur.

Cette défaite à Amgala pèse sur sa carrière. Elle freine sa promotion par rapport aux officiers de sa génération qui ont participé à la guerre de libération, puis aux guerres arabes. Ceux-là ont été promus généraux et ont commandé l’armée dans les années 1980, tels Khaled Nezzar, Abdelmalek Guenaizia et Liamine Zeroual.

Il doit finalement son salut à Liamine Zeroual, qui le fait sortir du placard. « Deux officiers qui étaient ses subalternes à la base de l’est l’ont également aidé, le propulsant à nouveau dans les hautes sphères de la hiérarchie. Il s’agit de Mohamed Betchine, délégué général à la prévention et à la sécurité jusqu’en 1990, et de Mohamed Mediène, dit “Toufik”, qui va devenir le chef du Département de renseignement et de sécurité (DRS) », indique une source sécuritaire sous le couvert de l’anonymat.

Cela se produit dans le sillage de la restructuration de la puissante « sécurité militaire », les services secrets algériens, intervenue un an avant les événements d’octobre 1988 qui ont ébranlé le régime de Chadli Bendjedid et chamboulé le commandement militaire. Gaïd Salah est nommé chef du secteur opérationnel sud à Tindouf, dans la 3e région, commandée alors par Liamine Zeroual. Il devient son adjoint à la 5e région (le Constantinois).

Promu général en 1990, puis général-major en 1993, il se voit confier le commandement des forces terrestres en 1994. « Certes, il n’a pas de hauts faits d’armes, mais sa rigueur est reconnue par ses pairs », estime un officier supérieur à la retraite. « Il est suffisant et autoritaire. C’est bon pour imposer la discipline parmi les militaires, mais sans plus », nuance un ancien ministre qui a eu à le côtoyer.

Salah ne fait pas parler de lui pendant la décennie 1990, cette « décennie noire » qui fait 150 000 morts et des milliers de disparus. En première ligne de la lutte antiterroriste, les officiers opérationnels font de l’ombre à tout le reste du commandement militaire. Gaïd Salah est alors confiné dans un rôle logistique, veillant à l’« opérabilité » des troupes mises à disposition des chefs opérationnels. Mais il gère également les carrières des militaires, ce qui lui permet de promouvoir les siens et de peaufiner ses réseaux.

En 2004, quand le chef d’état-major Mohamed Laamari ordonne au directeur des ressources humaines, Ali Ghediri (aujourd’hui candidat à la présidentielle), de préparer la « fiche de radiation » de Gaïd Salah – sa mise à la retraite –, ce dernier est alerté suffisamment à l’avance.

C’est là que se noue le « pacte » avec le président Bouteflika, décidant de la relation entre les deux hommes. Le président ne signe pas la mise à la retraite du général. Mieux, il le nomme, trois mois après l’élection présidentielle de 2004, chef d’état-major de l’armée. Le fidèle Salah remplace Laamari, qui s’était frontalement opposé à la candidature de Bouteflika à un deuxième mandat.

Propulsé au sommet, Gaïd Salah conduit dans les deux années qui suivent une purge dans l’establishment militaire, encouragé par Bouteflika qui, dès 1999, a fait savoir aux militaires qu’il ne serait pas « un trois quarts de président » et se méfie des générauxDes figures jusque-là inamovibles sont mises à la retraite : le chef de la 1re région militaire, le commandant des forces aériennes, le commandant des forces de la défense aérienne du territoire, l’ensemble du commandement des forces navales et plusieurs responsables de l’administration centrale du ministère de la défense.

Le démantèlement du DRS

Cet échange de bons procédés entre Bouteflika et Gaïd Salah va servir ce dernier, une décennie plus tard, quand des éléments du Département de renseignement et de sécurité (DRS) grillent la politesse au chef de la 6e région militaire, menant une opération sur son territoire sans l’informer. Gaïd Salah saisit l’occasion pour régler son compte au général « Toufik », son subalterne à la base de l’est, celui qui avait aidé à le sortir du purgatoire à la fin des années 1980.

« Toufik ne voyait pas en Gaïd Salah un bon chef d’état-major de l’armée et il n’était pas chaud pour sa nomination. Les rancœurs et les “on-dit” ont fait le reste », dit une source sécuritaire. Un proche de « Toufik », le général Abdelkader Ait Ouarabi, alias Hassen, est limogé. Le DRS est méthodiquement démantelé. Et le puissant « Toufik » est mis à la retraite à l’été 2015.

Une partie des services est rattachée à la présidence, l’autre à l’état-major de l’armée. Salah hérite de la DCSA, cœur du réacteur puisque sa compétence s’étend des casernes à la lutte antiterroriste. Depuis l’accident cérébral de Bouteflika en 2013, Gaïd Salah ne cesse de monter en puissance. Il devient le patron incontesté de l’institution militaire.

L’absence récurrente du président de la République permet au général de s’imposer comme le maître de cérémonies du régime. Il visite les régions militaires, supervise les manœuvres, remet les décorations aux officiers supérieurs de l’armée. Et il voyage beaucoup aux Émirats arabes unis, partenaire important de l’armée algérienne. Sa forte présence médiatique en fait un pilier du régime et couvre l’absence du chef de l’État.

Cette omniprésence suscite très vite la suspicion de l’entourage de Bouteflika. Son frère Saïd, notamment, essaie à plusieurs reprises de le limoger par décret présidentiel de mise à la retraite. Chaque fois, Salah menace et fait valoir la relation personnelle qui le lie au président. Les relations entre les deux hommes deviennent exécrables. Une campagne médiatique attribue au militaire des ambitions présidentielles. Mais Bouteflika, qui ne tolère généralement pas ce genre d’« impairs », refuse de briser le pacte passé depuis 2004 avec Salah.

Le chef d’état-major va alors se saisir d’une énorme affaire pour liquider ses concurrents au sein de l’armée. À l’été 2018, des renseignements fournis par les services américains débouchent sur la saisie de 701 kilos de cocaïne au large d’Oran. Cinq généraux du haut commandement de l’armée sont arrêtés, jetés en prison, qui pour manque de vigilance face aux réseaux de trafic de drogue, qui pour « enrichissement illicite ».

Cette enquête n’a toujours pas révélé tous ses secrets. Mais elle a permis à Gaïd Salah d’installer de nouveaux chefs à la tête des régions militaires et de nouveaux responsables au sein de l’administration centrale du ministère de la défense.

Ces nouveaux chefs ont un point commun : ils sont pour la plupart issus des « écoles des cadets de la révolution de novembre 1954 », ces écoles créées à l’indépendance pour prendre en charge l’éducation des enfants des martyrs. Ils voient en Gaïd Salah, ce pur produit de l’armée de libération nationale, un père et un parrain. L’on cite les généraux-majors Abdelhamid Ghriss, nouveau secrétaire général du ministère de la défense, et les nouveaux chefs de région : Ali Sidane (1re RM), Souab Meftah (2e RM), Mostefa Smaali (3e RM) et Hassan Allaimia (4e RM).

Jusqu’au mois de février, Gaïd Salah soutenait publiquement le projet d’un cinquième mandat de Bouteflika. Il n’a choisi de se ranger « aux côtés du peuple » et d’appuyer ses revendications qu’après deux vendredis de manifestations.

Mais la question demeure : pourquoi l’armée accepterait-elle d’abandonner un pouvoir politique qu’elle a toujours contrôlé et remanié à sa guise ? Deux mois de révolution algérienne ont déjà permis de faire vaciller le système et de déchirer le scénario qu’il avait écrit. Si cette mobilisation massive et pacifique se poursuit, le général Salah et bien d’autres dignitaires pourraient cette fois ne pas échapper à la retraite.

Lyas Hallas est un journaliste indépendant basé à Alger. Il a déjà publié plusieurs articles sur Mediapart (à lire ici).

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